Japon : ce sanctuaire emblématique est reconstruit tous les 20 ans

Sorti de terre il y a 1 300 ans, le sanctuaire d’Ise Jingu vient d’entamer son cycle de reconstruction, un rituel qui ne se produit qu’une fois par génération et qui attire des visiteurs de tout le pays.

De Karen Gardiner
Publication 28 avr. 2026, 09:01 CEST
Le sanctuaire d’Ise, à Ise, au Japon, est entièrement démonté et reconstruit tous les vingt ans ...

Le sanctuaire d’Ise, à Ise, au Japon, est entièrement démonté et reconstruit tous les vingt ans dans le cadre d’un rituel sacré, le Shikinen Sengu.

PHOTOGRAPHIE DE Sean Pavone, Alamy Stock Photo

On dit souvent que chaque Japonais entretient l’espoir de visiter Ise Jingu, le sanctuaire shinto le plus sacré du Japon, au moins une fois dans sa vie. Ce moment est peut-être venu.

Le sanctuaire vient d’entrer dans le Shikinen Sengu, un cycle rituel lors duquel on le démantèle complètement avant de le reconstruire, une occasion pour les visiteurs de vivre un événement qui qui se produit tous les vingt ans depuis 1 300 ans, soit une fois par génération. 

Les origines d’Ise Jingu remontent à 2 000 ans environ et sont liées à la déesse du soleil Amaterasu, l’une des plus importantes déités du Japon. Selon le Kojiki, vieille chronique japonaise mêlant mythe et histoire, Amaterasu plongea le monde dans l’obscurité lorsqu’elle se cacha dans une grotte pour échapper à son frère destructeur. Elle finit par être attirée hors de la grotte à l’aide d’un miroir en bronze, le Yata no Kagamiet rétablit la lumière dans le monde.

Le mythe attribue à l’empereur Suinin le fait d’avoir envoyé sa fille en voyage pour qu’elle trouve un lieu de repos permanent pour le miroir. Deux décennies plus tard, sur les rives de l’Isuzu, entourée d’une forêt dense, la fille de l’empereur entendit Amaterasu déclarer : « En cette terre je souhaite demeurer. » Le sanctuaire créé là devint Naikū, le sanctuaire intérieur. Avec Gekū, le sanctuaire extérieur construit à 6,5 km au nord 500 ans plus tard environ, il forme l’Ise Jingu, un complexe géant de 125 sanctuaires répartis sur une aire faisant à peu près la taille du centre de Paris.

Procession de prêtres shintoïstes au sanctuaire d’Ise Jingu, au Japon, pour marquer le début du cycle ...

Procession de prêtres shintoïstes au sanctuaire d’Ise Jingu, au Japon, pour marquer le début du cycle du Shikinen Sengu, qui revient depuis 1 300 ans. Le cycle actuel a débuté en 2025 et se termine en 2033.

PHOTOGRAPHIE DE The Asahi Shimbun, Getty Images

Aujourd’hui, parce qu’il représente Amaterasu, la déité centrale du shinto, le miroir est le plus sacré des Trois trésors sacrés du Japon, parmi lesquels figurent une épée et une perle de jade.

 

DE CHEMIN DE PÈLERINAGE À DESTINATION TOURISTIQUE

L’Ise Jingu est niché dans les forêts de cèdres de la péninsule de Shima, dans l’est de la préfecture de Mie, à plusieurs heures de route des aimants à touristes actuels que sont Tokyo et Kyoto. Ses édifices austères et largement dépourvus d’ornements n’ont pas l’éclat des autres sites sacrés touristiques du Japon, comme le Kinkaku-ji de Kyoto ou le tunnel de torii vermillon of Fushimi Inari Taisha

Les visiteurs ordinaires ne sont même pas autorisés à entrer dans les principaux sanctuaires d’Ise Jingu, ni à photographier les extérieurs partiellement dissimulés, on ne les aperçoit qu’à travers des clôtures en bois. Pourtant, le sanctuaire inspire la dévotion depuis si longtemps qu’on pense que c’est le lieu de naissance du tourisme au Japon.

Durant l’époque d’Edo (1603-1867), les déplacements étaient strictement régulés par le shogunat Tokugawa. Malgré cela, selon Robert Goree, maître de conférences en japonais au Wellesley College, « on pouvait voyager pour deux raisons : la santé ou la religion. » Ces exceptions contribuèrent à faire d’Ise Jingu la principale destination de pèlerinage du Japon. Les pèlerinages massifs et périodiques, les okagemairi, faisaient se déplacer des foules immenses, et atteignirent leur apogée en 1771 avec plus de deux millions de participants.

Le flux de pèlerins remodela le paysage conduisant à Ise. On améliora les routes, on développa les solutions de logement et des guides religieux appelés oshi firent leur apparition pour organiser des voyages, initier les pèlerins aux pratiques rituelles et s’occuper de leur hébergement.

Devant le sanctuaire intérieur, les auberges et les restaurants se multiplièrent le long d’Oharaimachi, une rue pavée qui mène, aujourd’hui encore, les visiteurs vers le sanctuaire. De nombreux habitants de la région proposaient nourriture et logis à titre gracieux, guidés par une éthique consistant à aider vertueusement les pèlerins. Ces pratiques contribuèrent à jeter les bases de l’omotenashi, le concept japonais d’hospitalité désintéressée.

Le pèlerinage n’était toutefois pas purement dévotionnel. Les voyageurs « s’amusaient beaucoup en cours de route », explique Robert Goree. L’obligation religieuse fournissait une raison socialement acceptable de voyager, mais le voyage offrait des occasions de socialiser et de boire. Au début du 19e siècle déjà, le pèlerinage avait pris l’allure du tourisme de masse contemporain. « On en tirait profit, rappelle Robert Goree. On vendait ce qu’on pouvait aux pèlerins-touristes. » 

Bordée de restaurants et de boutiques de souvenirs, Oharaimachi est tout aussi animée de nos jours, soutenue par huit millions de visiteurs annuels environ. Les pèlerins et touristes contemporains dégustent du saké Okagesama de chez Iseman, brassé avec de l’eau souterraine puisée dans l’Isuzu ; mangent des spécialités locales comme les épaisses nouilles Ise udon ; et déambulent dans Okage Yokocho, reconstitution d’un paysage urbain de l’époque Edo.

Certains établissements, dont le salon de thé Akafuku, vieux de 300 ans, existent depuis des siècles, et leur longévité est étroitement liée au flux constant de fidèles du sanctuaire, renouvelé par des rituels comme le Shikinen Sengu.

 

LE CYCLE DU SHIKINEN SENGU

Le 63e cycle du Shikinen Sengu a débuté en mai 2025 avec l’abattage cérémoniel des arbres destinés aux nouveaux édifices du sanctuaire. Il culminera en 2033 avec le transfert du miroir sacré dans un sanctuaire nouvellement construit. Alors, on démantèlera l’ensemble des 125 édifices plus anciens (qui sont identiques aux nouveaux). Si les rituels de reconstruction existent dans d’autres sanctuaires à travers le Japon, l’échelle, le coût et la complexité du renouveau d’Ise Jingu sont inégalés car « il s’agit du sanctuaire le plus important pour les Japonais », explique la guide locale Yuko Muraguchi.

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    Durant le cycle de reconstruction, les habitants participent au transport des arbres destinés au sanctuaire d’Ise ...

    Durant le cycle de reconstruction, les habitants participent au transport des arbres destinés au sanctuaire d’Ise Jingu. Plus de trente événements ont lieu durant ce cycle qui se produit tous les vingt ans.

    PHOTOGRAPHIE DE Kyodo, The Associated Press

    Les rites les plus sacrés demeurent à l’abri des regards. Quant au miroir lui-même, « quelqu’un l’a peut-être vu il y a longtemps, mais aujourd’hui nous nous contentons de croire qu’il est là », observe Yuko Muraguchi. Pourtant, certaines cérémonies sont publiques, ce qui offre une rare occasion aux habitants de la région de participer et aux visiteurs de regarder.

    Lors du festival de l’Okihiki, des centaines de personnes tractent d’énormes rondins de bois des anciens bâtiments vers les nouveaux. Pour les habitants, cette tradition renforce les liens communautaires et, pour les visiteurs, elle offre un spectacle haut en couleur, rempli de rires et de cris de ralliement (« enya ! », qui signifie « hissez »), qui en fait peut-être la cérémonie la plus animée de tout le Shikinen Sengu.

     

    POURQUOI ISE JINGU EST RECONSTRUIT TOUS LES VINGT ANS

    « Il peut sembler étrange, voire déraisonnable, de démanteler un édifice parfaitement utilisable », écrit Hiroko Yoda dans Eight Million Ways to Happiness (ouvrage non traduit en français). « Mais le Shikinen Sengu, ce n’est pas une démolition. C’est un rajeunissement. » Au cœur de ce rituel se trouve une relation cyclique entre la forêt, le sanctuaire et la communauté.

    Le cyprès est prélevé dans des forêts gérées avec soin ; depuis 1923, un plan forestier de long terme vise une autosuffisance totale. Les matériaux des édifices démantelés sont réutilisés, des piliers majeurs deviennent des torii ou sont distribués à d’autres sanctuaires à travers le Japon.

    Ce cycle de vingt ans soutient également l’artisanat. Comme chaque élément, de l’architecture à la vaisselle en passant par les habits, est recréé à l’aide de techniques traditionnelles, des compétences sont continuellement mises en pratique et transmises par les plus de 2 000 artisans impliqués dans chaque cycle du Shikinen Sengu.

    Selon Yuko Muraguchi, cela incarne l’idée du tokowaka, l’accès à la jeunesse éternelle par le renouvellement. Ise Jingu semble n’avoir pas changé depuis 1 300 ans, pourtant sa reconstruction cyclique garantit une régénération constante et une vitalité durable. Car, comme le souligne Yuko Muraguchi, avec le changement vient une « nouvelle énergie ».

    COMMENT VISITER ISE JINGU ?

    Cet été, les visiteurs d’Ise Jingu peuvent assister à l’une des phases les plus visibles et participatives du cycle du Shikinen Sengu :

    La festival Okihiki (mai-juin) voit des troncs de cyprès fraîchement coupés être tirés cérémonieusement vers le sanctuaire dans une atmosphère festive. Pour le Naikū, on les acheminera sur les eaux de l’Isuzu du 9 mai au 13 juin et pour le Gekū, on les placera sur des chariots et on les tirera à travers les rues d’Ise du 25 juillet au 2 août.

    Les visiteurs peuvent découvrir les rituels du Shikinen Sengu toute l’année au musée Sengukan, près du Gekū, où des maquettes, des films et des expositions explicatives présentent les rituels, l’artisanat et la signification de cette reconstruction.

    Karen Gardiner est rédactrice voyage et écossaise. Elle vit dans le nord de l’État de New York et écrit sur les lieux, les humains et les façons dont ils s’influencent. Suivez-la sur Instagram.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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