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Chine : ces métiers millénaires perdurent dans un pays mécanisé

Dans les montagnes de la province du Yunnan, certains villages sont encore étrangers à la modernité mécanisée. Tout (ou presque) se fait ici à la main.

De Paul Salopek
Publication 4 févr. 2022, 09:51 CET, Mise à jour 23 févr. 2022, 12:10 CET
On dit de la Chine qu’elle est une des « usines du monde ». De nombreux villageois enclavés ...

On dit de la Chine qu’elle est une des « usines du monde ». De nombreux villageois enclavés dans les montagnes du Yunnan vivent de leurs mains plutôt qu’au rythme des machines.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Pour son projet Out of Eden, le journaliste et explorateur National Geographic Paul Salopek narre son odyssée de 40 000 kilomètres sur les pas des ancêtres de l’Humain. Il nous envoie ce reportage depuis la province chinoise du Yunnan.

SONGPO, YUNNAN, CHINE – Faites attention aux mains du paysan. À leurs callosités prodigues. Le Soleil les a mouchetées de son.

Voyez comme elles labourent la terre. Combien de fois ont-elles répété la corvée ? Mille fois ? Dix mille ? Plus ? Et pourtant elles sont étrangères à toute régularité. Tout au long de leur vie de labeur, elles n’enverront jamais la houe valser deux fois de la même manière. Scrutez les doigts du tisseur de rotin : d’heureuses et imperceptibles erreurs humaines sauvent ses paniers d’une uniformité abrutissante. Ou encore les mains bien en chair des poseurs de pierre (les maçons du village) en train de bâtir de modestes maisons ou, devrions-nous dire, des sculptures habitables : chaque mur et recoin est unique et jamais vraiment d’aplomb. Des mains sûres d’elles. Habiles. Sages, même. Des mains qui pratiquent la routine avec une autorité certaine, avec une sorte de pouvoir indicible.

J’arpente le Yunnan grisé par un monde curieux, asymétrique, fait main. Pourquoi curieux ?

De mémoire d’homme, on a toujours récolté le riz en battant ces gerbes à la main.

PHOTOGRAPHIE DE , National Geographic

Parce qu’il s’agit de la Chine du 21e siècle : un défilé stéréotypé de mégapoles hyperactives, de trains fulgurants et ponctuels, de centres commerciaux surexposés et de ports high-tech ; l’illustre « usine du monde ». Une économie dont les convoyeurs à courroie increvables repaissent la demande humaine en téléphones portables, en jouets en plastiques, en panneaux solaires, en vêtements, et en production industrielle de masse. (Besoin d’un ordinateur portable ? La Chine en exporte 47 millions par mois).

Pourtant, dans les escarpements et les vallées de la province occidentale du Yunnan, frontalière de la Birmanie et du Tibet, subsiste un empire du Milieu singulièrement différent : un bastion du métier manuel et artisanal. Un cosmos de villages de fortune et de routes tortueuses.

« Ici, c’est trop escarpé pour l’agriculture industrielle », m’explique Shen Jisheng, qui plante du maïs et des pommes de terre à la main au sommet d’un hameau de crête couvert de pins, Songpo. « Donc tout ce que nous faisons est bio. »

Pour les cueilleurs de pommes du Yunnan, pas besoin d’aller loin pour manger un morceau.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Shen Jisheng n’exagère pas. Son engrais est une concoction maison d’aiguilles de pin et d’excréments de cochon. Il dégraine le maïs avec un bâton en bois sculpté à la main. Sa récolte repose dans des paniers tissés à la main qu’il porte sur les épaules. Les champs de Shen Jisheng ont beau être modestes, ils défient les géométries rigides du monde mécanique : ils sont irréguliers, amiboïdes, lobés.

« Nous achetons notre baiju en ville », concède sa femme, Wang Liusui, en parlant de cette eau de vie souvent produite en masse en Chine qui anesthésie les lèvres quand on la porte à la bouche.

Les repas de Wang Liusui, qu’elle cuisine sur un poêle à bois, sont faits à partir de produits ramassés dans la forêt, notamment des fougères frites.

Si l’ouest du Yunnan a largement réussi à échapper au tsunami industriel qui a déferlé sur le reste de la Chine, c’est en partie grâce au bouclier formé les montagnes qui emmurent la province. Mais pas seulement. Les modes de vie traditionnels de la région sont sans doute également préservés par la mosaïque complexe de minorités ethniques qui y vivent. Historiquement moins aisés que la majorité Han, des groupes comme les Lisu, les Mosuo, les Naxi et les Yi s’accrochent à des activités rurales millénaires. (Shen Jinsheng et Wang Liusui sont des Bai).

Pour cette excursion de trois mois et de 800 kilomètres à travers les régions reculées et bosselées du Yunnan, mes pas m’ont mené de Tengchong, tout près de la frontière birmane, à la ville touristique de Lijiang, plus au nord. La multitude de métiers médiévaux que j’y ai découverts est telle que j’ai dû faire une liste.

Les agriculteurs vivriers sont monnaie courante dans ce coin de la Chine.

Mais on trouve aussi des réparateurs de marmites en aluminium dans les monts Gaoligong, des presseurs d’huile de noix à Lujiang, des distillateurs d’huile d’eucalyptus sur les rives du fleuve Nu, et des broyeurs de piments qui font tinter leurs céramiques dans les rues de Dali. J’ai rencontré des tisseurs de paniers, des muletiers, des cueilleurs de champignons, des tisserands d’arrière-cour et des fendeurs spécialisés dans le taillage de ruches engoncées dans des troncs d’arbre creux. J’ai eu du plaisir, un plaisir parfois réconfortant, à traverser le monde plus lent et plus adapté à l’humain qu’ils ont construit.

Diverses professions millénaires existent toujours dans les montagnes du sud-ouest de la Chine.

PHOTOGRAPHIE DE Paul Salopek

Je sais bien. Il ne faut pas idéaliser la pauvreté. Le sous-développement n’a rien d’exotique. Il ne faut pas céder aux fantasmes candides sur la pénibilité de la vie préindustrielle. Il y a pourtant un fantasme bien plus répandu qui consiste à croire que l’économie de masse telle qu’on la connaît aujourd’hui est en quelque manière viable.

« Il y a dix ans, j’avais dix mules, et désormais je n’en ai plus que deux », me confie Luo Shi Ming, un muletier que l’âge gagne et qui m’a aidé à trimballer mon équipement sur les dénivelés des sentiers des monts de Cangshan, dans l’ouest du Yunnan.

Luo Shi Ming a bien gagné sa vie en transportant des matériaux de construction et des sacs de ciment dans cette région autrefois enclavée. Ce sont ces cargaisons même qui ont précipité la faillite de sa caravane. Le ciment qu’il acheminait a permis à de nouvelles routes de voir le jour. Non sans nostalgie, il m’explique que certaines de ses mules à la retraite étaient plus malignes que des personnes qu’il a rencontrées.

Pendant ce temps-là, les surfaces monotones de notre monde construit par les machines, l’asphalte des autoroutes démesurées, la cellophane des emballages, avancent à pas réguliers dans l’ouest accidenté du Yunnan.

« Il y a dix ans, j’avais dix mules », me confie Luo Shi Ming, un muletier que l’âge gagne et qui m’a aidé à trimballer mon équipement sur les sentiers sinueux et construits à la main des monts Yongling. « Désormais, je n’en ai plus que deux. »

Faites attention aux mains de Luo Shi Ming. Les cordes en peau de buffle y ont laissé des marques. Ce sont de véritables cartes humaines, un atlas usé des sentiers battus des routes de la soie du Yunnan.

« J’ai bien gagné ma vie ces derniers temps en transportant des matériaux de construction et du ciment dans la montagne », dit Luo. Chaque convoi était un pas de plus vers la faillite de sa caravane. Le ciment ouvre la voie à de nouvelles routes.

La National Geographic Society, engagée dans le dévoilement et la protection des merveilles de notre monde, finance l’explorateur Paul Salopek et le projet Out of Eden depuis 2013. Pour découvrir le projet, cliquez ici.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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