Comment se rendre en Antarctique de manière durable et responsable ?

Des expéditions scientifiques à petite échelle aident à préserver l’équilibre entre les activités touristiques et la conservation au sein de cette frontière de glace du bout du monde.

De Emma Gregg
Publication 20 janv. 2022, 14:34 CET
Un Zodiac transporte des écotouristes le long de la baie Andvord en Antarctique. Ils peuvent ainsi ...

Un Zodiac transporte des écotouristes le long de la baie Andvord en Antarctique. Ils peuvent ainsi se mettre dans la peau des scientifiques qui étudient cette région si fragile.

PHOTOGRAPHIE DE Robert Harding Picture Library, Nat Geo Image Collection

Pour un touriste, il est extrêmement rare d’accéder à une région immaculée, préservée pour la science et la conservation. Il est tout aussi rare de se trouver dans un lieu où les oiseaux et les animaux vous entourent plutôt que de vous fuir. Les îles et les côtes de l’océan Austral, en Antarctique, sont de ces endroits. Seules les îles Galápagos sont capables de rivaliser avec le spectacle de la nature édénique qu’offre cette région.

Près de 10 000 habitants peuplent l’Antarctique au cours de l’été austral. Il s’agit principalement de climatologues, de glaciologues, d’ornithologues et d’écologistes. Malgré tout, un flot continu d’écotouristes s’y rend également, bravant les mers déchaînées et les vols interminables. En temps normal, de novembre à mars, près de 40 000 touristes parcourent cette remarquable région.

Ce chiffre peut paraître élevé pour une destination aussi fragile du point de vue écologique. Toutefois, l’Association internationale des tour-opérateurs de l’Antarctique (IAATO) définit des protocoles de conservation stricts afin de limiter les dégradations. Des bateaux d’expédition modestes mais confortables peuvent transporter près de deux-cents passagers. Ils permettent aux voyageurs soucieux de l’environnement de rendre leur visite aussi écoresponsable que possible.

Un petit rorqual de l’Antarctique (Balaenoptera bonaerensis) curieux approche des kayakistes au Neko Harbor en Antarctique.

Ces bateaux sont de petits brise-glaces robustes dont l’empreinte carbone est moins élevée que la moyenne. Certains disposent d’une coque fuselée et de moteurs hybrides. D’autres ont abandonné les équipements des bateaux de croisière de luxe, consommant ainsi moins de carburant.

Néanmoins, ce qui différencie réellement ces bateaux d’expédition, ce sont leurs guides, experts de la région. Ils offrent de véritables exposés et excursions permettant à leur public de tout découvrir, de la biologie des phoques (Phocidae) aux techniques de survie. Une fois à bord de ces navires, chacun peut avoir un aperçu de la vie d’un scientifique des régions polaires, d’un naturaliste ou d’un explorateur.

Celui que j’ai choisi est considéré comme « petit ». Il peut ainsi se faufiler entre les bras de mer étroits et marquer davantage d’arrêts sur les terres. Lors de la préparation, notre équipement de plein air a été inspecté soigneusement.

« Allez tout le monde, montrez-nous votre Velcro », lancent les guides d’expédition. Ils ont vérifié que nos fermetures éclair et nos coutures ne cachaient pas de graines, d’insectes, de boue ou de sable, frottant chaque centimètre avec un aspirateur.

Ils nous apprennent à respecter l’environnement, notamment en gardant nos distances avec la faune sauvage et en ne laissant aucune trace de notre passage. « Ni mouchoirs, miettes ou messages dans la neige ! » Rapidement, ils ont ouvert les Zodiacs, des bateaux gonflables rigides, fin prêts à nous transporter au travers de la mer de glace.

 

65° SUD

Neko Harbor longe la baie Andvord, un fjord antarctique immaculé, d’une forme allongée élégante, semblable à la silhouette de l’Italie. Il y a un peu plus d’un siècle, l’ère brutale de la chasse à la baleine a démarré dans la région. Les cargos y servaient de véritables usines flottantes. Aujourd’hui, après de nombreux efforts, la situation s’est inversée. Les eaux aussi lisses que celles d’un lac et jonchées d’icebergs de la baie Andvord forment un véritable havre de paix.

Alors que je contemple le paysage depuis la plage, une baleine à bosse et son petit ont émergé paisiblement de l’eau, troublant le reflet des montagnes au loin et entraînant une rafale de clichés chez les passagers du Zodiac. Une fois l’agitation redescendue, une nuée d’océanites de Wilson nous a proposé une danse au ras de l’eau, tirant le krill de la mer.

Les pentes enneigées s’élevant derrière la plage sont marquées par des rangées de manchots (Sphenisciformes) grimpant vers leurs sites de nidification en hauteur. Un flot continu de manchots papous grimpent et redescendent avec acharnement, comme le feraient des randonneurs dans une station de montagne animée. Je me fraie un chemin hors du port pour atteindre une colline qui surplombe un impressionnant glacier. Alors que je m’arrête pour admirer ces falaises de glace, un grondement assourdissant se fait entendre. Une portion entière se détache, provoquant un tsunami de vaguelettes dans toute la baie.

L’exploitation consciente de la faune sauvage a peut-être pris fin mais l’Antarctique se mesure aujourd’hui à une tout autre menace. Selon les experts du climat, les phénomènes de vêlage dans les régions polaires, conséquence directe du changement climatique, sont de plus en plus récurrents.

Cette croix indique le British Antarctic Monument sur l’île Petermann. Elle a été érigée en l’honneur des scientifiques morts lors de l’étude de cette région extrême depuis l’établissement de la première station de recherche de Grande-Bretagne à Port Lockroy en 1944.

La péninsule Antarctique se réchauffe près de six fois plus rapidement que la moyenne mondiale. Les plateformes de glace qui la bordent s’amincissent. Bien que la région semble avoir été épargnée de la main de l’Homme, la portée des conséquences climatiques est très vaste sur le fragile écosystème de l’Antarctique.

 

LA TRAVERSÉE DE MERS AGITÉES

Mon voyage a débuté au port touristique d’Ushuaia dans le sud de la Patagonie, tout près de la pointe de l’Amérique du Sud. C’est lors d’une traversée du canal Beagle par une fin d’après-midi que le rite de passage a commencé.

Pendant deux jours, notre bateau s’est frayé un chemin à travers le tristement célèbre passage de Drake. La météo y est si capricieuse que tout objet qui n’est pas fixé en permanence semble partir dans un tout autre monde. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ma cabine était aménagée avec des placards ouverts. On aurait pu croire qu’un esprit s’était amusé à laisser la pièce sens dessus dessous.

Il est tout à fait compréhensible que les touristes de l’Antarctique s’inquiètent des conditions météorologiques ici. Nous avons tous vu d’affreuses photos d’aventuriers des régions polaires avec les cils enneigés, le nez congelé et les extrémités rongées par le froid. Cependant en 2020 les températures de la région ont atteint des records jamais enregistrés, dépassant les 17 °C à l’extrémité nord de la péninsule. C’est la deuxième fois depuis 2015.

En réalité, je n’ai pas trouvé difficile de rester à l’aise, habillée de la tête aux pieds avec plusieurs couches qui m’ont permis de bien respirer et de me protéger du Soleil, du vent et de la mer. La routine s’installe rapidement. Nous descendons dans le vestibule du bateau pour nous équiper de bottes en caoutchouc résistantes à l’eau dotées d’une épaisse semelle ainsi que de gilets de sauvetage compacts pour nous confronter à la prochaine aventure.

Lors de nos premières sorties, nous avons contemplé le lever du Soleil dorer les glaciers bordant les chenaux Neumayer et Lemaire. Nous avons glissé sur les eaux calmes jusqu’aux premières colonies de manchots à la Pointe Damoy et observé des léopards de mer (Hydrurga leptonyx) étendus sur des plaques de glace, leur face figée par un sourire sinistre de prédateur.

Nous approchons de la fin de l’été, époque où les léopards de mer ne manquent pas de nourriture. Plusieurs manchots Adélie (Pygoscelis adeliae) et manchots à jugulaire (Pygoscelis antarcticus) se sont déjà jeté à l’eau, défiant les mâchoires mortelles des phoques. Les manchots papous, eux, se reproduisent plus tard mais ce seront leur prochain mets. Pour le moment, les bébés duveteux restent en surface, harcelant leurs parents pour être nourris dès qu’ils reviennent de leurs excursions en quête de nourriture.

Un manchot papou observe depuis un point de vue rocheux alors qu’un bateau d’expédition approche.

PHOTOGRAPHIE DE Design Pic Inc, Nat Geo Image Collection

Les jeunes manchots papous gambadent autour des cabanes historiques de Port Lockroy et du bureau de poste la Royal Mail. Les plus âgés inspectent nos sacs étanches et se protègent des becs-en-fourreaux (Chionis) opportunistes.

Nous poursuivons notre route vers Pléneau, où nous admirons les icebergs qui semblent scintiller au loin. Nous nous rendons ensuite vers l’île de la Trinité, où nous traversons sans bruit un véritable musée de sculptures de glace courbées où se reposent des phoques duveteux. Plus tard, sur l’île Petermann, nous avons découvert que la neige de l’Antarctique n’est pas toujours blanche. À mesure que le climat se réchauffe, les algues fertilisées par le guano des manchots la teintent de vert olive ou encore de rose.

Proche de Neko Harbor se trouve Paradise Bay, une région qui porte bien son nom. Elle nous a offert une toute nouvelle expérience, puisque c’est là que nous avons pu mettre pied à terre sur le continent antarctique. En continuant à avancer de 25 degrés vers le sud, escaladant environ 2 700 mètres, nous pourrions atteindre le pôle Sud. Une idée qui nous laissait stupéfaits.

 

SUR LES TRACES D’UN GRAND EXPLORATEUR

Puisque les conditions météorologiques et maritimes de l’Antarctique peuvent être difficiles, que ce soit sur le continent ou sur ses îles, les débarquements ne sont jamais assurés. En outre, les règles de l’IAATO stipulent qu’un unique bateau ne peut visiter qu’un seul point de débarquement à la fois. Aussi, cent personnes au maximum peuvent se trouver sur terre simultanément. En plus de minimiser les perturbations, ces mesures multiplient le sentiment d’aventure. Chaque fois que nous débarquions, nous avions comme l’impression que notre groupe était le premier à fouler le sol.

Pourtant, depuis 1773, lorsque James Cook a franchi le cercle polaire pour la première fois, les débarquements sur les côtes de l’océan Austral se poursuivent. Néanmoins, pendant des décennies, les explorateurs n’ont pas réussi à atteindre les terres situées au-delà des îles. Ce n’est qu’en 1821 que des aventuriers sont parvenus sur le continent pour la première fois.

Étant davantage attirés par la chasse aux phoques à des fins lucratives qu’impatients de marquer l’histoire, ces pionniers ont gardé le silence quant à leurs déplacements. Les meilleurs points de débarquement étaient tenus secrets. Cependant, la curiosité a grandi. En cent ans, certains des plus célèbres explorateurs ont laissé leur empreinte sur le continent. À la fin du 20e siècle, l’exploitation sans pitié des ressources naturelles de l’Antarctique a cessé, au profit de la science, de la conservation et de l’écotourisme.

Alors que nous contournons la pointe de la péninsule, le temps se gâte, contraignant notre capitaine à changer son cap. « C’est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes », déclare Christophe Gouraud, le principal assistant de l’expédition. À tour de rôle, nous nous entassons sur le pont, contemplant en silence les marins naviguant sur une route épineuse devant les icebergs monumentaux, dont les falaises affichent de profondes fissures.

Nous avons pu nous aventurer dans des endroits que les bateaux d’expéditions visitent rarement, comme le détroit Antarctique, fendant la mer de Weddel. Nous avons passé deux heures à naviguer devant l’immense A-68A, ce terrible iceberg tabulaire qui semblait se diriger vers la Géorgie du Sud, menaçant sérieusement ses écosystèmes fragiles.

Sur l’île de l’Éléphant, baptisée en l’honneur des énormes phoques qui se prélassaient autrefois sur ses côtes rocheuses, les manchots à jugulaire fuient les embruns. C’est sur cette portion de plage que l’équipage de l’expédition Endurance d’Ernest Shackleton est resté bloqué pendant 55 jours en 1916. Il aura fallu encore seize jours pour que l’explorateur épuisé navigue jusqu’à la Géorgie du Sud et appelle à l’aide. De notre côté, nous avons réalisé cette traversée en tout juste deux jours.

« Tout le monde attend avec impatience l’arrivée vers la Géorgie du Sud, même les gars de la salle des machines que personne ne voit habituellement », explique Ab Steenvoorden, l’ornithologue de l’expédition, scrutant le ciel à la recherche d’albatros (Diomedeidae). « Ils accumulent leur temps de pause pour faire leurs propres sorties en Zodiac. C’est une île incroyable et la seule manière de l’atteindre, c’est par la mer. »

Nous avons débarqué sur la baie du roi Haakon, où Ernest Shackleton, déjà exténué, a commencé la traversée épique de l’île. Je découvre avec stupeur que la faune sauvage de la Géorgie du Sud craint encore moins notre présence que celle de l’Antarctique. De jeunes otaries à fourrure (Arctocephalinae), à la fois curieuses et prêtes à mordre, ont galopé en notre direction. Nous avons déployé nos bras pour paraître imposants, une technique qui a permis de les arrêter. Nous en profitons pour progresser à travers les touffes d’herbes jusqu’à une crique éloignée. Cette fois, celle-ci était dominée par un véritable géant : un gigantesque éléphant de mer (Mirounga), aussi long qu’un

Le matin de notre arrivée à la baie de St Andrews, je me suis réveillée tôt pour me diriger vers le pont, mes jumelles à la main. J’ai remarqué une flotte de petites tâches se déplacer sur le rivage. Il s’agissait de manchots royaux (Aptenodytes patagonicus), près de 30 000 adultes, accompagnés de leurs petits. Pendant une heure ou deux, je me suis tenue au milieu de ces oiseaux majestueux, qui se toilettaient, se posaient ou poussaient des cris. Comme l’a parfaitement dit un de mes compagnons de voyage, « c’est l’un de ces endroits qu’il faut découvrir par soi-même, avec ses propres yeux, ses oreilles, son nez, son cœur et son âme ».

L'Antarctique comme vous ne l'avez jamais vu

 

COMMENT S’Y RENDRE

Se rendre sur place et se déplacer : les principaux points de départ pour l’Antarctique se situent à Ushuaia en Argentine et à Punta Arenas au Chili. Vous pouvez vous rendre à Ushaia depuis Buenos Aires et Santiago avec la compagnie Aerolíneas Argentinas ou depuis Punta Arenas avec LATAM Airlines.

Il faut deux jours pour traverser le canal Beagle et le passage de Drake avec les bateaux d’expédition, puis quatre ou cinq autres jours pour passer les îles Shetland du Sud et la péninsule Antarctique avant le trajet retour de deux jours. Les plus longs itinéraires, comprenant la Géorgie du Sud et les îles Falkland, durent deux à trois semaines.

Quand s’y rendre : les croisières d’expédition en Antarctique se tiennent de novembre à mars. Lors de la haute saison, de décembre à janvier, les températures diurnes autour de la péninsule antarctique sont relativement douces, oscillant autour de 1 °C. Les jours sont longs et les manchots peuvent être aperçus avec leurs petits. Au fil des mois, les manchots prennent la mer, mais en retour, les apparitions de baleines se font plus nombreuses. Le climat en Géorgie du Sud est plus froid. Les températures s’élèvent rarement au-dessus de 0 et n’atteignent que 3 °C en mars.

Plus d’une vingtaine de compagnies de croisière proposent des départs pour l’Antarctique, notamment organisées par National Geographic Expeditions ou Adventures by Disney. The Walt Disney Company est l'actionnaire majoritaire de National Geographic Partners.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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