Rome : pour échapper aux foules, rendez-vous dans les souterrains
Qu’il s’agisse de résidences impériales, de bâtiments d’habitation ou de temples, ces sites cachés offrent un nouvel aperçu des différentes couches du passé de la capitale italienne.

Rome est une ville tout en strates et il est possible d’en visiter les ruines antiques à près de dix mètres sous la surface.
Dans la vallée du Colisée, entre le Palatin et l’Esquilin, dans le centre de Rome, s’étalent les vestiges remarquablement préservés de la Domus aurea, la maison dorée de l’empereur Néron. Construite après le grand incendie de Rome en l’an 64, elle couvrait au moins 40 hectares de la ville et abritait des jardins, des vignobles, une salle de banquet apparemment en rotation permanente, un lac artificiel et des centaines de salles incrustées d’or, de marbre, d’ivoire et de gemmes précieuses conçues pour piéger et refléter la lumière du soleil.
Il s’agit là d’une ostentatoire démonstration de l’ingénierie et de la richesse impériale romaines et sans doute de l’une des résidences impériales les plus vastes et les plus extravagantes jamais construites à Rome. Bien que située à un jet de pierre du Colisée, la Domus aurea ne jouit pas de la même notoriété que l’immense amphithéâtre, alors qu’elle fut construite seize années plus tôt. Cela tient peut-être au fait qu’elle se situe à plus de neuf mètres sous terre.

Des ouvriers restaurent le Cenatio rotunda de la Domus aurea de Néron, lieu où l’empereur organisait vraisemblablement des dîners.
Bien que situé sous la surface, ce site archéologique est ouvert aux visiteurs. Seule une portion de la maison a été exhumée ; la majorité demeurera vraisemblablement à jamais enfouie sous la Rome moderne. Les parties qui sont exposées, en revanche, sont impressionnantes, et c’est le moins que l’on puisse dire. Ce site, couvert au fil des siècles par des empereurs successifs, n’est que l’un des nombreux monuments antiques souterrains accessibles qui se tapissent sous les rues et sous le chaos moderne de Rome.
Construits à différentes périodes de l’Histoire romaine, ceux-ci nous permettent d’apprécier autrement les différentes couches du passé de Rome. À un niveau plus pratique, ils offrent un refuge à la foule et à la chaleur accablante des mois d’été. Résidences impériales, immeubles antiques, temples ou encore résidences privées, ces sites forment, dans les faits, une ville sous la ville.
UNE VILLE EN STRATES
Depuis sa fondation voilà plus de 2 000 ans, Rome s’est construite en superposant les rues, les édifices et les artefacts. Elle est désordonnée, déroutante et loin d’être linéaire, mais ces diverses strates représentent une continuité de la vie qui file du premier siècle avant notre ère jusqu’au présent.
La moindre incursion sous le niveau de la rue confronte aussitôt au passé de la capitale. C’est pourquoi chaque fois que la ville entreprend des chantiers d’envergure ou des travaux publics, comme la construction de la très décriée ligne C du métro, débutée il y a vingt ans déjà et qui devrait s’achever en 2034, des découvertes archéologiques engendrent des retards.
« Rome c’est comme un grand plat de lasagnes », explique Adriano Morabito, spéléologue et président et cofondateur de Roma Sotteranea, association qui organise des formations, des recherches et des visites guidées sur et dans le sous-sol romain. « Depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui, Rome a crû de manière irrégulière, par couches successives apparues à différentes époques. Il y a plusieurs Rome, superposées, et chacune a été influencée par celle qui l’a précédée. »
UN VASTE RÉSEAU
Le sous-sol romain ne se limite pas à une zone ou à un monument, mais plutôt s’étire sous le centre historique de la ville. En raison d’une stratification millénaire, bon nombre des édifices actuels de la ville sont des échos du passé. La célèbre piazza Navona, située à cinq minutes à pied du Panthéon, doit par exemple sa forme longue et ovale au stade antique vieux de près de 2 000 ans qui se trouve directement au-dessous. Construit en l’an 86 et situé à moins de cinq mètres sous terre, le stade de Domitien, du moins ses vestiges, est accessible directement depuis l’arrière de la piazza Navona. Les billets pour aller découvrir ce site inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, premier et seul stade en maçonnerie de l’Histoire de la Rome antique, coûtent neuf euros.
Bien que difficile à évaluer, le sous-sol de Rome est vraisemblablement aussi vaste que tout ce qui est visible dans l’enceinte du mur d’Aurélien, des remparts de près de 20 kilomètres de long construits au troisième siècle de notre ère tout autour de la cité et de ses sept collines. « C’est comme un puzzle en 3D, note Adriano Morabito. De ce puzzle, nous ne connaissons que cinq à dix pourcents des pièces, peut-être même moins. » Alors que Rome n’a jamais cessé de croître, la majorité de ces lieux sont enfouis sous des édifices modernes et sont complètement inaccessibles.
UNE VILLE AQUATIQUE
Rome a beau être une ville tout en strates, c’est également une ville aquatique. Elle est traversée par le Tibre et la zone qui abrite aujourd’hui le Forum romain était autrefois une vallée marécageuse alimentée par les eaux du fleuve (condition qui permit la prolifération d’une colonie souterraine antique de crabes d’eau douce qui subsiste aujourd’hui encore). De nos jours, l’eau continue de jouer un rôle important dans le sous-sol romain. Sous l’imposant temple du Divin Claude, construit à partir de l’an 54 sur le Cælius, se trouvent une carrière de tuf médiévale, les fondations d’un monastère médiéval et une série de puits et de lacs cristallins suffisamment purs pour que l’on puisse s’y abreuver.

L’Aqua Virgo, construit en l’an 19 av. J.-C., est le seul aqueduc de la Rome antique encore en service de nos jours.
Cette portion du sous-sol romain n’est accessible à la visite que par le biais de certains voyagistes et nécessite chaussures de randonnée, lampes et casque. « C’est une visite unique et audacieuse. On peut y vivre une expérience spéléologique qui vous apprend qu’il y a beaucoup d’eau sous Rome », explique Adirano Morabito.
Pour ceux qui ont moins l’esprit d’aventure, le Vicus Caprarius, petit complexe archéologique situé à moins de dix mètres sous terre, juste à l’angle de la fontaine de Trevi, offre un aperçu plus calme de ce monde. Également connu sous le nom de Cité de l’eau, le Vicus Caprarius abrite les vestiges d’une insula de l’époque impériale, un immeuble d’habitation de plusieurs étages plus tard transformé en luxueuse domus privée, ainsi que des citernes de collecte et de distribution de l’Aqua Virgo, l’un des onze aqueducs de Rome. Construit en 19 av. J.-C., c’est le seul aqueduc encore en service de nos jours ; il alimente bon nombre des fontaines baroques de la ville, comme la fontaine de la Barcaccia de la piazza di Spagna et la célèbre fontaine de Trevi.
« Il illustre parfaitement le niveau atteint par l’ingénierie hydraulique à l’époque romaine, tant et si bien qu’il permet encore une gestion parfaite du flux aquatique, à côté de quoi pâlissent certains systèmes modernes », déclare Lorenzo Dell’Aquila, directeur du Vicus Caprarius.
Pendant des siècles, ce complexe est demeuré caché sous l’historique cinéma Trévi, abandonné à la fin des années 1980, comme le rappelle le directeur du site. Ce n’est qu’après des travaux de rénovation au tournant du millénaire que ce fragment du passé de Rome a refait surface. De petites visites guidées en anglais et en italien sont organisées chaque jour pour la somme de huit euros environ. Grâce à un système de rampes et de passerelles suspendues, les visiteurs peuvent évoluer en surplomb du site et observer les sols en mosaïque, les amphores en terre cuite servant à stocker de l’huile d’olive et le flux régulier de l’eau de la citerne.
DES DOMUS PARTOUT
L’entrée de la Domus aurea se trouve dans le parc de Colle Oppio, espace de dix hectares qui fait face au Colisée et jouxte le quartier de Monti. Les visites guidées en anglais, en italien, en espagnol et en français coûtent 25 euros et sont conçues pour immerger progressivement les visiteurs dans les profondeurs de Rome. Certaines parties du site sont si profondes qu’elles nécessitent le port d’un pull et d’une veste, même les journées chaudes d’été. Là, les visiteurs seront guidés à travers des grottes avec leurs sols en mosaïque d’origine, traverseront des salles avec des plafonds de près de dix mètres ornés de fresques et déambuleront dans plusieurs salles de banquet autrefois mises en valeur par d’extravagants jeux d’eau. Il existe également une brève visite en réalité virtuelle du palais tel qu’il était à l’Antiquité, notamment de ses vastes espaces extérieurs et de son lac artificiel, sur lequel on a érigé le Colisée.

L’intérieur de la Domus aurea de Rome, dont la construction commença en 64 ap. J.-C.
Il y a également les maisons romaines du Cælius, qui se situent sous la basilique Santi Giovanni e Paolo. Le complexe couvre quatre siècles d’Histoire romaine et abrite des ateliers, des entrepôts et des résidences privées antiques, dont celles ayant appartenu aux martyrs chrétiens Jean et Paul. Des visites guidées sont proposées pour huit euros environ.
DANS LES SOUS-SOLS DES ÉGLISES
Les vestiges du passé de Rome se trouvent aussi beaucoup sous ses nombreuses églises. Ces sites souterrains n’exigent pas de réservation et le droit d’accès s’achète sur place, sous la forme d’un ticket ou d’une offrande, pour moins de cinq euros. « Ils sont beaux, car il suffit de descendre quelques marches pour remonter le temps », déclare Adriano Morabito. Beaucoup d’églises indiquent la présence de scavi (fouilles) ou de sotteranei (sous-sol) pour guider les visiteurs.
Ces sites souterrains, bien que plus petits et moins connus à la fois des touristes et des Romains, sont néanmoins tout aussi fascinants que les monuments plus grands, car ils « montrent combien l’Histoire reste à découvrir même dans des environnements moins “célèbres” », explique Lorenzo Dell’Aquila.
La basilique Saint-Clément-du-Latran, qui date du 12e siècle et se trouve à cinq minutes à pied du Colisée, en est l’un des exemples les plus populaires. Son sous-sol se décline en deux strates : la première est l’église médiévale originale, construite au quatrième siècle, et la seconde est une série de ruines romaines anciennes datant du premier siècle de notre ère, qui abritent un mithraeum, un bâtiment public et une allée étroite.
Il y a également la basilique Saint-Cécile-du-Trastevere, édifiée sur la domus de sainte Cécile, martyre des premiers temps du christianisme qui fut torturée et tuée chez elle en l’an 230. À deux mètres environ sous l’église actuelle se trouvent les vestiges de sa maison, dont des sols en mosaïque noire et blanche aux motifs géométriques, ainsi que sa crypte, complètement enveloppée de marbre et de mosaïques d’inspiration byzantine.
UNE NOUVELLE STRATE ROMAINE
Le monde souterrain secret de Rome offre une occasion unique de mieux comprendre les près de 3 000 ans d’Histoire de la ville. Il éclaire de façon nouvelle les édifices qui constituèrent le tissu de la vie romaine pendant des siècles, qu’il s’agisse de résidences privées et d’insulae à plusieurs étages ou bien de palais et temples impériaux, où les Romains, riches ou pauvres, vivaient comme nous le faisons aujourd’hui.
S’aventurer dans les entrailles de la ville permet de saisir l’essence stratifiée de la ville au-delà du Colisée, du Panthéon et d’autres monuments impressionnants qui définissent Rome depuis des générations. C’est un rappel qu’il existe un autre monde sous nos pieds et que l’on peut le trouver dans les sous-sols des églises et sous les parcs et les places animées et les bâtiments administratifs.
« Rome, c’était non seulement la splendeur de la Domus aurea, le sacré du mont Palatin, le sang du Colisée ou encore l’imposante architecture du Champ de Mars, explique Lorenzo Dell’Aquila. Mais c’était aussi une cité faite de maisons, d’allées et de boutiques […] si nous nous arrêtons pour réfléchir, l’Histoire n’est rien de plus qu’un puzzle géant composé de micro-histoires. »
Asia London Palomba est une journaliste trilingue de Rome. Dans le cadre de son métier, elle couvre des sujets allant du voyage à la gastronomie en passant par les animaux et par l’Histoire. Son travail est publié dans le Washington Post, Travel + Leisure, Adventure.com, Smithsonian Magazine, entre autres titres. Vous pouvez suivre ses voyages sur Instagram @asialpalomba
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.