Rare aperçu de la Corée du Nord : plongée dans l’un des pays les plus fermés au monde

Longtemps intrigué par la Corée du Nord, le journaliste Marcel Theroux a eu l’occasion rare de découvrir le pays de l’intérieur.

Publication 6 oct. 2026, 11:48 CEST
Le Musée central d’histoire de Corée se situe sur la place Kim Il-sung, à Pyongyang.

Le Musée central d’histoire de Corée se situe sur la place Kim Il-sung, à Pyongyang.

PHOTOGRAPHIE DE Urszula Soltys; Mark Edward Harris

Le Musée central d’histoire de Corée se situe sur la place Kim Il-sung, à Pyongyang.

PHOTOGRAPHIE DE Urszula Soltys; Mark Edward Harris

La Corée du Nord me fascine depuis des années.

La République populaire démocratique de Corée (RPDC), son nom officiel, est un étrange microcosme d’idéologie communiste dirigé par une dynastie de tyrans aux coiffures improbables. Le pays oscille entre le grotesque et l’inquiétant, menaçant ses voisins de frappes nucléaires tout en qualifiant le président des États-Unis de « vieillard mentalement dérangé ». La difficulté d’y circuler et les rumeurs qui entourent le pays n’ont fait qu’alimenter cette fascination. La seule façon de s’y rendre est de prendre part à un voyage organisé sous étroite surveillance ; le tourisme indépendant n’existe pas.

Une occasion s’est présentée : une agence de voyages organisait un déplacement pour des journalistes étrangers. Dans le cadre d’une timide ouverture vers l’extérieur, la Corée du Nord nous a accueillis.

À notre arrivée dans le terminal flambant neuf de l’aéroport situé à l’extérieur de Pyongyang, nous avons été pris en charge par trois accompagnateurs élégamment vêtus et anglophones : M. Ri, M. Kim et M. Yu. Comme tous les adultes que j’allais rencontrer, ils portaient sur la poitrine un badge à l’effigie de l’un des membres de la famille dirigeante du pays. Ils sont restés constamment à nos côtés, nous saluant chaque matin au petit-déjeuner et ne nous quittant qu’au moment du coucher. Il n’a jamais été question de sortir seuls.

Pyongyang m’a évoqué une version plus fonctionnelle et plus ordonnée de l’Union soviétique des années 1980 : architecture brutaliste, affiches de propagande, piétons avançant comme guidés par un chef d’orchestre invisible. Après avoir tant lu sur les famines, les prisonniers politiques et l’endoctrinement idéologique, j’ai été surpris par cette apparente normalité.

Nous avons visité une ferme piscicole, une bibliothèque, le village ancestral de la dynastie Kim, l’université Kim Il-sung et les immenses statues consacrées aux dirigeants.

Nous avons également gravi la tour du Juche (en coréen : 주체사상탑), officiellement dénommé monument aux Idées du juche, depuis lequel Pyongyang paraissait étrangement belle : un ensemble de bâtiments colorés et géométriques bordant les eaux scintillantes du fleuve Taedong. On aurait dit une utopie socialiste filmée par Wes Anderson.

Nos accompagnateurs avaient un rôle intermédiaire entre des guides touristiques et des geôliers, mais ils se montraient aimables, parfois même taquins. Nous avons partagé avec eux de longs repas dans des restaurants plutôt formels fréquentés par l’élite nord-coréenne.

Un soir, nous sommes allés dans une pizzeria où les serveuses interprétaient des chants patriotiques pendant que nous dégustions des pizzas préparées avec de la mozzarella nord-coréenne. Nous avons porté des toasts au soju. Une autre soirée fut consacrée au karaoké. Les gens ont souvent du mal à le croire, mais le morceau fétiche de M. Ri était Barbie Girl, du groupe Aqua. Pour autant, jamais la moindre fissure n’est apparue dans son adhésion idéologique au régime. 

Lors des longs trajets en bus vers la zone démilitarisée à la frontière sud-coréenne ou vers la ville balnéaire de Wonsan, je pouvais apercevoir suffisamment de choses par la fenêtre pour comprendre que la capitale constituait une bulle de prospérité relative réservée à une très petite élite. Une grande partie de l’agriculture demeure non mécanisée. Les habitants sarclent et entretiennent les cultures à la main ; le linge était lavé dans les rivières ; les récoltes étaient transportées en charrettes tirées par des bœufs. Malgré tous les discours patriotiques, il est évident que la RPDC demeure bien plus pauvre que sa sœur technologique du Sud.

Certaines découvertes furent néanmoins surprenantes : l’omniprésence des téléphones portables ; l’existence d’applications locales de commerce en ligne, de partage de vidéos ou de jeux inspirés de Candy Crush ; ou encore la quantité et la qualité des repas qui nous étaient servis. Pourtant, je suis reparti avec le sentiment d’avoir encore de nombreuses zones d’ombre à éclaircir.

Pour combler ces lacunes, j’ai entrepris un autre voyage : à travers les mémoires de transfuges, les rencontres avec les rares Nord-Coréens réfugiés à l’étranger, ainsi que l’univers singulier de la poésie, des romans, des bandes dessinées, des émissions de télévision et de la musique populaire nord-coréennes. À ma grande surprise, cette obsession a fini par donner naissance à un roman, The Sorcerer of Pyongyang, qui n'a pas été traduit en français.

Mais j’ai toujours l’impression qu’il reste quelque chose d’inachevé. La fascination demeure intacte.

J’aimerais retourner en Corée du Nord, entendre chaque matin les étranges accents de Where Are You, Dear General? diffusés par les haut-parleurs de la capitale, manger à nouveau des nouilles froides et faire encore un peu de karaoké avec M. Ri.

Reportage connexe : Ces photos dévoilent la face cachée de la Corée du Nord.

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Une version de cet article est à paraître dans le numéro de novembre 2026 du magazine National Geographic Traveller (UK) en langue anglaise.

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