L'arche photographique de National Geographic compte désormais 10 000 espèces

Le plus petit félin sauvage des Amériques est devenu la 10 000e espèce du projet Photo Ark, qui vise à documenter toutes les espèces vivant en captivité sur notre planète.

De Christine Dell’Amore
Le guigna, Leopardus guigna, est la 10 000e espèce à rejoindre l’arche photographique de National Geographic (projet « Photo ...

Le guigna, Leopardus guigna, est la 10 000e espèce à rejoindre l’arche photographique de National Geographic (projet « Photo Ark » de Joel Sartore). Les scientifiques et écologistes estiment qu’il s’agit probablement là des premiers enregistrements audio de cette espèce jamais publiés. Filmé à Fauna Andina, au Chili.

Photographie de Avec l’aimable autorisation de Joel Sartore, National Geographic Photo Ark

Un petit félin se faufile gracilement dans les broussailles et les forêts tropicales riches en fougères chiliennes et argentines. Son nom : le guigna.

Plus petit félin d'Amérique - il fait à peu près la moitié de la taille d'un chat domestique, le guigna se caractérise par sa petite tête rayée de noir surmontée d'oreilles rondes semblant tout droit sortie d'une bande-dessinée et une queue courte et touffue aux faux airs d'écouvillon. Sa petite taille, combinée à son extrême timidité et le peu de documentation disponible, en font un félin très peu connu du grand public.

Jusqu'à présent.

Ce guigna, nommé Pikumche, est le 10 000e animal à rejoindre le Photo Ark, le projet photographique de National Geographic fondé par le photographe Joel Sartore, qui a pour volonté de photographier chaque espèce vivant dans les zoos et sanctuaires fauniques de la planète.

Comme la plupart des 33 espèces de petits félins connues, le guigna, dont la fourrure tachetée oscille entre l’argent et le roux, est « un félin mystérieux. Il vit dans l'ombre », explique Joel Sartore. 

« Dix mille, c'est un nombre important - une lueur d'espoir sur ce chemin ardu qu'est ce projet, que l'on devrait terminer d'ici 10 à 15 ans », explique Sartore, qui espère que ses photographies sensibiliseront le public à l'extinction massive de ces espèces avant qu'il ne soit trop tard. « J'ai l'impression que les gens font attention maintenant. »

Comme pour de nombreuses espèces de cette arche photographique, le guigna, qui se décline en deux sous-espèces, est considéré comme vulnérable. Cela est principalement dû à la dégradation de son aire de répartition de près de 298 000 kilomètres carrés, l'aire la plus restreinte de tous les félins d'Amérique latine. Le guigna du sud, Leopardus guigna tigrillo, peuple les forêts denses du sud du Chili et est plus petit et plus coloré que Leopardus guigna guigna, le guigna du nord qui évolue dans le matorral chilien.

Pour cette photo symbolique, Sartore s'est rendu dans ce qui est probablement le seul endroit au monde hébergeant des guignas en captivité : Fauna Andina, une réserve faunique autorisée et un centre de réhabilitation situés dans le centre-sud du Chili. Son fondateur, Fernando Vidal Mugica, s'occupe des guignas qui ont été blessés à l'état sauvage, les relâchant parfois ensuite dans la forêt.

Pour Photo Ark, Sartore a immortalisé toutes les créatures, grandes et petites - des moules aux coléoptères en passant par les phoques et les éléphants - dans plus de 50 pays. Il ne s'arrêtera, dit-il, que lorsqu'il aura photographié l'intégralité des 15 000 espèces en captivité.

L’arche photographique de Joel Sartore compte désormais 10 000 espèces

Pikumche, un guigna mâle du nord, immortalisé par Joel Sartore, a une histoire singulière. Orphelin à seulement 10 jours après qu'un prédateur a tué sa mère, il a été nourri par les soigneurs du centre. Aujourd'hui âgé de deux ans et demi, il est tellement habitué aux Hommes qu'il ne peut pas être réintroduit dans la nature. Malgré un début de vie difficile, « c'est un félin très sûr de lui », assure Vidal Mugica par message. 

Sartore a également filmé Pikumche en train de faire quelques vocalises, qui sont peut-être les premiers sons de guigna jamais enregistrés. Ces faibles sons répétitifs sont probablement des expressions de plaisir ou d'excitation, selon les observations de Vidal Mugica, tandis que le miaulement annonce la présence de Pikumche aux sept autres guignas vivant à Fauna Andina.

« Ce félin est en quelque sorte la pierre de Rosette de l'espèce », explique Sartore à propos de Pikumche. Cette vidéo du félin pourrait en effet permettre de mieux appréhender cette espèce, dont la communauté scientifique ne connaît que peu de choses : le nombre même des membres de l'espèce, sa biologie fondamentale, comme l'accouplement et la reproduction, restent énigmatiques.

 

DES CHASSEURS OPPORTUNISTES

Les guignas sont l'une des huit espèces de petits félins sauvages d'Amérique latine, et les plus proches parents des ocelots, une espèce de félins mieux connue avec une aire de répartition beaucoup plus étendue.

Espèce généraliste, le guigna mange à peu près tout ce sur quoi il peut faire patte basse, des marsupiaux aux insectes en passant par les grenouilles et les oiseaux. Il apprécie particulièrement les rongeurs. Grimpeur agile, ce félin grimpe facilement aux arbres pour dénicher pics verts et écureuils.

Le guigna se régale également de la volaille si l'occasion se présente, et sa réputation de « voleur de poules » incite parfois les agriculteurs à le tuer, rappelle Jim Sanderson, qui a fait sa thèse de doctorat sur les guignas au Chili en 1997.

À l'époque, l'espèce était « pratiquement inconnue » de la science moderne, explique Sanderson, maintenant gestionnaire de programme chez Global Wildlife Conservation, une organisation à but non lucratif basée au Texas qui œuvre pour protéger les espèces rares. « Nous avions une seule photographie d'un félin et des spécimens datant de 1919 - soit l'ensemble de nos connaissances », dit-il. 

Au cours de ses recherches à Chiloé, une île au large de la côte chilienne, Sanderson a découvert que le simple fait de réparer les trous présents dans un poulailler empêchait les félins d'y pénétrer - un exemple, dit-il, de la façon dont travailler en étroite collaboration avec les populations locales peut aider une espèce menacée.

Les agriculteurs devraient être plus bienveillants avec les guignas, qui sont « incroyablement inoffensifs » pour l'Homme, estime Luke Hunter, directeur exécutif du programme Big Cats de la Wildlife Conservation Society et auteur du livre Wild Cats of the World. Un guigna peut tuer des milliers de rongeurs par an, préservant ainsi indirectement les cultures. « C'est un avantage, non documenté, pour quiconque a déjà eu un problème de rongeurs », dit-il.

 

PERTE D'HABITAT

Les représailles sont moins fréquentes de nos jours, mais les guignas meurent encore, attaqués par des chiens sauvages, empoisonnés au rodenticide ou percutés par des voitures. Mais la plus grande menace, de loin, selon Sanderson, est la perte d'habitat et la déforestation, en particulier dans le centre du Chili.

Le déboisement généralisé des forêts pour faire place à des plantations commerciales d'arbres, des vignobles et des élevages a empêché la circulation de ces félins - qui craignent trop les Hommes pour s'aventurer à vue et se déplacer entre les parcelles forestières - en groupes isolés.

« Leur existence dépend de la forêt naturelle », explique Vidal Mugica. « La protéger est l'objectif principal. »

À cette fin, Constanza Napolitano, exploratrice National Geographic et écologiste à l'Université de Los Lagos, à Santiago, travaille à rendre la forêt pluviale valdivienne du centre du Chili plus sûre pour les guignas.

RARE - Joel Sartore raconte la genèse du projet

En partenariat avec le gouvernement chilien, elle conçoit des couloirs fauniques afin que les animaux puissent se déplacer entre les parcelles forestières et s'engage auprès d'entreprises locales pour développer des politiques d'utilisation des terres respectueuses des félins. Napolitano mène également des programmes d'éducation environnementale pour que les enfants de la région apprennent à connaître ce petit félin.

 

« PETIT EMBLÈME DE LA NATURE »

Hunter et Sanderson conviennent tous deux que l'ajout du guigna au Photo Ark améliorera son image auprès du grand public.

Sanderson a salué le dévouement de Sartore à photographier tant de petits félins rares - du lynx ibérique aux chats dorés africains. « Il les aime ses chats », glousse Sanderson. « Il a attendu la 10 000e image pour mettre le guigna au sommet [de l'arche]. »

Selon Hunter, « c'est formidable que ce projet [Photo Ark] ait tant mis en lumière ces espèces peu valorisées. »

Il est ironique et triste, ajoute-t-il, que tant de gens chérissent leurs chats domestiques mais ne savent presque rien de leurs parents sauvages présents sur tous les continents sauf en Antarctique.

« Si vous aviez la chance de voir cette belle créature dans la nature, vous feriez immédiatement le parallèle avec votre propre animal de compagnie », dit-il. « C'est un petit emblème de la nature. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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