Les diables de Tasmanie de retour en Australie continentale après 3 000 ans d’absence

Après 3000 ans d'absence et des années d'efforts de conservation, 26 diables de Tasmanie ont été réintroduits en Australie continentale.

Publication 5 oct. 2020, 14:39 CEST
Connus pour leur caractère féroce, les diables de Tasmanie ont été durement touchés par une forme ...

Connus pour leur caractère féroce, les diables de Tasmanie ont été durement touchés par une forme de cancer facial contagieux au cours des dernières décennies.

Photographie de Aussie Ark

Voilà 3 000 ans que le cri rauque du diable de Tasmanie n’a plus été entendu dans les forêts de l’Australie continentale. Mais un effort acharné de réintroduction a permis le retour de 26 de ces petites terreurs menacées d’extinction sur le territoire.

Pas plus grand qu’un petit chien, ce marsupial est connu pour sa férocité et ses puissantes mâchoires, capables de briser en mille morceaux de grandes carcasses en l’espace de quelques minutes. Dans les années 1990, l’espèce a été touchée par une tumeur faciale mortelle et contagieuse. La dernière population sauvage, située sur l’État insulaire australien de la Tasmanie, a vu son nombre chuter pour atteindre 25 000 individus.

Si la cause de la disparition de l’espèce en Australie continentale il y a plusieurs millénaires reste inconnue, il y a fort à parier qu’elle résulte de l’activité humaine. Les premiers chasseurs ayant éliminé la majeure partie de la mégafaune du continent, les diables n’avaient alors plus rien à manger.

Les diables sont des charognards et jouent donc un rôle essentiel dans le maintien d’un écosystème équilibré et sain. C’est la raison pour laquelle les scientifiques œuvrent tant pour leur retour.

« Cela fait plus d’une dizaine d’années que nous travaillons pour y parvenir », explique Tim Faulkner, président d’Aussie Ark, une organisation œuvrant pour le rétablissement de l’espèce. Cette dernière travaille en étroite collaboration avec les organisations à but non lucratif Global Wildlife Conservation et WildArk afin d’organiser la nouvelle vie d’animaux élevés en captivité dans un espace clôturé de 400 hectares, appelé Barrigton Wildlife Sanctuary, situé au nord du Parc national de Barrington Tops, dans l’Est de l’Australie.

Tim Faulkner ajoute que, malgré leur réputation d’animaux terrifiants, « ils ne représentent pas de menace pour l’Homme ou l’agriculture ».

La réintroduction à l'état sauvage reste néanmoins une activité incertaine, c’est pourquoi les scientifiques ont effectué un lâcher très discret de 15 diables en mars dernier. L’équipe a utilisé des colliers émetteurs pour surveiller les animaux relâchés, et a disposé des carcasses de kangourous pour les nourrir tandis qu’ils s’adaptaient à leur nouvel habitat. Une fois qu’il était évident que tous les diables se portaient bien, les scientifiques, optimistes, ont relâché 11 autres individus le 10 septembre dernier. Les animaux se débrouillent majoritairement seuls.

« Ils sont libres. Ils sont là, dehors », souligne Tim Faulkner. « Nous disposons de moyens de base pour les surveiller, mais dans l’absolu, les diables doivent se débrouiller seuls. »

 

LUTTER CONTRE L'ENVAHISSEUR

En préparation de l’arrivée des diables, l’équipe de Tim Faulkner a dressé une clôture autour d’une grande parcelle de forêt d’eucalyptus protégée, a arraché les plantes invasives et a retiré la litière de feuilles susceptible de provoquer des feux de forêt. Elle a, en outre, utilisé des moyens de contrôle létal humains pour éliminer les renards roux et les chats sauvages, des prédateurs introduits sur le territoire qui ont fait des ravages chez les populations de petits mammifères du continent.

Des diables de Tasmanie sont relâchés dans leur nouvel habitat composé de forêts d’eucalyptus dans l’Est de l’Australie.

Photographie de Avec l'aimable autorisation de WildArk

Les chats sauvages ne chassent pas les diables. En réalité, ils devraient être inquiétés par l’arrivée de ces derniers.

« La présence de diables dans le paysage semble un peu perturber les chats », indique David Hamilton, spécialiste des diables et assistant de recherche à l’Université de Tasmanie, qui n’a pas pris part au projet de réintroduction. Si les diables, animaux nocturnes, ne se nourrissent généralement pas de chats, ils les contraignent de chasser au lever et au coucher du soleil afin d’éviter les conflits.

Ce petit changement de comportement paraît mineur, mais il permet en réalité de protéger des espèces indigènes nocturnes, à l’instar des bandicoots, dont plusieurs espèces sont considérées comme menacées d’extinction en Australie. Fait intéressant : d’après David Hamilton, les populations de bandicoots ont augmenté dans les zones où les diables surpassent les chats en nombre.

Tim Faulkner et ses collègues espèrent que les diables de Tasmanie feront exactement cela, c’est-à-dire stabiliser les écosystèmes du continent face aux envahisseurs.

Mais il reste « une grande inconnue » : ce qu’il se passera lorsque les diables rencontreront les renards roux, plus grands que les chats et de taille équivalente aux diables, avertit David Hamilton.

Les scientifiques ignorent également si la réintroduction des diables aura des conséquences inattendues pour d’autres espèces sensibles. À titre d’exemple, une population introduite de diables sur l’île Maria, au large de la Tasmanie, a conduit à la disparition de plusieurs colonies de puffins à bec grêle.

Les oiseaux marins étaient déjà chassés par les chats sauvages et les opossums à queue brosse, deux espèces non indigènes de l’île. Si les diables ont commencé par éliminer ces prédateurs, ils ont ensuite commencé à manger les œufs des oiseaux, ainsi que les oisillons.

« En théorie, ils ne devraient pas avoir un impact négatif [en Australie] », avance David Hamilton. « Mais il faut penser à l’écosystème tout entier lorsque vous menez des actions comme celle-ci, et ce n’est pas facile ».

Il ajoute que c’est la raison pour laquelle il est particulièrement important que la réintroduction commence dans un environnement vaste, mais clôturé.

 

LA RÉINTRODUCTION D'AUTRES ESPÈCES AU PROGRAMME

Si tout se déroule sans heurt, la triade d’organisations de conservation prévoit de relâcher 40 individus supplémentaires dans la même forêt protégée au cours des deux prochaines années. Et les diables auront de la compagnie.

Depuis l’élimination des chats et des renards, l’équipe de Tim Faulkner a également commencé à relâcher d’autres espèces indigènes en danger au sein du même habitat, notamment des wallabies de Parma, des bandicoots à nez long, des potoroos à long nez et des rats-kangourous à nez court. (En savoir plus sur le déclin discret des ornithorynques).

Aussie Ark prévoit de relâcher encore plus d’individus de ces espèces au cours des six prochains mois, en plus de chats marsupiaux tachetés, de wallabies des rochers et de bandicoots bruns du Sud.

Ces petits mammifères, qui dispersent les graines et réduisent l’intensité des incendies en creusant la litière de feuilles, accélérant ainsi leur décomposition, sont essentiels pour maintenir un environnement propre et sain.

« Cela se résume à ces petits ingénieurs écosystémiques terrestres, qui retournent la litière des feuilles », indique Tim Faulkner. « Un bandicoot retourne chaque année l’équivalent [du poids] d’un éléphant en terre. Un seul bandicoot. »

Il ajoute que si l’expérience porte ses fruits, les réintroductions pourraient s’étendre aux 150 000 hectares de terre protégée voisine.

« Je pense vraiment qu’avec le temps, le diable deviendra un élément ordinaire de l’Australie continentale », déclare Tim Faulkner. « L’espèce était présente ici il y a 3 000 ans. Cela correspond à un clignement d'yeux en matière d’écologie, vous savez. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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