La pêche au mérou goliath de nouveau autorisée après 30 ans d’interdiction ?

Les scientifiques sont pourtant formels : les populations de cette espèce, autrefois en danger d'extinction, sont toujours trop faibles pour justifier l’autorisation de leur pêche.

Photographie De David Doubilet
Publication 4 août 2021, 10:41 CEST
La Floride envisage d’autoriser la pêche des mérous goliath (Epinephelus itajara) en imposant une limite de ...

La Floride envisage d’autoriser la pêche des mérous goliath (Epinephelus itajara) en imposant une limite de prises. Ce poisson peut atteindre les 2,43 m de longueur et peser jusqu’à 362 kg.

PHOTOGRAPHIE DE David Doubilet, Nat Geo Image Collection

Le plus grand mérou goliath (Epinephelus itajara) de l’océan Atlantique est tellement imposant qu’il peut engloutir un requin de plus d’un mètre de long et émettre des sons si puissants que les plongeurs aux alentours les ressentent comme un bang supersonique. Ces poissons, dont le nom fait référence à la légende biblique du géant Goliath, peuvent atteindre 2,43 m de long et peser jusqu’à 362 kg. Cette taille gargantuesque n’offre toutefois que peu de protection contre la possible levée de l’interdiction de la pêche de cette espèce menacée en Floride.

Jusqu’en 2018, les mérous goliath étaient considérés comme une espèce en danger critique d’extinction dans toute leur aire de répartition, à savoir dans les eaux tropicales et subtropicales de l’océan Atlantique. Cette menace était en grande partie due à la surpêche. En Floride, ils se regroupent majoritairement dans les récifs de la côte sud. Leur pêche y est interdite depuis 1990.

Pourtant, la Florida Fish and Wildlife Conservation Commission (FWC), l’agence chargée de règlementer la chasse et la pêche dans l’État, a annoncé en mai qu’elle envisageait la levée de cette interdiction. « Le nombre de mérous goliath n’a cessé de croître en abondance depuis l’interdiction de leur pêche en 1990 », peut-on lire dans une déclaration que la Commission a envoyé à National Geographic par e-mail. « Pour diverses raisons, certains pêcheurs souhaitent que leur prise soit autorisée, notamment pour réduire les interactions avec les mérous goliath pendant les sessions de pêche, pour avoir la chance de capturer un très gros poisson ou encore parce qu’ils estiment que leur capture ne devrait pas être interdite indéfiniment. »

Cette proposition a toutefois suscité un vif débat. Il est difficile de définir le nombre de mérous goliath dans les eaux de Floride car ces poissons ne sont pas faciles à recenser. Néanmoins, la plupart des scientifiques s’accordent à dire que l’espèce est certes, en voie de rétablissement, mais que les populations n’ont pas atteint le niveau qu’elles devraient avoir. En 2018, l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’ONG en charge d’évaluer le statut de conservation des espèces, a décidé de rehausser le statut des mérous goliath d’espèce en danger critique d’extinction à espèce vulnérable.

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Les mérous goliath se regroupent dans le Warrior Reef. Ce récif est composé des ruines en béton d’un ancien lycée de Floride. Le nombre de mérous goliath a augmenté depuis l’interdiction de leur capture en 1990 mais les scientifiques estiment qu’ils sont encore trop peu nombreux pour autoriser leur pêche.

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Un mérou goliath nage à travers l’épave du Castor, au large de Boynton Beach en Floride.

PHOTOGRAPHIE DE Jennifer Hayes, Nat Geo Image Collection(Gauche)(Supérieur)
PHOTOGRAPHIE DE David Doubilet, Nat Geo Image Collection(Droit)(Fond)

« Nous devrions être fiers de nos réussites », a déclaré Rodney Barreto, le président de la FWC, en mai dans un communiqué de presse. Selon lui, l’interdiction est en place depuis assez longtemps. « Ce n’est pas parce que nous faisons quelque chose depuis 30 ans qu’il faut continuer à le faire de la même manière. » Son point de vue est partagé par de nombreux pêcheurs qui soutiennent que les mérous goliath sont un véritable fléau. Ils estiment que l’augmentation de leurs populations doit être freinée afin qu’ils cessent d’attaquer les autres poissons de pêche sportive.

Cependant, pour de nombreux océanographes, par exemple Christopher Malinowski, biologiste de la conservation dont le sujet de thèse à l’université d’État de Floride n’était autre que les mérous goliath, leur rétablissement a été confronté à de nombreux obstacles ces dernières années.

« À ce stade, les données ne vont pas dans le sens d’une réouverture de leur pêche, même avec un nombre de prises limité », déclare-t-il. « La décision de poursuivre vers un plan pour une pêche avec un nombre de prises limitées des mérous goliath de la part de la FWC n’est pas fondée sur les meilleurs éléments scientifiques disponibles. »

Un jeune mérou goliath nage dans une mangrove. À cause de la dégradation de cet habitat, de nombreux jeunes poissons n’ont pas pu survivre jusqu’à l’âge adulte.

PHOTOGRAPHIE DE David Doubilet

 

NAGER AUX CÔTÉS DE GOLIATH

La Floride est la seule région du monde où les plongeurs peuvent observer des mérous goliath à coup sûr. Le développement de la plongée centrée autour de ces poissons pourrait être lucratif, une affirmation que défendent les opposants au projet de pêche.

« La valeur économique de l’État de Floride en ce qui concerne l’écotourisme, centré sur une industrie de plongée axée sur l’observation des mérous goliath, dépasse largement la valeur de la pêche restreinte », explique Felicia Coleman, ancienne directrice du laboratoire marin de l’université d’État de Floride.

David Doubilet, explorateur National Geographic et photographe, décrit la nage avec les mérous goliath comme « un temps fort de [sa] vie sous-marine ».

« Il ne s’agit pas juste de les observer. On les entend gronder comme des percussions. Lorsqu’on les aperçoit, ils ressemblent à des dirigeables alignés avec le vent, sauf qu’ici le vent, c’est le courant marin. Ils sont assez grands pour former leur propre balle d’appât. Les comètes quiaquia les enveloppent dans d’énormes bancs, si denses qu’il est parfois difficile de distinguer le goliath qui se cache à l’intérieur. »

La American Sportfishing Association, un groupe commercial à but non lucratif ayant plaidé en faveur de la levée de l’interdiction, n’a pas souhaité faire de commentaires. « Nous soutenons l’exploration des prises durables des mérous goliath si la Commission estime qu’elle est justifiée par des données scientifiques », a indiqué Kellie Ralston, l’une des directrices de la politique de l’organisation, dans une déclaration publique lors d’un rassemblement de la FWC en mai.

Christopher Koenig, biologiste marin de l’université d’État de Floride à la retraite, également le mari de Mme Coleman, assure que la FWC a ignoré des données importantes lorsqu’elle a commencé à envisager la levée de l’interdiction. « Les données présentées dans les dernières réunions de la FWC sont tout simplement erronées », soutient-il, citant deux récentes enquêtes menées sur leurs populations qui auraient dû être prises en considération selon lui. Elles ont toutes deux révélé que le nombre de mérous goliath en Floride a diminué de moitié depuis 2010, année où ils étaient les plus nombreux depuis la mise en place de l’interdiction de leur pêche. Cette diminution s’explique par les températures particulièrement fraîches enregistrées à l’hiver 2009 et 2010. « Ignorer des études importantes pour conclure que la population augmente équivaut à sélectionner des données qui soutiennent votre point de vue même si elles ne reflètent pas la vérité. »

Ces dernières années, les marées rouges ont également tué de nombreux mérous goliath. La dégradation des mangroves, où les jeunes poissons passent le plus clair de leur temps, a empêché les nouvelles générations de survivre jusqu’à l’âge adulte, que les poissons n’atteignent pas avant leurs six ans.

 

UNE DÉCISION À VENIR DANS LES PROCHAINS MOIS

Ce n’est pas la première fois que les régulateurs de l’État de Floride envisagent la levée de la protection assurée aux mérous goliath. En 2017, Marco Rubio, sénateur américain républicain de l’État de Floride, a tweeté un lien vers un article de presse intitulé « Florida weighs goliath grouper hunt » (La Floride balance pour la chasse aux mérous goliath). Il a ajouté qu’il « peut vous assurer personnellement qu’ils ne sont plus en danger ». Lorsqu’il lui a été demandé d’expliquer ce qu’il voulait dire, son bureau n’a pas répondu. À l’époque, l’espèce était encore considérée comme en danger critique d’extinction dans le monde entier.

Au cours de la période de frai, des dizaines de mérous goliath se rassemblent pour s’accoupler. Ce phénomène attire de nombreux touristes à plonger dans les eaux de Floride.

PHOTOGRAPHIE DE David Doubilet, Nat Geo Image Collection

En 2018, une discussion sur la levée de l’interdiction s’est clôturée après une réunion publique de trois heures tenue par la FWC au cours de laquelle très peu d’intervenants ont exprimé leur opposition. En revanche, aujourd’hui la FWC va plus loin et a créé un plan détaillé pour un examen plus approfondi.

En réponse, Mme Coleman, M. Koenig et M. Malinowski ont rédigé une lettre ouverte à la FWC signée par près d’une centaine d’océanographes et de défenseurs de l’environnement du monde entier, notamment le photographe David Doubilet. En outre, ils ont recueilli près de trois mille signatures pour leur pétition lancée sur le site change.org.

Aucune date limite n’a été annoncée pour que la FWC prenne sa décision. Toutefois, elle ne sera probablement pas rendue avant octobre. Si la Commission vote en faveur de l’ouverture de la pêche, elle rédigera un projet d’article définissant les règles imposées, comme le nombre de poissons pouvant être capturés, à quel endroit et avec quel équipement. Il sera ensuite soumis à un processus d’examen public pendant plusieurs mois. En attendant, les marées rouges qui frappent l’État de Floride cet été continuent de tuer les mérous goliath qui peuplent ses eaux.

Basé à Washington D.C., le docteur David Shiffman est biologiste spécialisé en conservation marine. Suivez-le sur Twitter sur le compte @WhySharksMatter. La National Geographic Society, engagée pour mettre en lumière et protéger les merveilles de notre planète, a financé le projet de l’explorateur David Doubilet. Pour en savoir plus sur la façon dont la National Geographic Society soutient les explorateurs marins, cliquez ici.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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