Après une baisse significative en 2020, le trafic d'espèces sauvages pourrait exploser en 2021

Une étude commandée par National Geographic atteste la baisse prononcée des saisies de pangolins, de rhinocéros et d'ivoire pendant la pandémie.

Publication 16 mars 2021, 16:54 CET
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D'après une analyse commandée par National Geographic, les autorités ont saisi environ 20 tonnes d'écailles de pangolin l'année dernière, soit un cinquième du volume intercepté en 2019.

Photographie de Brent Stirton, National Geographic

La quantité d'ivoire d'éléphant, de cornes de rhinocéros et d'écailles de pangolins interceptée par les autorités en 2020 est nettement inférieure aux saisies réalisées au cours des cinq années précédentes, d'après une analyse conduite par le Center for Advanced Defense Studies (C4ADS) pour National Geographic. La pandémie de coronavirus a probablement affecté la capacité des trafiquants d'espèces sauvages à déplacer leurs produits à l'international mais aussi celle des autorités à les détecter, indique l'organisation à but non lucratif basée aux États-Unis et spécialisée dans l'analyse des enjeux de sécurité transnationale.

Les saisies ont chuté à la fois en nombre et en poids, ce qui suggère que même si les parties d'animaux ont été transportées entre l'Afrique et l'Asie en lots plus petits, le niveau global du trafic entre ces deux continents a également diminué. Néanmoins, certains experts soulignent que le commerce en ligne n'a pas été ébranlé par la pandémie et que les activités de braconnage ont même connu une hausse dans certaines régions.

L'évaluation des saisies de ces trois produits dérivés n'est pas représentative de l'évolution générale du trafic d'espèces sauvages, indique Faith Hornor, la directrice de programme pour C4ADS qui a mené l'analyse, mais c'est un bon indicateur des tendances du commerce intercontinental d'espèces sauvages entre l'Afrique et l'Asie, où ces trois produits sont particulièrement prisés.

Les écailles de pangolin et les cornes de rhinocéros sont utilisées en médecine traditionnelle, principalement en Chine et au Vietnam, et l'ivoire ainsi que les cornes de rhinocéros font l'objet d'une forte demande en Chine et ailleurs dans le monde pour les sculptures. D'après C4ADS, le nombre de saisies mondiales d'ivoire, de cornes de rhinocéros et d'écailles de pangolin s'élevait en moyenne à 530 par an entre 2015 et 2019. En 2020, il y a eu 466 saisies, après un pic à 964 en 2019. Ces chiffres tiennent compte de l'ensemble des opérations signalées par les autorités douanières ou évoquées par les médias dans l'une des quinze langues retenues pour l'étude

Toutefois, au Nigeria, plaque tournante du trafic d'espèces sauvages et source de nombreuses saisies de pangolins en provenance d'Afrique, un récent incident laisse entrevoir la situation à craindre une fois levées les restrictions liées à la pandémie. En janvier, les autorités douanières du pays ont inspecté un conteneur maritime de 6 m censé transporter des « matières premières pour mobilier ». Derrière une cargaison de bois, les douanes ont découvert 162 sacs d'écailles de pangolins pour un poids total approchant les 9 tonnes, ce qui représente des milliers de pangolins tués.

Dans 57 autres sacs, les douanes ont découvert diverses parties d'animaux, notamment de l'ivoire d'éléphant et des os de lion, un produit de plus en plus répandu en médecine traditionnelle chinoise pour remplacer les os de tigre désormais difficiles à obtenir. La cargaison était en partance pour Haiphong, au Vietnam.

« C'est un avant-goût de ce qui est à venir » avec la reprise des transports, indique Steve Carmody, responsable des enquêtes pour la Wildlife Justice Commission (WJC), une organisation à but non lucratif basée à La Haye, aux Pays-Bas, qui s'efforce d'exposer les réseaux criminels. L'incident semble également confirmer les propos tenus par les trafiquants auprès des agents sous couverture de la WJC : le stockage des produits issus de la faune en raison des perturbations induites par la pandémie.

« Nous savons que les trafiquants créent des réserves de produits en Afrique, mais aussi en Asie (Vietnam, Laos et Cambodge), avec d'énormes quantités, » dévoile Carmody, qui n'a pas pris part à l'analyse menée par C4ADS. Avec la reprise des vols et des autres moyens de transport, il s'inquiète de voir les trafiquants vendre rapidement leur marchandise de contrebande et la demande latente alimenter une explosion des activités de braconnage.

Il est possible que les contrebandiers aient divisé certaines cargaisons en lots plus petits afin d'échapper à la surveillance au cours de l'année 2020. Cependant, si le volume global était similaire et simplement réparti en chargements de taille réduite, il y aurait probablement eu une hausse des saisies, même en tenant compte de la baisse de capacité des autorités, indique Hornor.

En 2020, environ 20 tonnes d'écailles de pangolins ont été saisies, soit 100 tonnes de moins qu'en 2019. Les cornes de rhinocéros saisies en 2020 représentaient, en poids, un dixième des saisies de 2019. Et bien que le poids moyen des cargaisons d'ivoire interceptées soit resté en baisse ces six dernières années, il a tout de même connu une chute conséquente de 72 % en 2020.

 

DES DONNÉES LIMITÉES 

Ce ralentissement du trafic d'espèces sauvages est loin d'être invariable et certains chercheurs mettent en garde contre les conclusions définitives tirées des seules données sur les saisies.

Dans certaines régions, les enquêteurs ont pu être affectés à d'autres missions liées à la COVID-19, ce qui a limité leur capacité à détecter ou à signaler des cargaisons illégales, indique Chris Shepherd, directeur général de Monitor, une organisation à but non lucratif qui cherche à mettre fin au commerce de la faune illégal et non durable. « Plusieurs facteurs peuvent expliquer la baisse du nombre de signalements et il faudra donc accentuer les recherches sur ce point. »

Reportage : le pangolin, mammifère le plus braconné au monde

Certains chercheurs signalent une augmentation d'autres indicateurs de la criminalité liée aux espèces sauvages, notamment le braconnage et les ventes en ligne de parties d'animaux, ce qui montre à quel point il est difficile de tirer des conclusions en s'appuyant uniquement sur les données liées aux saisies.

En 2020, « nous n'avons observé aucune perturbation du volume des marchés en ligne, où sont effectuées un grand nombre de ces transactions, » indique Gretchen Peters, fondatrice de l'organisation à but non lucratif Alliance to Counter Crime Online (ACCO), un réseau de chercheurs qui lutte contre le crime organisé et surveille les publicités de marchandises illégales sur les réseaux sociaux et sites de commerce en ligne. Elle ajoute qu'il n'y a eu « aucun ralentissement du côté des criminels proposant des produits issus de la faune. Mes collaborateurs n'ont pas eu connaissance d'une quelconque difficulté d'approvisionnement. »

Parmi ces collaborateurs figure notamment Patricia Tricorache, spécialiste du commerce d'espèces sauvages au service de l'ACCO, dont les travaux suggèrent que les publicités en ligne illégales pour des animaux de compagnie exotiques tels que les guépards ont explosé en 2020. Elle indique que ces animaux sont généralement transportés depuis l'Éthiopie, le nord du Kenya ou le Somaliland en bateau vers le Yémen avant d'être acheminés par voie terrestre jusqu'aux acheteurs des États arabes du Golfe. D'après ses estimations, les offres en ligne et les saisies de ces animaux ont augmenté collectivement d'environ 40 % l'année dernière.

Certains signes suggèrent également que le piégeage et l'abattage illégal d'espèces sauvages visant à alimenter le marché de la viande de brousse et la consommation locale se sont poursuivis, voire intensifiés, en 2020 en Ouganda, à Madagascar et dans d'autres pays suite à l'effondrement du secteur touristique et la dégradation des niveaux de pauvreté et de sécurité alimentaire. Là encore, c'est une tendance dont ne tiennent pas compte les données relatives aux saisies.

Parallèlement, d'autres chiffres liés au braconnage, également exclus des données sur les saisies, témoignent d'une réalité contrastée. La Namibie a enregistré un solide déclin du braconnage de rhinocéros et le Kenya n'a signalé aucun incident du genre en 2020. En revanche, en Afrique du Sud, où les mesures de confinement avaient dans un premier temps réduit l'activité des braconniers, près de 400 rhinocéros ont été tués pour leurs cornes en 2020.

 

LES EFFETS DE LA PANDÉMIE 

Le mois dernier, le Programme des Nations unies pour le développement révélait dans un nouveau rapport que la pandémie avait contraint les trafiquants d'espèces sauvages à se tourner vers le fret maritime en raison des « perturbations du trafic aérien et de la diminution des occasions de contrebande à bord des navires de passagers. » 

Pourtant, reprend Hornor, les données recueillies par C4ADS suggèrent que la part des saisies de cargaisons maritimes de pangolins, de cornes de rhinocéros et d'ivoire par rapport à l'ensemble des saisies a chuté de 4 % entre 2015 et 2019 à moins de 2 % en 2020.

D'après Carmody, la pandémie a offert aux autorités une occasion de rassembler de nouvelles informations sur les trafics d'espèces sauvages qui pourraient les aider dans leur futur travail de détection. Les contrebandiers ont dû trouver de nouveaux clients pour leur marchandise illégale, ce qui a permis aux autorités et aux groupes tels que la Wildlife Justice Commission de glaner des renseignements sur les réseaux criminels, des renseignements qui devraient être mis à profit dans les prochains mois selon Carmody.

« Le travail des autorités ne s'arrête pas à la saisie d'un conteneur, » précise Hornor. Des enquêtes poussées sur les réseaux criminels et leurs chefs sont également nécessaires afin d'aboutir à des arrestations suivies de condamnations. Cela « aura une incidence plus systémique sur le démantèlement de ces opérations sur le long terme. »

 

Wildlife Watch est un projet d'articles d'investigation commun à la National Geographic Society et à National Geographic Partners. Ce projet s'intéresse à l'exploitation et à la criminalité liées aux espèces sauvages. Retrouvez d'autres articles de Wildlife Watch à cette adresse et découvrez les missions à but non lucratif de la National Geographic Society ici. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles et à nous faire part de vos impressions à l'adresse NGP.WildlifeWatch@natgeo.com

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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