En Afrique, la disparition des vautours pourrait être désastreuse

Des scientifiques ont évalué le « tableau le plus complet » de la santé de quarante-deux espèces d'oiseaux sur l'ensemble du continent et ont constaté, à ce jour, des pertes allant jusqu'à 97 %.

De Melanie Haiken
Publication 8 janv. 2024, 11:54 CET
Un jeune vautour oricou au parc national de Namub-Naukluft.

Un jeune vautour oricou au parc national de Namub-Naukluft.

PHOTOGRAPHIE DE Charlie Hamilton James

Qu'il s'agisse de vautours oricous, dont l’envergure atteint presque trois mètres, ou d'aigles huppards, coiffés d'une crête hérissée, les rapaces d'Afrique sont indéniablement des oiseaux spectaculaires. Malheureusement, on voit de moins en moins ces prédateurs dans le ciel et une nouvelle étude a révélé un déclin global de 88 % de la population de rapaces sur l'ensemble du continent.

Sur les quarante-deux espèces de prédateurs et de charognards de la savane incluses dans l'étude, 90 % ont connu une période de diminution et plus des deux tiers remplissent les critères pour être considérées comme menacées à l'échelle mondiale.

L'étude, publiée dans la revue scientifique britannique Nature Ecology & Evolution, se sert de la modélisation informatique pour estimer la présence de ces populations dans quatre régions sur une période de quarante ans. Elle révèle, en s’appuyant sur les travaux de dizaines de chercheurs travaillant en Afrique de l'Ouest, Centrale, de l'Est et du Sud, des pertes généralisées mais variables, les plus importantes pertes constatées étant en Afrique de l'Ouest. Dans toutes ces régions, les plus grands rapaces, tels que les vautours et les aigles, ont subi les chutes les plus brutales.

Les espèces africaines indigènes ont fortement décliné, comme c’est le cas de la buse augure, dont la population a chuté de 78 %, du circaète de Beaudouin (83 %) et du vautour de Rüppell (97 %), qui était autrefois une espèce très répandue et ne compte plus que 22 000 individus sur Terre.

Les vautours de Rüppell et oricous se rassemblent autour d'une carcasse de gnou dans la réserve nationale du Masai Mara, au Kenya. En se nourrissant de charognes, ces oiseaux empêchent les bactéries et les virus dangereux de se développer sur les carcasses en décomposition.

PHOTOGRAPHIE DE Frans Lanting

« Avant, quand je sortais de chez moi et que je levais la tête, je voyais généralement un oiseau de proie. Peut-être pas un par minute, mais dans les dix ou quinze minutes qui suivaient notre sortie, on était sûrs de voir un aigle ou un vautour », explique Darcy Ogada, directrice de la branche africaine du programme de l'organisation à but non lucratif Peregrine Fund, basée à Boise, dans l'Idaho, et co-autrice principale de l'étude. « Aujourd'hui, je peux attendre des heures ».

Ces pertes, principalement dues à la destruction des habitats sur le continent, qui s’urbanise rapidement, pourraient s'avérer catastrophiques pour la santé des écosystèmes. De nombreux vautours et aigles sont, par exemple, des charognards qui débarassent chaque année 70 % des carcasses du continent.

Le deuxième auteur principal, Philip Shaw, chercheur honoraire du Centre pour la diversité biologique de l'université de St. Andrews, en Écosse, désigne l'aigle bateleur, rapace indigène, pour illustrer l'ampleur de la perte.

« C’est un oiseau très coloré au bec rouge vif dont le vol peut surprendre, car sa queue est très courte, ce qui réduit la traînée », explique Shaw. « Il s’agit d’une espèce véritablement unique, il n'y en a pas d’autres comme eux. » Le nombre de bateleurs a diminué de 87 %, selon l'étude, et l'Union internationale pour la conservation de la nature les a récemment déclarés en danger d'extinction.

Des vautours de Rüppell et des vautours africains se tiennent sous la pluie dans la plaine de Ndutu, en Tanzanie. Un vautour de Rüppell détient le record de l'oiseau volant le plus haut du monde, à 11 000 mètres.

PHOTOGRAPHIE DE Charlie Hamilton James

Il se souvient s’être rendu dans le parc national de Hwange, au Zimbabwe, dans les années 1990, et avoir compté des dizaines de bateleurs. « En 2019, nous sommes retourné dans le parc et nous nous sommes assis dans le même affût pendant deux jours sans en voir un seul », dit-il.

 

LES YEUX RIVÉS SUR LA ROUTE

Si les rapaces vivant dans les zones protégées comme les parcs nationaux et les réserves animalières, s'en sortent mieux, l'étude a également révélé des baisses importantes. Dix-sept, soit 40 %, des espèces étudiées ont diminué, y compris dans les zones protégées.

« Une grande partie de nos grands aigles et de nos vautours sont doublement menacés : leur déclin est très rapide et ils sont de plus en plus confinés dans des zones protégées », explique Ogada, qui est également exploratrice du National Geographic. « Ce sont des animaux territoriaux et ils vivent dans de petits espaces, qui ne peuvent supporter qu'un nombre limité d’individus. »

La distance entre les zones protégées pourrait couper les populations de rapaces les unes des autres, comme si elles se trouvaient sur une série d'îles différentes, note Shaw, qui est également un explorateur National Geographic. « De nombreuses espèces de rapaces seraient de plus en plus isolées et les populations diminueraient, plus éloignées les unes des autres et par conséquent incapables de se mêler d'un point de vue génétique. »

En intégrant les données d'un si grand nombre de chercheurs sur une zone géographique aussi vaste, l'étude constitue un signal d'alarme solide, estime l'ornithologue Ian Newton, professeur au Centre britannique pour l'écologie et l'hydrologie, un institut de recherche à but non lucratif situé à Londres.

« C'est le tableau le plus complet que nous ayons à ce jour dans une seule étude. Elle établit vraiment que cette baisse des populations est répandue dans une vaste zone de l'Afrique ».

Newton, qui n'a pas participé à la recherche, fait également remarquer que la méthodologie de l'étude, qui consiste à repérer les oiseaux par le biais de relevés routiers, rend la recherche très fiable. Généralement utilisé pour dénombrer les oiseaux les plus grands et les plus visibles, ce type d’enquêtes est mené par des équipes de deux ou trois chercheurs qui suivent des itinéraires établis. Le conducteur se concentre sur la route et la zone située devant la voiture et les autres chercheurs couvrent les côtés. L’équipe compte ainsi les oiseaux de leur réveil jusqu'au crépuscule.

« L'un des avantages de cette méthode est qu'elle permet de couvrir des centaines, voire des milliers de kilomètres en quelques jours. L'autre avantage est que d'autres personnes qui pourraient venir dans dix ou vingt ans pourront faire exactement la même chose », explique Newton.

Gauche: Supérieur:

La buse augure, que l'on trouve dans une grande partie de l'Afrique subsaharienne, est un prédateur de niveau trophique supérieur.

PHOTOGRAPHIE DE Kent Kobersteen
Droite: Fond:

L'aigle huppard mange spécifiquement des rongeurs, en particuliers des rats et des souris.

PHOTOGRAPHIE DE Sérgio Pitamitz

 

DES CONSÉQUENCES EN DOMINOS

Les causes de ces déclins sont nombreuses et variées, mais la plupart remontent à une croissance démographique exponentielle et à ses effets drastiques sur l'utilisation des terres. Depuis les premières études sur les rapaces dans les années 1970, la population du continent africain a plus que doublé et devrait à nouveau être multipliée par deux d’ici 2058, ce qui accélérera ces tendances. 

Les rapaces meurent également en grand nombre à cause du piégeage, de l'électrocution par le réseau de lignes électriques qui s'étend de plus en plus vite sur le continent et de l'empoisonnement, accidentel ou délibéré.

« Les poisons agricoles tels que les pesticides sont beaucoup plus accessibles qu'il y a quarante ou cinquante ans et les gens les utilisent pour tuer les prédateurs comme les lions qui s'attaquent à leur bétail », explique Newton. Les agriculteurs attirent les lions à l’aide de carcasses empoisonnées, mais les vautours repèrent souvent le même repas et se rassemblent en groupes de trente individus ou plus. 

Les braconniers utilisent la même méthode, y compris dans les réserves naturelles, pour tuer les vautours qui pourraient trahir leur présence.

 

LE RECYCLAGE NATUREL DES VAUTOURS

La disparition de ces rapaces entraîne la perte de tout un ensemble d'avantages pour l'écosystème.

« Ils sont en fait très utiles à l'agriculture, car ils se nourrissent de rongeurs, d’insectes et de beaucoup d'autres choses que les agriculteurs qualifieraient de nuisibles », explique Ogada. Certains des rapaces africains qui connaissent un déclin important, comme les élanions naucler, sont réputés pour manger les criquets et autres insectes volants qui détruisent les récoltes.

Ces éboueurs aviaires constituent également un maillon essentiel dans la prévention des maladies.

Les vautours arrivent sur une carcasse dans les heures qui suivent la mort de l'animal, explique Newton. « Si l'animal était malade, ils éliminent la maladie avant qu'elle ne se propage, et c'est un service important que nous apprécions aujourd'hui plus que jamais. »

Des études l'ont confirmé, montrant un cycle de conséquences allant du haut vers le bas appelé cascade trophique. En Inde, le diclofénac, un anti-inflammatoire administré au bétail, a pratiquement éliminé les vautours. Les oiseaux qui se nourrissaient des cadavres de bovins ingéraient le médicament, ce qui provoquait une insuffisance rénale. En conséquence, les carcasses se sont empilées, ce qui a fait exploser les populations de chiens sauvages et détérioré la qualité de l'eau, entraînant finalement une hausse de maladies telles que la rage, des effets dont Ogada craint qu'ils ne se répètent en Afrique. L'Inde est aujourd'hui le pays où l'incidence de la rage est la plus élevée au monde, avec 18 000 à 20 000 cas par an.

En Afrique, les solutions comprennent l'interdiction des poisons, la modification de la conception des lignes électriques et la création de réserves protégées. Ces changements ont déjà permis de restaurer des populations de rapaces ailleurs dans le monde. À l'heure actuelle, 14 % de la superficie de l'Afrique seulement est réservée à la faune et à la flore sauvages.

Un vautour de Rüppell adulte creuse dans l'estomac ouvert d'un gnou mort. Cette espèce peut vivre jusqu'à 50 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Charlie Hamilton James

« Il suffit de se tourner vers le passé et on voit des trajectoires en Amérique et en Europe, où des déclins très importants ont été suivis d'efforts de préservation à partir des années 1970, et où l'on voit maintenant beaucoup plus d'oiseaux », explique Ogada.

« Ici, malheureusement, nous sommes toujours sur une trajectoire descendante. Espérons que nous parviendrons à inverser la tendance, mais nous n'en sommes pas encore là. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

loading

Découvrez National Geographic

  • Animaux
  • Environnement
  • Histoire
  • Sciences
  • Voyage® & Adventure
  • Photographie
  • Espace
  • Vidéos

À propos de National Geographic

S'Abonner

  • Magazines
  • Newsletter
  • Livres
  • Disney+

Nous suivre

Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2024 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.