Ces animaux comptent sur d’autres espèces pour élever leurs petits

Certains oiseaux, insectes et poissons pratiquent le parasitisme de couvée : les mères confient leurs petits à d’autres espèces.

De Elizabeth Preston
Publication 15 mai 2026, 10:48 CEST
Un bruant des roseaux (Emberiza schoeniclus) attaque une femelle coucou gris (Cuculus canorus) à Brunswick, en ...

Un bruant des roseaux (Emberiza schoeniclus) attaque une femelle coucou gris (Cuculus canorus) à Brunswick, en Allemagne. Les femelles coucou gris sont connues pour manger les œufs d'autres espèces d'oiseaux et les remplacer par les leurs. 

PHOTOGRAPHIE DE Kerstin Hinze, Nature Picture Library

Un bruant des roseaux (Emberiza schoeniclus) attaque une femelle coucou gris (Cuculus canorus) à Brunswick, en Allemagne. Les femelles coucou gris sont connues pour manger les œufs d'autres espèces d'oiseaux et les remplacer par les leurs. 

PHOTOGRAPHIE DE Kerstin Hinze, Nature Picture Library

Une mère s'approche discrètement de la maison d'un étranger. Elle se précipite à l'intérieur et dépose son bébé emmailloté dans la chambre d'enfant, où un bébé dort dans son berceau. Puis elle s'enfuit à toutes jambes. 

Si un humain avait fait cela, nous serions choqués et horrifiés. Toutefois, il s'agit plus ou moins de la stratégie parentale adoptée par de nombreuses espèces animales dans le monde, et notamment par 1 % des espèces d'oiseaux. Chez certaines espèces, le petit abandonné de cette façon se libèrerait de son emmaillotage et jetterait l'autre petit par la fenêtre. 

Bien que ces usages puissent heurter notre sensibilité de mammifères, ces espèces ont développé leur propre façon de montrer leur affection. 

Chez les animaux, le fait de confier son petit à d'autres parents ou gardiens s'appelle le parasitisme de couvée. Cela nécessite des hôtes qui soient eux-mêmes des gardiens consciencieux. C'est peut-être pour cela que ce phénomène est si courant chez les oiseaux. La grande majorité des espèces d'oiseaux ont deux parents qui s'occupent d'eux : une femelle et un mâle qui travaillent ensemble, parfois aidés par d'autres, afin de construire un nid, garder les œufs au chaud et nourrir les oisillons jusqu'à ce qu'ils puissent voler de leurs propres ailes. Si une future maman oiseau parvient à glisser son œuf dans le nid d'un autre couple d'oiseaux sans se faire repérer, elle sait que ces étrangers s'occuperont bien de sa progéniture. 

Le coucou gris, que l'on aperçoit fréquemment en Europe et en Asie, est sans doute le parasite de couvée le plus connu. En Amérique du Nord, le vacher à tête brune (Molothrus ater) compte lui aussi sur des oiseaux appartenant à d'autres espèces pour élever ses petits. D'autres espèces d'oiseaux sont capables d'élever leurs propres petits mais, en cas d'urgence, par exemple si elles ne trouvent pas de site de nidification, elles peuvent déposer leurs œufs dans le nid d'un autre oiseau. 

Cela signifie que bon nombre d'oiseaux que nous voyons embellir nos quartiers et nos forêts pourraient avoir un passé sombre. 

 

L'ARNAQUE À LONG TERME

La ruse d'une maman coucou commence avant même qu'elle n'ait pondu un œuf. Le coucou gris a un plumage similaire à celui d'un rapace, l'épervier d'Europe (Accipiter nisus), ce qui peut intimider les autres oiseaux et les inciter à lui laisser de l'espace lorsqu'elle repère leurs nids. 

Des couvées d'oiseaux hôtes différents comportant des œufs de cuculidés (Cuculidae), exposées au musée Alexander-Koenig à ...

Des couvées d'oiseaux hôtes différents comportant des œufs de cuculidés (Cuculidae), exposées au musée Alexander-Koenig à Bonn, en Allemagne. 

Des couvées d'oiseaux hôtes différents comportant des œufs de cuculidés (Cuculidae), exposées au musée Alexander-Koenig à Bonn, en Allemagne. 

Lorsqu'elle est prête à pondre, la femelle coucou cible un nid de l'espèce hôte qu'elle privilégie et qui contient déjà des œufs. Elle doit choisir le moment idéal pour que son œuf se développe aux côtés de ses frères et sœurs adoptifs. Dès que la voie est libre, elle fonce sur le nid. Elle attrape un ou plusieurs œufs de l'espèce hôte dans son bec, les avale tout rond, puis pond son propre œuf dans l'espace ainsi libéré. En quelques secondes, elle s'envole pour ne jamais revenir.  

Avant que les naturalistes ne comprennent exactement comment fonctionnaient les coucous, l'une des hypothèses avancées était qu'ils déposaient leurs œufs parasites en les régurgitant, car des chasseurs avaient tué des coucous qui avaient encore ces œufs volés dans leur gosier. 

Maintenant que le travail de la mère coucou est terminé, c'est celui de son petit qui commence. 

Le coucou nouveau-né éclot un peu plus tôt que ses compagnons de nid qui appartiennent à une autre espèce. Puis, cet oisillon qui semble sans défense, les yeux encore fermés, tâtonne dans le nid jusqu'à ce qu'il heurte les œufs non éclos. Un par un, il hisse chacun des œufs sur ses ailes rosées pour les jeter péniblement hors du nid. Si l'un des œufs a déjà éclos, le coucou juvénile jettera l'oisillon lui-même par-dessus bord. Étrangement, même si les parents hôtes se trouvent à proximité lorsque tout cela se passe, ils n'interviennent pas. 

Le petit coucou peut enfin profiter d'un nid vide et de toute l'attention de ses parents adoptifs. Selon les espèces, il peut finir par atteindre une taille bien supérieure à celle de sa mère ou de son père adoptif, qui continuent toutefois d'apporter consciencieusement de la nourriture jusqu'à la bouche de leur immense oisillon.

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Un jeune coucou gris (Cuculus canorus) mendie de la nourriture auprès de son parent adoptif, une ...

Un jeune coucou gris (Cuculus canorus) mendie de la nourriture auprès de son parent adoptif, une rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus).

PHOTOGRAPHIE DE David Kjaer, Nature Picture Library
Une femelle coucou gris se tient sur un perchoir au Royaume-Uni. Environ 40 % des espèces ...

Une femelle coucou gris se tient sur un perchoir au Royaume-Uni. Environ 40 % des espèces de coucou pratiquent le parasitisme de couvée. 

PHOTOGRAPHIE DE Carl Corbidge, Alamy Stock Photo
Gauche: Supérieur:

Un jeune coucou gris (Cuculus canorus) mendie de la nourriture auprès de son parent adoptif, une rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus).

PHOTOGRAPHIE DE David Kjaer, Nature Picture Library
Droite: Fond:

Une femelle coucou gris se tient sur un perchoir au Royaume-Uni. Environ 40 % des espèces de coucou pratiquent le parasitisme de couvée. 

PHOTOGRAPHIE DE Carl Corbidge, Alamy Stock Photo

Il existe plus de 140 espèces de coucous dans le monde et environ 40 % d'entre elles pratiquent le parasitisme de couvée. Cette stratégie se retrouve cependant chez d'autres espèces d'oiseaux, qui y apportent leur touche personnelle. 

Par exemple, en Afrique subsaharienne, la femelle grand indicateur (Indicator indicator) pond ses œufs dans des cavités ou des terriers où nichent ses hôtes. En sortant, elle perce les autres œufs du nid avec son bec. Si l'un des œufs survit et éclot, le jeune grand indicateur est prêt à s'en occuper : il tue les autres oisillons lorsqu'ils sortent de leur œuf, les mordant à mort avec son bec aiguisé.  

En observant un grand indicateur adulte, on ne devinerait jamais qu'il a pu avoir un passé aussi violent. Cette espèce fait preuve d'une coopération impressionnante : dans certaines régions, les oiseaux collaborent avec les humains pour récolter le miel des abeilles sauvages. Un chasseur de miel utilise un appel spécial pour faire venir un oiseau qui le guide ensuite jusqu'à un nid d'abeilles dans un arbre. Après que le chasseur a maîtrisé les insectes et récolté le miel, l'oiseau peut être récompensé par un peu de cire d'abeille.  

Les oiseaux ne sont pas les seuls animaux sauvages à profiter de la bonté parentale d'étrangers. Il existe des poissons qui pratiquent le parasitisme de couvée, tels que le coucou du Tanganyika (Synodontis multipunctatus). Il y a aussi des abeilles coucous (de la famille des Halictinae), des guêpes-coucous (Chrysididae) et d'autres espèces d'insectes qui confient leurs petits à des parents plus attentifs. Cependant, s'introduire dans les nids d'autres espèces peut requérir des stratagèmes élaborés. 

Prenons l'exemple d'une famille d'insectes appelée les méloïdés (Meloidae). Les larves de l'espèce Meloe franciscanus sont longues et foncées et, dès leur éclosion, elles grimpent ensemble sur une plante à proximité pour former une grosse masse d'aspect brunâtre et un peu duveteux. Ensemble, elles émettent un signal chimique qui imite les phéromones sexuelles d'une certaine espèce d'abeilles. 

Lorsqu'un mâle de cette espèce suit la piste odorante et tente de s'accoupler avec la masse de larves, les petits coléoptères lâchent immédiatement la plante sur laquelle ils se trouvent et s'accrochent à l'abeille. Lorsque ce mâle s'envole pour aller trouver une vraie femelle avec laquelle s'accoupler, les larves se déplacent vers son corps. Une fois que la femelle a construit un nid, les larves descendent de son corps et s'installent enfin. En mangeant la nourriture que l'abeille a stockée pour ses propres larves, ainsi que ces larves d'abeilles elles-mêmes, les larves de coléoptères grandissent dans le confort et la sécurité. Elles sortiront du nid sous la forme de coléoptères adultes, prêts à pondre des œufs et à recommencer le cycle.

 

UNE BATAILLE APRÈS L'AUTRE 

Confier ses petits à des parents d'accueil sans leur consentement peut sembler être un acte de paresse. Mais la vie d'un parasite de couvée n'est pas forcément facile. Pour commencer, ces oiseaux peuvent être considérés comme des indésirables. Il arrive que des indicateurs (Indicatoridae) adultes soient capturés et tués par leurs hôtes. 

En outre, les parasites de couvée et leurs hôtes sont engagés dans ce que les biologistes appellent une « course à l'armement » : une guerre sans fin visant à développer de nouvelles stratégies pour prendre l'avantage les uns sur les autres. Par exemple, les coucous gris ciblent de nombreuses autres espèces d'oiseaux, et ceux provenant de différentes régions géographiques ont développé des coquilles d'œufs aux motifs variés, assorties à celles des hôtes qu'ils privilégient dans ces régions. Par exemple, les coucous gris d'une région peuvent pondre des œufs bruns tachetés, tandis qu'ailleurs, ils pondent des œufs bleus. 

Le tisserin coucou (Anomalospiza imberbis), un parasite de couvée africain, cible un hôte, le prinia modeste (Prinia subflava), qui a développé des œufs plus difficiles à reproduire. Chaque femelle appartenant à cette espèce hôte pond ses propres œufs distinctifs, qui peuvent être blancs, bleus, verts ou rouges, avec divers types de taches et de mouchetures. Au cours des dernières décennies, le prinia modeste a développé des œufs de plus en plus variés et, pour s'adapter, le tisserin coucou a également diversifié ses motifs d'œufs. Cependant, chaque femelle tisserin coucou pond différents types d'œufs, qui ne survivront que si elle a la chance de trouver un hôte compatible. 

Les oiseaux hôtes n'hésitent pas à jeter les œufs qui leur semblent suspects. Les mères parasites doivent donc pondre un nombre d'œufs importants dans l'espoir que certains survivent. Chez le coucou africain (Cuculus gularis), les femelles perdent plus de 90 % de leurs œufs à cause de l'œil vif des parents hôtes. 

Pour une raison que les scientifiques ignorent, les parents hôtes deviennent bien moins sélectifs une fois les œufs éclos. Lorsqu'elles aperçoivent le bec affamé du coucou, dont l'intérieur est d'un rouge aussi vif qu'un panneau stop, les autres espèces d'oiseaux ne peuvent pas s'empêcher de le nourrir. Une fois que les coucous se sont envolés, les oiseaux adultes d'autres espèces qui remarquent un jeune coucou pépiant dans l'herbe peuvent s'arrêter pour le nourrir. 

Toutefois, ces oisillons voraces en veulent toujours plus. Chez une espèce de coucous japonaise, les oisillons possèdent un bec jaune vif et une autre marque jaune sous chaque aile. Le petit montre ces marques lorsque des parents s'approchent, donnant l'impression que le nid abrite d'autres oisillons affamés. 

Une fois que ces oisillons sournois auront grandi, ils devront apprendre le fonctionnement de leur espèce sans aucun modèle parental. L'indicateur apprend à repérer les nids d'abeilles. Le coucou gris tourne le dos aux parents qui l'ont élevé et migre vers l'Afrique en hiver. Lorsque ces oiseaux sont prêts à pondre leurs propres œufs, ils adopteront les habitudes furtives de leurs mères biologiques. 

Ils ne savent pas faire autrement. À un moment donné au cours de leur évolution, ces oiseaux ont perdu la capacité de construire un nid et de s'occuper de leurs oisillons. Voilà donc ce qu'ils doivent faire : se déplacer discrètement, pondre autant d'œufs que leur corps le leur permet et trouver les meilleurs foyers possibles pour leurs petits. Comme tout parent attentionné, ils font tout ce qu'ils peuvent pour donner à leurs petits une chance de grandir. 

Elizabeth Preston est une journaliste indépendante basée près de Boston, dans le Massachusetts, et l'autrice du livre The Creatures' Guide to Caring: How Animal Parents Teach Us That Humans Were Born to Care. Elle écrit régulièrement des articles sur le comportement animal, l'écologie et la biologie de l'évolution pour National Geographic. 

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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