Le nombre de requins tués ne cesse d’augmenter malgré les interdictions de pêche

Les réglementations relatives à la pêche aux requins se sont multipliées depuis 2000. Pourtant, le nombre de requins tués pourrait avoir augmenté en raison de l’émergence de nouveaux marchés pour leur viande.

De Tim Vernimmen
Publication 15 janv. 2024, 15:43 CET

Environ un tiers de toutes les espèces de requins sont menacées. Des dizaines de millions d’entre eux sont tués chaque année par les industries de la pêche commerciale.

PHOTOGRAPHIE DE David Maupile, Laif, Redux

En 2019, au moins 79 millions de requins sont morts dans les pêcheries, dont au moins 25 millions appartenant à des espèces menacées. Ces chiffres sont restés stables, voire ont augmenté au cours de la dernière décennie.

Par rapport à il y a dix ans, moins de requins sont morts après avoir été rejetés à la mer suite à l’ablation de leurs ailerons. Cette pratique connue sous le nom de « finning » est maintenant interdite dans environ 70 % des pays et des territoires d’outre-mer. Les réglementations qui ont réduit la fréquence du finning n’ont toutefois pas sauvé les requins, comme l’a rapporté une équipe de recherche internationale dans la revue Science.

« Au contraire la mortalité des requins a légèrement augmenté à l’échelle mondiale », indique Boris Worm, écologue marin à l’université Dalhousie, au Canada. Aujourd’hui, la plupart des requins sont pêchés entiers et la demande croissante de produits dérivés encourage la capture de ces animaux.

Boris Worm et sept de ses collègues ont passé les trois dernières années à collecter des données sur la mortalité des requins et les réglementations en matière de pêche. « C’était un véritable défi », explique-t-il. « Il est bien connu que la pêche aux requins ne fait pas suffisamment l’objet de rapports. Nous avons compilé tout ce que nous pouvions trouver, depuis les chiffres des prises jusqu’aux données d’observateurs sur des bateaux dans les eaux internationales, en passant par les estimations de la pêche côtière qui incluent la pêche récréative, artisanale et même illégale. »

COMPRENDRE : Les requins

Cette analyse à l’échelle mondiale révèle que, même si les réglementations relatives à la pêche aux requins et aux ailerons ont été multipliées par dix, les chiffres de la mortalité sont restés plus ou moins les mêmes au cours de la dernière décennie. Il est estimé que 76 millions de requins sont morts à cause de la pêche en 2012 et au moins 80 millions en 2018. Étant donné que toutes les captures ne sont pas déclarées de manière suffisamment détaillée et que certaines ne sont même pas enregistrées, les chercheurs affirment que le nombre de décès est probablement beaucoup plus élevé.

 

LE MARCHÉ DU REQUIN

L’écologue marin Nicholas Dulvy de l’université Simon Fraser au Canada, qui n’a pas participé à l’étude, souligne que les réglementations relatives à la pêche aux ailerons ont contribué à « garantir l’identification de nombreuses prises au niveau de l’espèce, ce qui est nécessaire pour limiter les captures et le commerce ». Cela aide également la recherche. « Le commerce international est maintenant réglementé avec la protection de plus de cent espèces de requins dans le cadre de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction », ajoute-t-il.

Si ces réglementations commerciales semblent avoir permis de réduire le nombre de requins tués dans les pêcheries internationales, davantage de ces animaux ont commencé à être capturés dans celles situées au niveau des côtes.

Pour tenter d’en comprendre les raisons, les chercheurs ont interrogé vingt-deux experts, dont des scientifiques, des défenseurs de l’environnement et des personnes travaillant dans les pêcheries ou dans des entreprises qui transforment les produits dérivés du requin. « Ces personnes nous ont dit que les marchés existants pour les produits dérivés du requin se sont développés », explique Laurenne Schiller, scientifique spécialiste de la conservation marine à l’université Carleton, au Canada, et coautrice de l’étude. « Cela peut être dû en partie à l’augmentation du nombre de requins résultant elle-même des réglementations contre la pêche aux ailerons. »

La viande de requin, même celle des espèces menacées d’extinction, est de plus en plus présente dans divers produits alimentaires et pas uniquement dans la tristement célèbre soupe d’ailerons de requins. Le requin est également souvent utilisé dans les fish and chips et dans le ceviche ou pour remplacer de manière frauduleuse l’espadon.

En outre, le cartilage et l’huile de foie de requin sont des ingrédients couramment utilisés dans l’industrie médicale et cosmétique. « De nombreux produits de beauté contiennent du squalène », indique Laurenne Schiller. Celui-ci provient généralement, mais pas nécessairement, du requin. « Il est donc préférable de rechercher des produits qui emploient des alternatives d’origine végétale. »

Les chercheurs affirment que, pour sauver les requins, les lois contre la pêche aux ailerons ne suffisent manifestement pas et qu’il est nécessaire de mettre en place des réglementations plus strictes en matière de pêche.

« Vingt-neuf pays et territoires d’outre-mer ont déjà interdit la pêche aux requins dans leurs eaux », précise Boris Worm. « Les Bahamas, par exemple, ont découvert que les requins avaient bien plus de valeur en tant qu’attraction pour l’industrie écotouristique qui est en plein essor. En moyenne, nous constatons que ces interdictions constituent le seul outil qui permet de réduire invariablement la mortalité. Nous les encourageons donc. »

Des salariés de l’entreprise de pêche Kowalski à Santa Catarina, au Brésil, lavent des requins récemment capturés lors de la pêche en mer.

PHOTOGRAPHIE DE Victor Moriyama for National Geographic

 

DES FILETS MEURTRIERS

Dans les endroits où la pêche constitue le seul moyen de subsistance des populations, les interdictions peuvent ne pas être appropriées. Il est dans ce cas essentiel que les pêcheries soient basées sur un modèle durable pour préserver les populations sauvages.

« Cela inclut, bien sûr, une limitation des captures de requins basée sur des données scientifiques », explique Laurenne Schiller. « Mais de nombreuses personnes interrogées nous ont également parlé des dangers des engins de pêche ‘‘non sélectifs’’ comme les filets maillants ». Ces murs de filets suspendus verticalement dans la colonne d’eau sont conçus pour attraper les poissons par les branchies et ont tendance à enchevêtrer tous les animaux trop grands pour passer à travers les mailles. « Nos propres analyses montrent qu’ils sont généralement utilisés dans les endroits que nous avons identifiés comme étant des points chauds de mortalité. Leur élimination progressive et la promotion de pratiques plus sélectives dans des pays comme l’Indonésie, le Brésil, la Mauritanie ou le Mexique pourraient donc avoir un impact considérable », explique Laurenne Schiller.

« Nous savons que les populations de requins subissent une pression énorme du fait de la pêche dans la plupart des océans du monde », déclare Colin Simpfendorfer, biologiste marin à l’université James-Cook en Australie, qui n’a pas participé à l’étude. « Les données présentées dans ce nouvel article en apportent une preuve supplémentaire. »

Si les réglementations relatives à la pêche aux ailerons n’ont pas permis de réduire les chiffres de la mortalité des requins, Colin Simpfendorfer souligne qu’elles n’ont pas été conçues pour limiter les captures mais pour éviter la souffrance et le gaspillage relatif à la pêche aux ailerons.

Si l’on ne redouble pas d’efforts pour protéger les requins, au moins une espèce sur trois sera menacée d’extinction et beaucoup d’autres continueront à voir leur population décliner.

« De nombreux collègues océanographes me racontent que, dans les années 1970 et 1980, il y avait toujours des requins qui suivaient leur navire à cause des déchets de cuisine qu’ils jetaient à la mer. Il s’agissait généralement de requins océaniques, une espèce autrefois présente en abondance qui est aujourd’hui en danger critique et que l’on ne voit pratiquement plus. Je n’en ai jamais vus de ma vie. C’est à ce moment-là que l’on a cet horrible sentiment que quelque chose ne va vraiment pas avec la façon dont nous les traitons. Nous devrions y remédier et nous pouvons le faire », déclare Boris Worm

Des pêcheurs sortent pêcher des requins à Cananéia, une ville côtière de l’État de São Paulo, au Brésil. Les restrictions concernant les espèces autorisées à la pêche ont conduit de nombreux pêcheurs locaux à se spécialiser dans d’autres poissons et crustacés tels que les crevettes et le bar.

PHOTOGRAPHIE DE Victor Moriyama for National Geographic

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. Wildlife Watch est une série d’articles d’investigation entre la National Geographic Society et les partenaires de National Geographic au sujet de l’exploitation et du trafic illégal d’espèces sauvages. N’hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d’articles ainsi qu’à nous faire part de vos impressions à l’adresse ngwildlife@natgeo.com.

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