Les croyances de la médecine chinoise à l’origine d’un important trafic d’animaux

Pangolin, rhinocéros, tigre… L’utilisation d’animaux pour la fabrication de remèdes traditionnels alimente un trafic illégal, qui met en péril les espèces les plus prisées.

De Julie Lacaze
Johan Marais, un vétérinaire, va essayer un nouveau traitement (des bandes de caoutchouc utilisées en chirurgie humaine) pour obturer le trou béant sur le nez d’une femelle rhinocéros à qui des braconniers ont extirpé au couteau la corne. Il se dit confiant : « Elle se remet très bien. Elle a ce courage propre à l’espèce. »

Cornes de rhinocéros et écailles de pangolin réduites en poudre pour traiter le cancer, bile d’ours contre les problèmes de foie, ou encore liqueur d’os de tigre donnant force et vigueur... Les exemples de remèdes de la médecine traditionnelle chinoise concoctés avec des parties d’animaux sont nombreux. En 2018, le marché de ces médicaments, plus ou moins efficaces (lire notre article), aurait pesé dans l’économie du pays quelque 34 milliards d’euros. Ce commerce prospère est en augmentation de 11 % par an, depuis l’arrivée au pouvoir, en 2013, de Xi Jinping, fervent défenseur de la pratique. La disparition des espèces provoquées par ce puissant lobby du médicament traditionnel, soutenu par le gouvernement, est donc difficile à endiguer. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites) interdit pourtant le commerce des animaux concernés. En octobre dernier, le gouvernement chinois a autorisé la vente de cornes de rhinocéros et d’os de tigre, après vingt-cinq années d'interdiction. « Dans les pays occidentaux, notamment en France, l’intérêt pour la problématique du trafic d’espèces sauvages vers la Chine est grandissant, explique Céline Sissler-Bienvenu, directrice de la section francophone du Fonds international pour la protection des animaux (IFAW). Depuis 2013, la France a lancé un plan de lutte contre cette criminalité et les saisies record s’accumulent. » La responsable de l’ONG présente un état des lieux du trafic de six produits issus d’espèces sauvages prisées par la médecine chinoise.

 

L’IVOIRE D'ÉLÉPHANT

Un travailleur à Guangzhou en 2009 sculpte l'ivoire.

Céline Sissler-Bienvenu : Le trafic d’ivoire semble avoir diminué depuis que la Chine en a interdit la vente, en 2017. La nouvelle législation a fait chuter le prix de cette matière issue des défenses d’éléphant. Il y a quelques années, 1 kg d’ivoire s’échangeait autour de 1 500 euros, contre seulement 400 à 600 euros aujourd’hui. Cette baisse devrait contribuer à réduire le braconnage. Beaucoup d’articles de presse font état d’une utilisation de la défense d’éléphant en médecine chinoise. Mais nous ne l’avons jamais observé sur le terrain. Si c’est le cas, cela reste anecdotique et ne pèse que très peu sur le gros du trafic. Ce dernier est plutôt stimulé par les amateurs d’objets d’art et les investisseurs chinois, qui souhaitent faire un placement financier.

 

LA CORNE DE RHINOCÉROS

Un agent de sécurité tient une corne de rhinocéros, dans le ranch de John Hume, le plus gros éleveur de rhinocéros du monde, à Klerksdorp (Afrique du Sud). Les cornes de ses 1 300 bêtes sont coupées environ tous les vingt mois, puis repoussent. Hume tient en lieu sûr le stock qu’il espère pouvoir commercialiser un jour.

C. S-B. : La pression du braconnage sur les rhinocéros noirs et blancs d’Afrique s’est intensifiée depuis 2008. À l’époque, une personnalité vietnamienne a prétendu avoir guéri d’un cancer grâce à une poudre à base de corne de rhinocéros. À la suite de cette déclaration, la demande asiatique a explosé — le braconnage affichant une hausse de 9 000 % entre cette date et 2014 ! En 2007, seulement 17 rhinocéros étaient braconnés ; en 2008, ce chiffre s’élevait à 83 ; et en 2014, pire année, 1 215 animaux ont été braconnés. L’Afrique du Sud, qui abrite 80 % des rhinocéros du continent, est la zone la plus touchée par le trafic. Le pays a dû prendre des mesures d’urgence pour sauver l’animal. Le gouvernement a mené une lutte armée contre les braconniers, envoyant des gardes surveiller la savane. Il ne reste aujourd’hui plus que 5 000 rhinocéros noirs, répartis sur quatre pays, dont l’Afrique du Sud. Le braconnage, qui s’est en partie déplacé vers d’autres pays, telle la Namibie, y demeure très élevé. Au marché noir, 1 kg de corne peut rapporter entre 50 000 et 70 000 € ! L’Europe a été, elle aussi, touchée par le trafic de corne. Au printemps 2017, le rhinocéros Vince, qui vivait au zoo de Thoiry (Yvelines) a été abattu dans le parc animalier. Entre 2010 et 2015, les membres d'un réseau criminel organisé d'origine irlandaise, les Rathkeale Rovers, se sont perfectionnés dans le vol de cornes, écumant les musées et salles de vente d’Europe en possédant. Pour ne plus être pris pour cible, ces établissements ont dû remplacer les cornes de leurs spécimens par des copies en résine. En Afrique du Sud, certains éleveurs, comme John Hume, optent pour une solution radicale : la coupe systématique des cornes (lire notre reportage). Formée de kératine, comme les ongles ou les cheveux, la corne repousse et n’est pas innervée. La retirer ne fait donc pas souffrir l’animal.

 

LES ÉCAILLES DE PANGOLIN

Phataginus tricuspis ou pangolin à petites écailles, une espèce arboricole africaine, au jardin botanique de Meise (Belgique).

C. S-B. : Ce petit mammifère était méconnu du grand public et des médias jusqu’en 2016, année au cours de laquelle se sont multipliées les saisies d’écailles de l’animal. Le pangolin est aujourd’hui considéré comme l’une des espèces les plus braconnées du monde. Tout comme la corne de rhinocéros, ses écailles sont constituées de kératine, dont la réduction en poudre entre dans la composition de remèdes prétendument miraculeux. Les quatre espèces asiatiques de pangolin ont quasiment disparu. Le trafic s’est alors rabattu sur les quatre espèces africaines, qui sont en train de subir le même sort. Le prix du kilo d’écailles se situe autour des 1 000 euros. En 2016, la Cites s’est empressée d’ajouter les huit espèces de pangolin à son Annexe I, qui interdit leur commerce au niveau international. Nous saurons lors de la prochaine conférence des parties de cette convention internationale, qui se tiendra en mai et en juin 2019, si des améliorations sont observées grâce à cette mesure de protection.

 

LA BILE D’OURS

Un ours biliaire gardé en captivité afin que sa bile puisse être extraite. L'image a été prise par le réseau asiatique de protection des animaux de la ferme de Huizhou, au Vietnam. L'animal a depuis été retiré de là et vit en Chine.

C. S-B. : La médecine traditionnelle chinoise confère des vertus thérapeutiques à la bile d’ours (lire notre reportage). En Chine et en Asie du Sud-Est, des fermes à bile d’ours existent depuis de nombreuses années. Les animaux y sont enfermés dans des cages minuscules, pour ne pas qu’ils puissent bouger, tandis qu’une sonde prélève en permanence le liquide produit par leur vésicule biliaire. De nombreuses ONG se sont insurgées contre un tel traitement. L’association Animals Asia en a fait son cheval de bataille. En 2018, elle a obtenu la fermeture d’établissements de nombreux pays de la région (mais pas de ceux de la Chine). Les animaux récupérés ont été soignés et réinstallés dans des espaces semi-naturels plus confortables. Mais la vente et la consommation de bile d’ours reste légale et s’échange autour de 600 euros le kilo.  

 

LES OS DE TIGRE

Plus de 8 000 tigres vivent en captivité en Asie. Des enquêtes révèlent que dans la majorité des cas, les félins sont élevés puis tués pour alimenter le commerce illégal. Il reste moins de 4 000 tigres à l'état sauvage.

C. S-B. : Dans la tradition chinoise, le fauve représente force, énergie et vigueur. Les produits dérivés de l’animal sont donc consommés pour leurs vertus énergisantes. En 1993, le gouvernement chinois a interdit le commerce de produit issu de tigre sauvage, qui était menacé d’extinction du fait de ces croyances ancestrales. Pour contourner la législation, des fermes d’élevage de tigres ont vu le jour. Un produit s’est alors popularisé : la liqueur de tigre, un breuvage obtenu à partir de corps de tigres d’élevage, décomposés dans des fûts d’alcool. Une bouteille issue de cette macération peut valoir 120 euros ! Les restes du corps (os, peau et griffes) sont également récupérés pour être vendus. Le commerce de ces produits est strictement interdit par la Cites, en dehors de la Chine. Ce produit peut être trouvé dans certains hôtels du pays et reste accessible aux touristes étrangers. Aujourd’hui, seulement 30 % des produits issus de tigres proviendraient des fermes d’élevage. Le marché illicite de tigres sauvages existe donc toujours, avec cette idée, très ancrée dans la culture chinoise, que les produits prélevés directement dans la nature ont de plus puissantes vertus thérapeutiques. En novembre 2018, un abattoir clandestin de tigres a même été découvert à Prague, en République tchèque.

 

BABINES, DENTS ET PARTIES GÉNITALES DE LION

C. S-B. : Le lion est un animal de plus en plus braconné. Si la première raison de la baisse de sa population est la chasse sportive, une pratique malheureusement légale, mais qui souffre de dérives, l’utilisation de ses dents, babines et parties génitales en médecine traditionnelle chinoise, tout comme pour des rituels vaudous, est aussi un facteur de disparition. S’ajoute à cela la réduction de leur habitat et les conflits potentiels avec les éleveurs (lire notre reportage).

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