Loin d'être solitaires, les requins entretiennent des amitiés pendant des années

Ils nous ressemblent plus qu’on ne le croit : les requins socialisent entre eux pendant des années, une découverte qui brise le mythe du requin solitaire et agressif.

De Melanie Haiken
Photographie De Tanya Houppermans
Publication 12 juil. 2021 à 11:08 CEST
Les requins-citron (Negaprion brevirostris) peuvent afficher plusieurs personnalités différentes, comme être grégaires ou solitaires.

Les requins-citron (Negaprion brevirostris) peuvent afficher plusieurs personnalités différentes, comme être grégaires ou solitaires.

PHOTOGRAPHIE DE TANYA HOUPPERMANS

Nombre d’entre nous pensent que les requins sont des êtres puissants, mystérieux et solitaires, puisqu’ils errent dans les profondeurs. Des suppositions peu surprenantes, puisque ces grands poissons ont toujours été décrits dans les médias comme des prédateurs isolés, surgissant de nulle part pour attaquer.

Un portrait remis en question ces dernières années. Les spécialistes des requins du monde entier ont découvert que ces prédateurs se rassemblaient en grand nombre et avaient des rapports vraisemblablement amicaux avec d’autres individus de leur espèce.

Yannis Papastamatiou, océanographe à l’université internationale de Floride, a utilisé avec son équipe des émetteurs acoustiques pour enregistrer les interactions d’une quarantaine de requins gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos) dans la région de l’atoll Palmyra, au sud-ouest d’Hawaï.

(À lire : Les découvertes les plus fascinantes sur les requins.)

Leur étude a été publiée en 2020 dans la revue Proceedings of the Royal Society B. Elle a permis de découvrir que les requins revenaient au sein de la même communauté chaque année en établissant des préférences manifestes pour la compagnie de certains individus. Certaines « amitiés » ont perduré tout au long de l’étude.

« Nous savons désormais que les requins sont capables de tisser des liens sociaux avec d’autres individus, et ce, pendant des années », déclare M. Papastamatiou, également explorateur National Geographic. Les relations sociales ont peut-être duré encore plus longtemps mais les données ont été limitées par la durée de vie de quatre ans des transmetteurs.

Au cœur de la mangrove avec le requin-citron

Une autre étude publiée dans la revue Scientific Reports a révélé des mécanismes sociaux complexes entre les requins-taureaux. Selon Danielle Haulsee, directrice de l’étude à l’université du Delaware, on pensait ces relations sociales strictement réservées aux mammifères supérieurs, comme les chimpanzés.

Dans son étude de 2016, Mme Haulsee et ses collègues ont équipé certains requins avec des appareils d’enregistrement. Ils ont découvert qu’ils avaient des milliers d’interactions avec leurs semblables. Certains binômes passaient jusqu’à quatre jours consécutifs ensemble.

L’étude a également permis de révéler que certains requins étaient vraisemblablement des partenaires. Elle assure que certaines associations n’étaient pas formées par hasard.

Selon Jasmin Graham, biologiste marine au Mote Marine Laboratory en Floride, la multiplication de ces recherches devrait mettre un terme aux stéréotypes qui dépeignent les requins comme des machines robotisées et tueuses d’Hommes.

« Par exemple, cette étude focalisée sur leur personnalité et leur vie sociale montre qu’ils nous ressemblent plus qu’on ne l’avait réalisé », indique Mme Graham, également présidente et PDG de Minorities in Shark Science, un groupe visant à aider les femmes de couleur à surmonter les obstacles qui bloquent l’accès à ce champ de recherche.

Gauche: Supérieur:

Des requins de récif (Carcharhinus perezi) se rassemblent près des rochers et des coraux au large de l’île de Grand Bahama.

Droit: Fond:

Des requins-taureaux (Carcharias taurus) et un banc d’Ephippidae nagent dans les eaux claires au-dessus d’une épave de bateau au large des côtes de Caroline du Nord.

PHOTOGRAPHIE DE TANYA HOUPPERMANS

 

LE PARTAGE DES EAUX ENTRE LES REQUINS

La raison qui pousse les requins à socialiser et le degré de coopération entre les individus sont deux questions difficiles à résoudre. Toutefois, il existe quelques indices, comme la disponibilité de la nourriture et le réchauffement des eaux.

Les grands requins blancs se réunissent en grand nombre le long des plages du sud de la Californie, principalement lorsqu’ils sont jeunes. Leurs populations ont augmenté depuis 1994, lors de la mise en place d’une protection de l’espèce par l’État.

Chris Lowe, directeur du Shark Lab à la California State Long Beach, a utilisé des drones en tant que « satellites espions » ainsi que des émetteurs pour surveiller certains requins. Avec son équipe, ils ont pu identifier cinquante-trois requins évoluant entre les côtes de San Diego et de Santa Barbara en 2020.

Même si les grands requins blancs maintiennent généralement une distance de 9 mètres entre eux et ne semblent pas vraiment « faire ami-ami », comme le dit M. Lowe, ils semblent clairement attirés dans cette région.

« Nous pensons qu’ils la considèrent peut-être comme un terrain de jeu ou une cour d’école. Certains mangent, d’autres trainent et certains tentent d’échapper aux individus les plus belliqueux. La question reste alors de déterminer pourquoi les jeunes requins se rassemblent sur ce terrain de jeu et ce qui les y attire. »

Il a formulé quelques hypothèses. Les raies pastenagues (Dasyatis pastinaca), leur mets favori, sont nombreuses dans la région. En restant près du littoral, elles se protègent des prédateurs, comme les grands requins. Puisque les températures du Pacifique grimpent à cause du changement climatique, les grands requins blancs s'aventurent de plus en plus au nord.

Il est encore plus compliqué de déterminer si les requins s’unissent pour chasser, explique Matt Smukall, directeur du Bimini Shark Lab situé dans les îles Bimini aux Bahamas. Par exemple, certaines espèces, telles que le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas) ou le requin bordé (Carcharhinus limbatus), se rassemblent par douzaines lorsque les poissons sont en grand nombre et semblent parfois encercler leurs proies.

Deux requins-taureaux se blottissent l’un contre l’autre au large de Grand Bahama. Cette espèce suit un système social complexe.

PHOTOGRAPHIE DE TANYA HOUPPERMANS

« Il faut savoir s’il s’agit d’une véritable coopération, où les requins collaborent délibérément pour optimiser leurs conditions de chasse », indique M. Smukall. « Il se pourrait aussi qu’ils se réunissent tous pour le festin étant donné que la nourriture est en abondance. »

Quoi qu’il en soit, les requins en sortent gagnants. « Ce qui profite à un requin profite aux autres requins et la réussite de chacun d’entre eux augmente. »

Les courants favorables pourraient également expliquer ces rassemblements selon M. Papastamatiou.

Dans une nouvelle étude publiée en juillet 2021, il a observé un comportement surprenant chez des requins gris de récif en Polynésie française : ils surfaient. Des centaines de ces nageurs invétérés ont été surpris en train de chevaucher les vagues ensemble, une occasion pour eux d’économiser leur énergie, et même de dormir.

« Nous avons cherché des explications pour justifier les concentrations de requins dans certaines régions et nous avons là une réponse », souligne le chercheur. « Ces résultats pourraient également s’appliquer à d’autres régions côtières et possiblement expliquer pourquoi les requins préfèrent une zone à une autre. »

Des requins-taureaux se rassemblent au-dessus d’une épave au large de la côte de la Caroline du Nord.

PHOTOGRAPHIE DE TANYA HOUPPERMANS

 

PLUSIEURS TYPES DE PERSONNALITÉS

Dans certains cas, la camaraderie entre requins se justifie difficilement. Au Bimini Shark Lab, M. Smukall et ses collègues ont remarqué que les jeunes requins-citron recherchaient la compagnie d’autres requins sans raison apparente. De plus en plus d’indices laissent supposer que les requins-citron possèdent tous leur propre personnalité. Ce paramètre pourrait influencer leur préférence à passer du temps avec certains individus.

Des bébés requins-citron ont été observés dans des parcs en eaux libres dans leur habitat naturel. Ils ont manifesté une série de tempéraments sociaux. Certains animaux étaient plutôt grégaires et engageaient des interactions plus souvent. D’autres semblaient plus distants et préféraient rester seuls.

À l’instar des humains, ces différences de caractère peuvent jouer un rôle dans la survie d'un individu. À titre d’exemple, les bébés requins-citron qui semblaient être les plus explorateurs dans les enclos ont été équipés avec des dispositifs d’enregistrement. Ils se sont révélés plus téméraires dans la nature, s’aventurant plus loin dans leur recherche de nourriture. De fait, ils ont grandi plus rapidement et ont atteint leur maturité sexuelle plus tôt que les autres.

Néanmoins, cette audace a un prix. Les requins plus grands et plus rapides montrent des taux de survie inférieurs puisqu’ils ont plus de risques de rencontrer des prédateurs.

 

LES REQUINS CACHENT ENCORE DE NOMBREUX SECRETS

La vie intime des requins serait mieux documentée si ce domaine d’étude n’était pas si récent. C’est en partie dû au manque de financements et à la mauvaise réputation de ces grands poissons. « Cela ne fait qu’une vingtaine d’années que nous avons pu commencer à étudier les requins », déplore M. Lowe.

Pour ne rien arranger, les populations de requins sont en constante diminution, notamment à cause de la surpêche. Depuis 1970, le déclin de population des requins et des raies stagne à 71 %. Les requins de récif sont aujourd'hui dans une situation désespérée.

Grâce à des initiatives comme Minorities in Shark Science, la science des requins devient de plus en plus populaire et se diversifie comme jamais personne ne l’aurait imaginé.

« Je pense que nous allons en découvrir davantage sur les requins dans les prochaines années », estime Mme Graham. « C’est formidable de se dire que nous allons de mieux en mieux les comprendre. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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