En 50 ans, les populations de requins et de raies océaniques ont décliné de 70 %

Une nouvelle inquiétante pour les requins et la santé des océans, puisque ces grands prédateurs jouent un rôle essentiel dans la chaîne alimentaire, en régulant notamment les populations de plus petits prédateurs.

Publication 28 janv. 2021 à 15:59 CET
Le grand requin-marteau (ici nageant au large des Bahamas) est une espèce en danger critique.

Le grand requin-marteau (ici nageant au large des Bahamas) est une espèce en danger critique.

Photographie de Brian Skerry, Nat Geo Image Collection

Les requins et les raies étaient autrefois présents en nombre en haute mer, loin de tout continent. Squales les plus rapides au monde, les requins makos pourchassaient leur proie à plus de 30 km/h. Les requins-marteaux halicornes arpentaient les océans en quête de nourriture, s’aidant de leurs organes sensoriels spécialisés et de leurs yeux très écartés.

Ces animaux se déplaçaient majoritairement en pleine mer, une zone si vaste et inaccessible que de nombreux pêcheurs et quelques biologistes avaient du mal à croire que la surpêche constituerait une menace pour leurs populations.

« Il y a dix ans, nous avions des débats houleux concernant la classification d’un requin océanique comme espèce menacée », se souvient Nicholas Dulvy, co-président du groupe de spécialistes des requins de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN).

Mais une récente analyse globale des populations actuelles et passées a donné lieu à un terrible et saisissant constat. Selon une étude parue dans la revue Nature cette semaine et coécrite par Nicholas Dulvy et Nathan Pacoureau de l’université Simon Fraser au Canada, les populations de 18 espèces de requins et de raies ont chuté de 70 % depuis les années 1970. À ce rythme, la plupart des espèces pourraient s’éteindre d’ici 10 à 20 ans, préviennent les auteurs. (À lire : Les découvertes les plus fascinantes sur les requins.)

En compilant les données pour le requin longimane, une espèce commune dans les années 1970, l’équipe de recherche « a été complètement stupéfaite », confie Nicholas Dulvy.

La population de ce squale « a décliné de 98 % au cours des 60 dernières années. Cette tendance a été observée dans les trois océans », poursuit-il. L’espèce est désormais considérée comme étant « en danger critique » par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature.

Les requins-marteaux halicornes et les grands requins-marteaux connaissent le même sort. Les requins océaniques sont rarement la cible des bateaux de pêche. Mais s’ils sont remontés dans les filets, leur viande, leurs ailerons, leurs plaques branchiales et l’huile de leur foie sont souvent vendus.

Une senne (un type de filet de pêche) encercle des poissons au large de l’île d’Itouroup, dans l’Extrême-Orient russe. Les requins sont souvent pris au piège dans ce type de filet.

Photographie de Sergei Krasnoukhov, Getty Images

C'est une nouvelle inquiétante pour les requins et la santé des océans, puisque ces grands prédateurs jouent un rôle essentiel dans la chaîne alimentaire, en régulant notamment les populations des prédateurs plus petits.

 

DES POPULATIONS EN NET DÉCLIN

Pour réaliser leur étude, Nicholas Dulvy et Nathan Pacoureau ont collecté toutes les données qu’ils pouvaient trouver sur les 18 espèces choisies. La plupart étaient enfouies dans des rapports gouvernementaux ou prenaient la poussière sur de vieux disques durs.

Avec la sensibilisation croissante du public à la question de la conservation des requins, les organismes de gestion de la pêche sont désormais contraints de collecter des données sur les squales. Cela a permis à l’équipe d’obtenir un flot de nouvelles informations.

Les scientifiques sont parvenus à établir 900 ensembles de données, chacun représentant l’évolution de la population d’une espèce au fil du temps dans une région spécifique, couvrant la période 1905-2018. Grâce à des spécialistes internationaux et à la modélisation informatique, l’équipe a extrapolé ces données pour obtenir une meilleure estimation de l’évolution globale des populations.

Elle a également pris en compte le développement des techniques de pêche en pleine mer. Les requins sont souvent pris au piège dans de longues lignes parsemées de centaines d’hameçons ou dans d’énormes sennes. Le nombre de requins océaniques attrapés dans ces équipements, dont l’utilisation a doublé depuis un demi-siècle, a ainsi triplé.

« Lorsque l’on associe cela à la rareté grandissante des squales, cela signifie qu’un requin a aujourd’hui 18 fois plus de chances de se retrouver pris au piège que dans les années 1970 », explique Nicholas Dulvy.

Le chercheur précise que cette analyse comporte une certaine part d’incertitude et que les auteurs ont probablement sous-estimé le déclin de certaines espèces, notamment dans les zones qui souffrent de la surpêche depuis des décennies.

 

LES ESPÈCES TROPICALES DUREMENT TOUCHÉES

Ce sont les requins et les raies qui évoluent dans les tropiques, là où la pêche au large s’est développée ces dernières décennies, qui connaissent la plus forte diminution de leurs populations.

Avec la raréfaction des grands requins et des grandes raies, les pêcheurs se tournent vers des espèces plus petites, avance Holly Kindsvater. Coauteure de l’étude, cette biologiste spécialiste des populations à Virginia Tech étudie plusieurs espèces de raies Mobula, dont certaines auraient décliné de 85 % en 15 ans.

Si ces poissons sont tués pour leur viande, ils souffrent également du récent intérêt de la médecine traditionnelle chinoise pour leurs plaques branchiales. Selon la biologiste, ce changement est la preuve que les pêcheurs se tournent vers d’autres espèces lorsque les poissons qu’ils pêchaient à l’origine se font plus rares. (À lire : Les populations de requins de récifs déclinent partout dans le monde.)

« Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de bateaux en haute mer qui ciblent exclusivement les requins et les raies. Mais si vous pêchiez le thon et que ce poisson est désormais rare à cause de la surpêche, vous allez commencer à attraper d’autres poissons et vous les vendrez, d’une manière ou d’une autre ».

 

QUELLES SOLUTIONS ?

L’impact de la surpêche, qu’elle soit accidentelle ou non, sur les requins devrait inciter les gouvernements à instaurer de nouvelles réglementations pour rendre la pêche durable, estime Nicholas Dulvy, avant d’ajouter qu’il est également essentiel de limiter le commerce international des espèces de requins et de raies menacées.

Mais le chemin est encore long. L’Union européenne et les États-Unis se sont récemment opposés à une proposition visant à interdire la pêche aux requins makos dans l’Atlantique nord. Et pour cause : l’Espagne est responsable de l’essentiel des prises de ce squale, rappelle Nicholas Dulvy.

« Les requins échappent en quelque sorte aux réglementations. Je pense que c’est pour cela que l’on est confronté à une certaine résistance lorsque l’on veut les protéger », déclare le scientifique.

Une telle interdiction a pourtant porté ses fruits pour d’autres espèces, souligne David Sims, biologiste à l’université de Southampton au Royaume-Uni qui n’a pas pris part à l’étude. Ce dernier a publié une étude montrant des signes encourageants d’un rétablissement des populations de grands requins blancs et de requins-taupes communs dans le nord-ouest de l’Atlantique, deux espèces dont la pêche est interdite.

Le Britannique estime qu’il existe d’autres solutions pour assurer leur protection, comme la création de réserves marines ou l’instauration d’interdictions de pêche dans les zones où les requins sont nombreux.

Jessica Cramp, fondatrice de l’organisation de conservation et de recherche marine Sharks Pacific et exploratrice National Geographic, partage cet avis. La jeune femme a aidé à la création de plusieurs zones protégées et d’un sanctuaire pour requins dans les îles Cook qui profitent aux espèces migratoires, et notamment aux squales.

« Ces sites peuvent être un refuge pour des espèces comme le requin longimane ou le requin soyeux, qui sont en danger, comme le démontre cette étude », remarque-t-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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