Nous pensions connaître les tortues… jusqu’à cette récente découverte

Ce nouveau comportement pourrait nous donner un indice sur la façon dont ces reptiles réagiront au réchauffement climatique.

De Jessica Taylor Price
Publication 16 mai 2023, 14:15 CEST
Dans la Wyman Meadow Conservation Area, à Bridgewater, dans le Massachusetts, une tortue peinte de l'Est (Chrysemys ...

Dans la Wyman Meadow Conservation Area, à Bridgewater, dans le Massachusetts, une tortue peinte de l'Est (Chrysemys picta picta) prend un bain de lune sur un tronc d’arbre couché.

PHOTOGRAPHIE DE Tim Lamán, Nat Geo Image Collection

Par une chaude nuit de printemps, dans la ville côtière de Townsville, en Australie, deux scientifiques sont installés dans un canoë sur la rivière Ross. Appareils photo sur les genoux et jumelles à la main, ils se fraient un chemin sur l'eau.

En peu de temps, ils remarquent quelque chose d'étrange : des tortues de Krefft (Emydura krefftii) se prélassent au clair de lune, tout comme elles le feraient en pleine journée.

« Je n'ai pas vraiment réfléchi à l'époque », déclare Eric Nordberg, écologue à l'université de Nouvelle-Angleterre, en Australie. « De nos jours, il est très rare de découvrir quelque chose que personne d'autre n'a observé auparavant. »

Après s'être renseignés, les deux scientifiques ont constaté qu’aucun de leur pair n'avait entendu parler de tortues prenant un bain de lune et qu'il n'existait aucune étude sur ce comportement.

Don McKnight, biologiste à l'université La Trobe, et Eric Nordberg, ont pris l’initiative de combler ce manque de connaissances.

Aujourd'hui, six ans plus tard, leur rencontre fortuite a mené à la publication d’un nouvel article dans la revue Global Ecology and Conservation. Ce dernier révèle que les tortues du monde entier présentent ce comportement et que celui-ci pourrait aider à comprendre comment ces reptiles menacés réagiront au réchauffement climatique.

 

UN PHÉNOMÈNE MONDIAL

En tant qu'ectothermes, ou animaux à sang froid, les tortues d'eau douce ne peuvent pas contrôler leur température corporelle. C'est pourquoi elles se reposent sur des éléments statiques situés hors de l'eau, comme des rochers et des rondins, dans le but de se réchauffer au soleil.

Afin de déterminer si le fait que les tortues de Townsville se prélassaient la nuit constituait une anomalie, Eric Nordberg et Don McKnight ont réalisé une étude dans le monde entier. En 2019, ils ont appelé leurs pairs situés à observer ce repos nocturne et à partager leurs données. Malgré les interruptions dues à l'épidémie de COVID-19, l'étude a porté ses fruits : des chercheurs d'Amérique du Nord, des Caraïbes, d'Europe, d'Asie, d'Afrique, des Seychelles et d'Australie ont recueilli près de 900 000 photos de 29 espèces différentes, ce qui représente sept des onze familles de tortues d'eau douce.

Treize de ces espèces, réparties dans six familles, ont été observées en train de prendre un bain de lune. Cette relaxation nocturne aurait, de surcroît, tendance à durer plus longtemps que son pendant diurne.

À Townsville, en Australie, une photo prise à l’aide un piège photographique montre plusieurs tortues de Krefft se prélasser à la nuit tombée.

PHOTOGRAPHIE DE Dr. Eric Nordberg

« Il semble que ce phénomène soit très répandu chez les tortues et qu'il n'ait simplement jamais été signalé auparavant, ce qui est formidable », déclare Don McKnight.

L'étude a également révélé des variations entre les espèces : certaines manifestent ce comportement plus régulièrement que d'autres. Les tortues de Townsville sont à la hauteur de leur réputation puisque ce sont elles qui se prélassent le plus souvent la nuit tombée.

 

POURQUOI SE PRÉLASSER AU CLAIR DE LUNE ?

Il s’agissait ensuite de comprendre la raison de ce comportement. Les recherches des deux scientifiques ont permis d'exclure des facteurs tels que les phases de la Lune, les vents et les sangsues. Don McKnight et Eric Nordberg ont également observé des tortues se prélassant à proximité de crocodiles, et même sur eux, ce qui élimine l'hypothèse selon laquelle ce repos nocturne leur permettrait de se tenir à distance des prédateurs.

Cette étude menée dans le monde entier a révélé que seules les tortues des zones tropicales et subtropicales adoptaient ce comportement. Le phénomène étant plus fréquent près de l'équateur, le contrôle de la température corporelle pourrait en être un facteur.

En tant qu’étudiante diplômée de l'université James Cook, Rosie Kidman a décidé d'étudier cette théorie de thermorégulation. « J'étais très curieuse et l’idée m’a séduite », explique-t-elle.

Rosie Kidman a capturé vingt-cinq tortues de Krefft de la rivière Ross et les a emmenées dans un laboratoire où elle a contrôlé la température de l'eau et de l'air, ainsi que la lumière du jour. Elle a observé leur comportement lorsque la température de l'eau était supérieure ou inférieure à leur préférence.

Alors que Rosie Kidman pensait que les reptiles éviteraient à la fois ces températures élevées et basses, elle a constaté que les tortues se prélassaient davantage le jour et la nuit lorsque l'eau était plus chaude que d'habitude. Cela suggère, au moins chez les tortues de Krefft, que les bains de soleil nocturnes permettraient à ces reptiles de se rafraîchir lorsque l'eau est chaude. Pour rappel, le clair de lune, qui est un faible reflet de la lumière du soleil, ne transporte pas de chaleur.

« C'est très intéressant, car c'est le contraire de ce qu'elles font pendant la journée », déclare Don McKnight.

 

DES TORTUES À LA POINTE

L'étude des bains de soleil nocturnes pourrait nous aider à comprendre comment les tortues réagissent au réchauffement climatique. Dans le monde entier, les températures devraient augmenter d'environ 2,7 °C d'ici à 2030.

Cela soulève également un autre point important. Les recherches de Rosie Kidman suggèrent que les tortues d'eau douce éviteraient davantage la chaleur que ce que l’on pensait, peut-être en raison des répercussions d'une température corporelle trop élevée. Selon une récente étude, il est estimé que les augmentations de température dues au changement climatique, en particulier les vagues de chaleur, entraîneraient incontestablement la mort de nombreux ectothermes sensibles à la chaleur, tels que les tortues.

« Nous disposons désormais d'une base de référence », explique Rosie Kidman. « Lorsque nous voudrons étudier ces animaux à l'avenir, nous pourrons suivre l'évolution de leur comportement. »

Cela sera particulièrement important pour les tortues car environ 60 % d’entre des tortues d’eau douce et terrestres sont menacées ou en danger d'extinction en raison de facteurs tels que le braconnage, les maladies et la perte d'habitat, selon l'Union internationale pour la conservation de la nature. 

Cette découverte est aussi une leçon d'humilité, ajoute Don McKnight.

« Elle montre à quel point il est important de continuer à étudier les espèces que nous pensons bien connaître. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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