Quand observer des tortues participe à leur conservation

Collecte de données, surveillance, soins des tortues blessées… L’un des plus grands programmes de conservation des tortues de mer de la planète vous permet de les observer au plus près.

De Caroline Taylor
Publication 12 juin 2022, 11:00 CEST
Seule une tortue luth (Dermochelys coriacea) sur mille survit jusqu’à sa maturité sexuelle et retourne sur ...

Seule une tortue luth (Dermochelys coriacea) sur mille survit jusqu’à sa maturité sexuelle et retourne sur son lieu de naissance pour pondre ses œufs. Ci-dessus, une mère en pleine nidification à Matura, à Trinité-et-Tobago. Des programmes de conservation essentiels invitent les voyageurs à s’impliquer dans cet effort à Trinité-et-Tobago.

PHOTOGRAPHIE DE Mauricio Handler, Nat Geo Image Collection

Les tortues marines (Chelonioidea) peuplent la Terre depuis l’époque des dinosaures. Elles ont survécu à de multiples extinctions sur plus de 100 millions d’années. Seulement, les conséquences en cascade de l’activité humaine ont engendré un déclin rapide des populations. Désormais, six des sept espèces de tortues marines sont considérées comme menacées.

Des lueurs d’espoir subsistent grâce au travail acharné des défenseurs de l’environnement et des organismes communautaires du monde entier. C’est ainsi que Trinité-et-Tobago, un État de l’extrême sud des Caraïbes composé de deux îles, est devenue l’une des plus grandes colonies de tortues luth de l’hémisphère occidental, la deuxième plus importante après celle du Gabon.

Cinq des sept espèces de tortues marines peuvent être retrouvées dans les eaux de Trinité-et-Tobago. On peut contempler ici la côte ouest de Tobago se fondre dans la mer des Caraïbes.

Chaque saison, les équipes de conservation des îles dépendent des visiteurs pour donner une chance à ces créatures de se battre contre la multitude de menaces auxquelles leur survie est confrontée. Il peut s’agir de la destruction de leur habitat, des problèmes de reproduction dus au changement climatique ou encore des prises accidentelles en mer.

Les excursions d’observation des tortues qu’elles organisent leur apportent des revenus essentiels pour financer le suivi et les patrouilles. Les bénévoles, y compris les voyageurs étrangers, alimentent ces efforts sur le terrain.

« C’est littéralement note passion. Personne n’est là pour l’argent », affirme Giancarlo Lalsingh. Il a passé 30 ans à participer à la conservation locale, dont plus d’une décennie au sein de l’organisation Save Our Sea Turtles (SOS Tobago). « C’est très difficile mais le résultat de tout ce travail en vaut tellement la peine. »

Qu’importe les compétences ou l’expérience, tout le monde peut aider les nouvelles générations de tortues de mer à survivre malgré tout. Découvrez à quelles menaces elles sont confrontées et comment s’impliquer pour les aider.

 

SIX DÉCENNIES DE RÉUSSITES

Trinité-et-Tobago est probablement plus connue pour ses steel drums, le calypso, le limbo ou encore son festival aux ambiances caribéennes. Pourtant, dans le calme de ses forêts et de ses plages vous attend un tout autre type d’enchantement.

La nuit, ou parfois très rarement pendant le jour, lors de la période de nidification, les tortues émergent de la mer. D’immenses tortues luth impressionnent les spectateurs. Elles peuvent peser jusqu’à 900 kg et mesurer 3 mètres de long. Les mères pondeuses se hissent sur la terre ferme, façonnent tout d’abord leur nid, puis pondent 80 à 100 œufs avant de soigneusement camoufler les couvées dans le sable et de regagner lentement la mer.

Elles reviennent plusieurs fois sur la plage au cours de la saison. On compte près de dix venues pour les tortues luth et cinq pour les tortues imbriquées (Eretmochelys imbricata). Environ deux mois plus tard, les bébés tortues se frayent un chemin hors du sable et se précipitent vers la mer.

Moins d’une tortue sur mille atteindra la majorité sexuelle, soit 25 à 30 ans plus tard. Les femelles qui y parviennent feront le long voyage retour vers leur plage de naissance afin de donner vie à une nouvelle génération.

Après deux mois passés dans le sable, les petits de la tortue luth émergeront et se précipiteront vers la mer.

Cinq espèces de tortues marines visitent les eaux de Trinité-et-Tobago. On distingue les tortues luth, les tortues imbriquées, les tortues vertes (Chelonia mydas), les caouannes (Caretta caretta) et les tortues olivâtres (Lepidochelys olivacea). Les trois premières font leur nid sur les deux îles, principalement sur les côtes nord et est de Trinité. Elles sont moins nombreuses sur l’île de Tobago pendant la période de nidification, qui s’étend de mars à août pour les tortues luth et de mai à novembre pour les tortues imbriquées.

Au cours des mois de nidification, entre 6 000 et 10 000 tortues viennent pondre leurs œufs sur les plages des îles. La plupart se concentrent à Grande Riviere, une plage de moins d’un kilomètre dans un village isolé de la côte nord de Trinité. Elle abrite le site de nidification des tortues luth le plus dense du monde. Lors des nuits chargées des mois les plus actifs, à savoir mai et juin, jusqu’à 500 tortues peuvent se rendre sur même plage pour pondre. On en dénombre près de 400 à Matura, une plus grande plage située sur la côte rurale du nord-est.

« Le nombre de tortues luth qui nichent là-bas, c’est presque comme un événement de nidification de masse », déclare Vanessa Bezy, exploratrice National Geographic, biologiste marine et défenseure de la faune sauvage des États-Unis. Elle œuvre à la protection des tortues marines au Costa Rica. « Là où je suis, les tortues luth sont en danger critique d’extinction. Je crois qu’il n’en reste que quelques centaines dans cette partie du Pacifique. »

C’est grâce aux bénévoles que la conservation des tortues à Trinité-et-Tobago s’est révélée être une réussite mondiale. Ils ont passé des heures à baliser, à compter, et à mesurer les mères pondeuses, à surveiller et même parfois à déplacer les nids, ainsi qu’à aider à protéger les tortues des prédateurs et des menaces. Leurs efforts considérables ont permis de presque éliminer le braconnage pour la viande et les œufs de tortues luth.

Des bénévoles aident les petits à trouver leur chemin vers la mer. Sans cette aide, les jeunes tortues peuvent se retrouver désorientées par les sources de lumière artificielle et devenir des proies faciles pour les prédateurs, comme les chiens (Canis lupus familiaris) et les ratons laveurs (Procyon lotor).

Cette entreprise a débuté en 1965, à la suite d’une collaboration entre l’université des Indes occidentales et le Trinidad and Tobago Field Naturalists’ Club. En 1989, le département chargé des forêts a mis en place un partenariat de cogestion avec les communautés rurales dans lesquelles les tortues pondent. Cette union a permis la croissance de plusieurs organisations communautaires, lesquelles ont alimenté les efforts de conservation au cours des décennies suivantes. Aujourd’hui, 28 d’entre elles forment le Turtle Village Trust.

Cette approche basée sur les communautés se distingue, notamment à Mature et à Grande Riviere. Elle est devenue un modèle pour les initiatives de conservation similaires dans toutes les Caraïbes. Ces efforts ont été récompensés par des organisations locales et internationales.

Non loin de là, en Guyane française, les populations de tortues luth ont chuté de 99 %, et de 90 % dans le Pacifique oriental. A contrario, Trinité-et-Tobago a vu ses populations locales considérablement se rétablir dans les années 1990. Toutefois, depuis, leur nombre est en déclin progressif. En 2011, le pays a interdit la chasse aux tortues et a déclaré les espèces de tortues marines comme écosensibles en 2014.

 

UNE PROPULSION HUMAINE

Il reste encore beaucoup à entreprendre. Seule une fraction des plages accueillant les nids sont activement suivies. En résulte un manque de données, non seulement pour les tortues luth, mais aussi pour les tortues imbriquées et les tortues vertes, moins nombreuses. Ces dernières sont la cible principale du braconnage et de la chasse pour leur viande et leur carapace.

Le manque chronique de financement, d’équipement et de travailleurs implique que certaines tortues retournent à la mer sans avoir été balisées ou enregistrées, d’autant plus sur les plages où le rythme de nidification est élevé. La surveillance en mer est encore moins couverte. Ces données sont essentielles pour que les chercheurs et les responsables politiques publics puissent comprendre les routes migratoires des tortues et savoir quand, où, et à quelle fréquence elles pondent. Elles permettent aussi de déterminer le taux de réussite de leur nid et les tendances démographiques des populations. Elles sont la clé des réglementations locales, régionales et internationales.

« La nidification ne représente qu’une partie de leur cycle de vie », explique Tomas Diagne, biologiste sénégalais et explorateur National Geographic. Il œuvre à la conservation des tortues en Afrique. Les tortues de mer doivent voyager et atteindre leur site de nidification, poursuit-il. Ces éléments orientent son travail pour tenter de limiter les prises accidentelles en mer. Il s’agit du principal problème pour les tortues marines, accompagné d’autres facteurs de déclin, comme la pollution plastique, l’aménagement du littoral ou encore les conséquences de la crise climatique, qui induisent la perte de l’habitat et même une altération du rapport des sexes.

Une fois que les juvéniles, comme ce bébé tortue luth à Matura, atteignent l’eau, ils rentrent dans une sorte de frénésie en nageant pour s’éloigner de la côte, où le danger est élevé.

L’une des manières les plus simples d’aider ces initiatives est d’utiliser TURT, une application développée par SOS Tobago et SpeSeas. Les utilisateurs peuvent y signaler les observations de tortues marines sur terre ou en mer. Michelle Cazabon-Mannette, l’une des directrices de SpeSeas aux côtés de Diva Amon, exploratrice National Geographic de Tobago, explique que les plongeurs sont la principale cible de l’application. Ils pourraient aider au suivi des animaux en mer.

La plupart des données des îles sont recueillies pendant la nidification et saisies dans les bases de données des organisations et nationales. Ces travaux sont majoritairement financés par des excursions d’observation des tortues, un moyen facile pour découvrir ces animaux de tout près.

Les bénévoles locaux et étrangers, quant à eux, forment le pilier de ce travail de surveillance. Nature Seekers accueille le plus grand nombre de bénévoles étrangers. Accompagnés d’autres organisations, ils se réjouissent du soutien opérationnel permettant de saisir les données et de s’occuper du marketing. Toutefois, le plus grand besoin reste sur le terrain, et il peut s’avérer éreintant.

« Il faut s’y rendre la nuit, marcher de longues distances, être exposé aux conditions, aux moustiques, aux mouches des sables et à la pluie », prévient M. Lalsingh. « C’est un travail très difficile et épuisant. »

Les tâches varient selon l’expérience, le niveau d’engagement et la condition physique. Passé la formation, les bénévoles sur le terrain commencent presque tous par s’assurer que les mères pondeuses ont accès à la plage et peuvent faire leur nid correctement. Ils récoltent des données sur celles qui y parviennent et recherchent les tortues blessées ou malades.

Certaines tortues arrivent blessées ou entravées, avec des cordes ou du matériel de pêche enchevêtré, les nageoires abîmées ou coupées, ou affichant d’autres blessures de guerre issues de leur vie océanique. Les bénévoles doivent travailler rapidement pour procurer des premiers soins d’urgence, qu’il s’agisse de démêler, de nettoyer les plaies ou d’aider à creuser les nids.

Ils doivent attendre que la mère entre dans un état de transe critique, lors duquel elle est si absorbée par le processus de ponte qu’elle perd presque toute conscience de l’activité qui l’entoure. Ensuite, ils doivent mesurer les tortues, scanner les balises de celles qui reviennent, parfois les remplacer ou les mettre à jour, ou en poser sur les nouvelles. Tout contact à une autre période pourrait compromettre l’ensemble du processus de nidification.

Les nids restent sous surveillance pendant toute la saison. Les bénévoles s’assurent que le plus de bébés possible réussissent à atteindre la mer en toute sécurité. Lorsque certains petits ne parviennent pas à s’extirper de leur nid seuls, les bénévoles procèdent à une extraction du nid, s’occupent des bébés et les relâchent dans la mer. Certaines tortues marines choisissent des lieux peu hospitaliers pour leur nid, notamment menacés par l’érosion de la plage. Ils déplacent alors le nid avec précaution, parfois vers des couvoirs artificiels.

« Après 32 ans, je suis toujours émerveillée par ces créatures douces et grandioses », confie Suzan Lakhan-Baptiste, directrice générale de Nature Seekers. « J’aimerais que le monde entier en fasse l’expérience, afin de mobiliser ceux qui souhaitent réellement faire la différence. »

 

COMMENT SE RENDRE UTILE

Si vous ne disposez pas de beaucoup de temps : La façon la plus simple de participer aux efforts de conservation des tortues est de suivre des excursions d’observation des tortues. Elles aident à lever des fonds pour le suivi et les patrouilles. Nature Seekers et la Grande Riviere Nature Tour Guides Association organisent des excursions sur les principales plages de nidification. La Las Cuevas Eco-Friendly Association et les partenaires de SOS Tobago organisent également des excursions au sein de leurs communautés. Vous pouvez également faire des dons pour soutenir leur travail.
 
En ayant plusieurs jours : Lors des séjours plus courts, les bénévoles peuvent aider sur le terrain en nettoyant les sites de nidification, en scannant et en plaçant des balises sur les tortues, et en participant à la collecte de données (de taille, de nombre et de localisation des tortues et de leur nid). Les bénévoles internationaux peuvent s’inscrire dans des organisations comme Oceanic Society et Canadian Sea Turtle Network.

En ayant plusieurs semaines : Les organisations locales recommandent de rester au moins deux à quatre semaines pour bénéficier de la meilleure formation et se rendre le plus utile. Certains bénévoles restent plusieurs mois et reviennent année après année. Les plus compétents et expérimentés peuvent participer à des activités plus manuelles, comme l’aide au soin des tortues blessées (mères comme petits), ou l’exatraction et la relocalisation des nids.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. Caroline Taylor est une auteure basée à Trinité-et-Tobago. Retrouvez-la sur Twitter.

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