Une raie de 300 kg bat le record du monde du plus gros poisson d'eau douce

Après des années de recherches visant à trouver, étudier et protéger les plus grands poissons d'eau douce du monde, une raie géante de 300 kg a été capturée au Cambodge, avant d'être relâchée pour être observée dans son environnement naturel.

De Stefan Lovgren
Publication 22 juin 2022, 16:49 CEST
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Cette raie géante d'eau douce de 300 kilos, sortie temporairement de l'eau pour être pesée, est le plus gros poisson d'eau douce jamais observé. La population locale et les chercheurs ont travaillé rapidement pour la mesurer, en l'aspergeant fréquemment d'eau avant de la remettre dans la rivière.

PHOTOGRAPHIE DE S. Ounboundisane, FISHBIO

FLEUVE MÉKONG, CAMBODGE – Ce jour-là, Moul Thun savait qu’il n’avait jamais vu un aussi gros poisson que la raie géante accrochée au bout de sa ligne. Ce que ce pêcheur de 42 ans, originaire de Koh Preah, une île isolée du fleuve Mékong dans le nord du Cambodge, ignorait toutefois, c’est que cette raie était le plus grand poisson d’eau douce au monde jamais observé.

Pour Zeb Hogan, qui documente les grands poissons d’eau douce depuis près de vingt ans, la découverte de la raie, qui a été relâchée bien vivante dans le fleuve, a représenté une lueur d’espoir.

Cette découverte « prouve que ces colosses sous-marins, qui sont en grave danger, existent toujours », déclare Hogan, biologiste spécialiste des poissons à l’université du Nevada à Reno et explorateur National Geographic.

La raie géante est mesurée sur une bâche verte dans l'eau, ce qui permet de la contenir tout en lui donnant accès à l'eau douce.

PHOTOGRAPHIE DE S. Ounboundisane, FISHBIO

Sa recherche de gros poissons, baptisée le Megafishes Project, est soutenue par la National Geographic Society et a commencé en 2005 lorsque des pêcheurs du nord de la Thaïlande ont sorti un poisson-chat de 293 kilogrammes du Mékong. Hogan, qui avait passé des années en Asie du Sud-Est à étudier cette espèce, appelée poisson-chat géant du Mékong, a conclu qu’il s’agissait de l’individu le plus grand, c’est-à-dire le plus lourd jamais capturé dans la région. Mais une question s'est alors posée dans l’esprit du biologiste : des géants encore plus grands pouvaient-ils exister ailleurs ?

Désireux de le découvrir, Hogan a commencé à parcourir les bassins versants du monde entier, souvent en tant qu’animateur de l’émission Monster Fish pour la chaîne National Geographic. Mais la réponse à sa question s’est avérée encore plus difficile à trouver que ce qu’il avait prévu, non seulement parce que les pêcheurs ont tendance à raconter des histoires à dormir debout, mais aussi puisqu’il doit faire face à des problèmes logistiques, à un manque d’informations scientifiques sur les poissons d’eau douce et à des preuves impossibles à confirmer, tels que de vieux dessins et photographies.

Bien qu’il ait rencontré de nombreux géants, comme l’arapaïma en Amazonie, un poisson à la respiration aérienne, ou encore le silure glane, mangeur de pigeons, en Europe, il n’a pu trouver aucune capture scientifiquement documentée de poissons d’eau douce plus grands que celui qui l’avait poussé à lancer sa recherche.

Tout a changé la semaine dernière, lorsque Wonders of the Mekong, l’équipe de recherche dirigée par Hogan au Cambodge et soutenue par l’Agence des États-Unis pour le développement international, a reçu un appel de Moul Thun. Le pêcheur affirmait avoir accidentellement attrapé une raie géante d’eau douce « beaucoup plus grosse » que toutes celles qu’il avait pu voir par le passé. Selon lui, elle était si grande qu’elle pouvait même faire partie d’une autre espèce.

Arrivée à Kaoh Preah, l’équipe a déterminé que le poisson, une femelle qui semblait en bonne santé, était la même espèce de raie que celle déjà connue dans le Mékong. Mais Thun avait raison quant à sa taille énorme : près de 4 mètres de long, du museau à la queue. Après être parvenus à installer le poisson géant sur trois balances placées les unes à côté des autres, les chercheurs ont été choqués de découvrir son poids : 300 kilogrammes, un nouveau record mondial.

 

DES CRÉATURES ANCIENNES

L’objectif initial du Megafishes Project était de trouver, d’étudier et de protéger les plus grands poissons d’eau douce du monde. Le projet s’est concentré sur les espèces qui pouvaient atteindre au moins la taille d’un être humain (au moins 1,80 mètre de long ou plus de 90 kilogrammes) et qui vivaient exclusivement en eau douce. Ainsi, des poissons comme le bélouga, qui se déplace entre l’eau douce et l’eau salée, n’ont pas été pris en compte. Hogan a d’abord dressé une liste d’une trentaine d’espèces à privilégier.

Comme Hogan l’a vite découvert, la difficulté principale est que beaucoup de ces poissons sont difficiles à trouver. Ils vivent dans des endroits reculés et inaccessibles, et souvent dans des eaux troubles. Parfois, même les personnes qui ont vécu toute leur vie près de l’habitat des mégapoissons n’ont jamais entendu parler de ces créatures, et les ont encore moins aperçues. Au début de sa recherche, relativement peu de scientifiques les étudiaient.

Ce qui était clair, c’est que le nombre de ces colosses d’eau douce diminuait, menacés par de nombreux facteurs, dont la surpêche, les espèces envahissantes qui prennent leur nourriture, la pollution de l’eau et la présence de barrages, qui empêchent les poissons migrateurs d’accomplir leur cycle de vie.

Des études montrent que les populations mondiales de mégafaune d’eau douce connaissent un déclin deux fois plus important que les populations de vertébrés sur terre ou dans les océans, ce qui implique que de nombreuses espèces de poissons géants sont en danger critique d’extinction. Un prétendant sérieux au titre de plus grand poisson d’eau douce du monde, le poisson-spatule chinois, s’est par exemple éteint au début des recherches de Hogan.

Au fur et à mesure de l’avancée de son travail, ce dernier a choisi de s’orienter vers la conservation. « Le but n’a jamais uniquement été de trouver le plus gros poisson, mais de chercher des moyens de protéger ces animaux extraordinaires qui, dans certains cas, sont sur Terre depuis des centaines de millions d’années, mais qui étaient en train de dériver vers l’extinction. »

 

UN NOUVEAU RECORD

Hogan soupçonne depuis longtemps que le plus grand géant de rivière pourrait être une raie, dont il existe des dizaines d’espèces d’eau douce. Lors d’une expédition de Monster Fish en Argentine, Hogan a lui-même attrapé une raie de rivière à queue courte (Potamotrygon brachyura) pesant environ 180 kilogrammes. Mais il savait que la raie géante d’eau douce (Urogymnus polylepis) d’Asie du Sud-Est pouvait être bien plus grosse.

Pendant plusieurs années, avec une équipe de chercheurs thaïlandais, il a étudié les raies dans deux fleuves non loin de Bangkok. Au cours de cette période, l’équipe a capturé plusieurs raies qui semblaient rivaliser en taille avec le poisson-chat géant du Mékong détenteur du record depuis 2005, mais Hogan et ses collègues n’ont jamais pu obtenir un poids confirmé.

Puis en 2016, un déversement de produits chimiques sur le fleuve Mae Klong en Thaïlande a tué au moins soixante-dix raies géantes. Lorsque les scientifiques sont retournés étudier le fleuve deux ans plus tard, ils ont trouvé beaucoup moins de raies, et presque aucune grande raie.

Plus récemment, le projet Wonders of the Mekong de Hogan a accéléré les recherches dans le nord du Cambodge, où le Mékong est bordé de forêts qui connaissent des inondations saisonnières, où la biodiversité est élevée et où l’on estime que 200 milliards de poissons naissent chaque année. Lors de la saison sèche, la région est également considérée comme un important refuge pour de nombreux mégapoissons du Mékong, et notamment les raies géantes.

En collaboration avec les communautés locales, l’équipe de recherche a mis en place un réseau de pêcheurs qui sont encouragés à signaler les captures de raies et d’autres poissons menacés avant de les relâcher dans le fleuve. Bien qu’il soit légal de pêcher les raies au Cambodge, les pêcheurs les ciblent rarement car elles ne sont pas considérées comme un bon poisson de consommation. Il arrive cependant qu’elles soient prises accidentellement, comme ce fut le cas pour la femelle qui a battu le record dans la nuit du 13 juin.

Après avoir reçu l’appel de Thun, les membres de l’équipe établis à Phnom Penh, la capitale du Cambodge, se sont précipités sur la rive du fleuve. Ils y ont été rejoints par une autre équipe de scientifiques américains travaillant dans la région, qui ont rapidement implanté, à la base de la queue de la raie, un dispositif de localisation acoustique. Ce dernier, ils l’espèrent, devrait les aider à en savoir plus sur le comportement de cette espèce mystérieuse, et notamment sur les lieux où elle se nourrit, se déplace et donne naissance à ses petits.

« Le fait que [Thun] nous ait appelés témoigne de l’importance de travailler avec les communautés locales », déclare Hogan. « Ces pêcheurs peuvent être des alliés importants dans notre travail pour la protection de ces animaux. »

Lorsque la raie a été remise dans le fleuve, une foule de personnes, comprenant des représentants de la pêche au Cambodge et des villageois souhaitant aider, s’était rassemblée. Nombre d’entre eux photographiaient la créature géante, que les scientifiques avaient baptisée « Boramy », ou « pleine lune » en langue khmère, parce que le poisson à la forme arrondie a été libéré pendant la pleine lune.

 

GARDER ESPOIR

Pour Hogan, le tronçon du Mékong où la raie a été découverte n’est pas seulement un potentiel haut lieu de présence des raies géantes, mais aussi une source d’espoir pour toutes les espèces de mégapoissons menacées. Selon le biologiste, malgré la situation désastreuse de nombreuses espèces de poissons géants, il y a des raisons d’être optimiste.

En Amérique du Nord, par exemple, les efforts de conservation ont aidé les populations de plusieurs des plus grandes espèces de poissons d’eau douce, comme le garpique alligator et l’esturgeon jaune, à se reconstituer. Il en va de même pour les arapaïmas en Amazonie, grâce aux communautés natives qui ont limité la pêche de ce géant.

« Lorsque les gens voient que ces animaux existent, et commencent à se rendre compte d’à quel point ils sont incroyables, ils sont inspirés », dit Hogan. « Voyez le poisson qui a battu le record en 2005 : il a été tué et vendu pour sa viande. Aujourd’hui, nous suivons le plus grand poisson d’eau douce du monde. La différence est notable. Cela implique que tout n’est pas perdu. »

La National Geographic Society, engagée à mettre en lumière et à protéger les merveilles de notre monde, a financé le travail de l'explorateur Zeb Hogan. En savoir plus sur le soutien de la Société aux explorateurs qui mettent tout en oeuvre pour protéger les espèces animales. Zeb Hogan et Stefan Lovgren sont les co-auteurs du livre à paraître Chasing Giants : In Search of the World's Largest Freshwater Fish.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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