Les temps et les usages changeant, la bile d'ours est passée de mode

Dans les années 1990, la demande pour ce « remède miracle » traditionnel est devenue telle qu’on s’est mis à élever des ours dans des usines à bile. Au Vietnam, les exploitations ursicoles ferment petit à petit et les consommateurs passent à autre chose.

Publication 26 nov. 2021, 11:31 CET
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Une enquête réalisée en parallèle de la fermeture progressive des exploitations ursicoles au Vietnam montre que la plupart des consommateurs de bile d’ours sont « indifférents » à la disparition de ce médicament traditionnel.

PHOTOGRAPHIE DE Mark Leong, Nat Geo Image Collection

D’après une étude publiée récemment dans Conservation and Society, en parallèle de la fermeture des exploitations ursicoles décidée par le Vietnam, les consommateurs du pays seraient « indifférents » à l’arrêt de l’usage de la bile d’ours dans la médecine traditionnelle.

Au Vietnam, la bile était traditionnellement prélevée directement dans les vésicules biliaires d’ours en liberté. L’exploitation captive d’ours noirs d’Asie et d’ours malais (deux espèces menacées d’extinction) n’a commencé que dans les années 1990 et répondait alors à une demande de bile toujours plus grande. La bile d’ours, utilisée pour traiter des indispositions comme le rhume ou les ecchymoses, contient de l’acide ursodésoxycholique, une substance active qui, selon certaines études, aiderait à dissoudre les calculs et à guérir le foie.

Selon l’association Animals Asia, la négligence, la maladie et les traitements brutaux et inhumains sont monnaie courante dans les exploitations ursicoles. Pour extraire la bile, on enfonce un cathéter ou une aiguille dans la vésicule biliaire des ours. C’est une intervention douloureuse et parfois répétée plusieurs fois par jour. Quant à eux, les consommateurs courent le risque d’ingérer de la bile contaminée si l’ours est malade.

En 2005, le Vietnam a proscrit la vente et le prélèvement de bile d’ours et le gouvernement a depuis annoncé son intention de fermer les exploitations ursicoles d’ici à 2025. Malgré l’interdiction, on a autorisé les exploitants à garder leurs ours à condition qu’ils aient été pucés et enregistrés avant 2005. Une quinzaine d’années après l’entrée en vigueur de l’interdiction, plus de 300 ours vivent toujours en captivité dans plus de cent exploitations. Plus de 150 d’entre eux se trouvent à Hanoï, la capitale.

Selon Free the Bears, groupe de défense des animaux, certains éleveurs affament ou tuent leurs ours parce que leur entretien coûte trop cher. Et d’après Barbara Van Genne, qui supervise le sauvetage et la défense de la faune pour l’association internationale Four Paws, d’autres exploitants ont gardé des ours pour approvisionner illégalement le marché de la bile. Selon elle, l’application laxiste de la loi par les autorités forestières vietnamiennes a permis à la bile de continuer à circuler librement. Et certains éleveurs ont parfois un attachement personnel vis-à-vis de leurs bêtes.

Les autorités forestières vietnamiennes n’ont pas répondu à nos sollicitations d'interview.

La bile d’élevage se fait de plus en plus rare au Vietnam. Le gouvernement fait inspecter les exploitations pour débusquer les ours non enregistrés, la demande réduite fait chuter son prix, et de nombreux ours captifs sont morts suite à des mauvais traitements ou à la maladie.

Les ours sont également braconnés ou exploités pour leur bile dans d’autres pays. C’est particulièrement le cas au Myanmar, au Laos et en Corée du Sud. Mais selon Animals Asia, c’est en Chine qu’on trouve le plus vaste marché légal, approvisionné par des milliers d’ours élevés en captivité. En mars 2020, le gouvernement chinois préconisait d’ailleurs des injections de bile d’ours pour soigner les cas graves de Covid-19. (Le gouvernement chinois n’avait alors pas répondu à nos sollicitations).

 

QU'EN PENSENT LES CONSOMMATEURS VIETNAMIENS ?

Les auteurs de l’étude, dirigée par Elizabeth Davis de l’Alliance pour la faune du zoo de San Diego, ont sondé plus de 2 400 personnes de sept régions du Vietnam. Environ 31 % des sondés ont répondu qu’ils avaient déjà utilisé de la bile d’ours au cours de leur vie. La plupart du temps pour traiter des ecchymoses, des douleurs articulaires, des maux d’estomacs, et des problèmes post-partum. L’alcool de bile d’ours est parfois consommé de manière conviviale. Moins d’un pourcent des sondés (22 personnes seulement) ont admis avoir utilisé de la bile d’ours sauvage au cours des douze derniers mois.

À en croire Brian Crudge, co-auteur de l’étude, écologue et directeur régional de Free the Bears, ce faible taux de consommation est en grande partie lié à une forme d’indifférence. Quand on leur a demandé ce qu’ils allaient faire après la fermeture des exploitations ursicoles au Vietnam, bon nombre de sondés ont semblé peu affectés : ils répondaient « [Je] n’utiliserai plus de bile » ou « Je n’utilise pas beaucoup de bile de toute façon ». Cette tendance est en phase avec les fermetures récentes d’usines à bile dans le pays. Selon Four Paws, 34 des 58 provinces ont annoncé ne compter aucun ours d’élevage.

Quand on leur a demandé ce qu’ils allaient faire après la fermeture des exploitations ursicoles, certains sondés ont répondu « [Je] n’utiliserai plus de bile d’ours » et « Je n’utilise pas beaucoup de bile de toute façon ».

PHOTOGRAPHIE DE Free The Bears

Brian Crudge s’est demandé ce que les consommateurs allaient « faire une fois qu’il n’y aurait plus de bile d’ours d’élevage à disposition ». Il craignait que les consommateurs se tournent vers la bile d’ours noirs d’Asie ou d’ours malais et que cela pousse au braconnage. Il semble que ça n’ait pas été le cas, en partie parce que la destruction des habitats et le braconnage ont déjà décimé les populations sauvages ces dernières décennies, et aussi parce que la demande diminue.

La bile d’ours est « de plus en plus un marché de niche ». Seuls les sondés habitant la province centrale de Nghe An affirmaient en avoir utilisé dans l’année. Pour Brian Crudge, la popularité décroissante de la bile d’ours est surprenante, car les consommateurs vietnamiens en ont longtemps fait un produit de choix.

 

ALTERNATIVES SYNTHÉTIQUES ET NATURELLES

De nombreux sondés ont affirmé croire à l’efficacité de la bile d’ours mais également « préférer de loin » la bile synthétique, qui existe depuis les années 1950.

« Quand on voit depuis combien de temps ces ours souffrent dans les usines à bile, on se dit qu’on aurait pu y mettre fin il y a longtemps, surtout vu que les gens y tiennent peu finalement, se lamente Brian Crudge. Si les gens recourent volontiers à des alternatives, ça fait une raison de moins d’enfermer les ours dans des exploitations. »

Depuis plus de dix ans, Tuan Bendixsen, directeur d’Animals Asia au Vietnam, fait campagne pour promouvoir les traitements à base de plantes plutôt que de bile d’ours. Il a été particulièrement satisfait d’observer que 15,7 % des sondés affirmaient avoir recours à une alternative à base de plantes (le cỏ mật gấu ou « herbe de bile d’ours ») pour soigner ecchymoses et inflammations. Animals Asia a appris l’existence ce substitut grâce à l’Association de médecine traditionnelle du Vietnam, qui s’est engagée à faire en sorte que ses praticiens arrêtent de prescrire de la bile d’ours avant 2020.

L’équipe de Tuan Bendixsen a créé et distribué un livret répertoriant les alternatives à la bile d’ours (cannelle, chardon japonais et rhubarbe entre autres) pour traiter le rhume, la grippe et les douleurs articulaires. Elle a aussi mis en place des cliniques gratuites et commencé à planter des jardins.

Brian Crudge affirme que l’étude réalisée par son équipe « a en quelque sorte confirmé leur impression qu’ils étaient sur la bonne voie ». « Le travail qu’on a fourni commence à porter ses fruits. »

Selon lui, à l’aune des découvertes réalisées au Vietnam, où la bile d’ours était « autrefois considérée comme un médicament domestique essentiel », on pourrait chercher à savoir s’il est possible de réduire la demande dans d’autres pays. Les Chinois sont-ils prêts à accepter des substituts ? « Je pense qu’il est possible d’étendre les recherches pour le découvrir », affirme-t-il.

Wildlife Watch est une série d'articles d'investigation entre la National Geographic Society et les partenaires de National Geographic au sujet de l'exploitation et du trafic illégal d'espèces sauvages. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles ainsi qu'à nous faire part de vos impressions à l'adresse ngwildlife@natgeo.com.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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