Comment prévenir les pandémies ? Commençons par respecter la nature

« Ces nouvelles maladies seront de plus en plus fréquentes si l’humanité poursuit sa course effrénée vers la destruction massive de la nature. »

Monday, May 25, 2020,
De Thomas E. Lovejoy
Un arbre feuillu se dresse, solitaire, dans une zone déboisée de Maranhão au Brésil, à l’extrémité ...

Un arbre feuillu se dresse, solitaire, dans une zone déboisée de Maranhão au Brésil, à l’extrémité nord-est de la forêt amazonienne.

Photographie de Charlie Hamilton James, Nat Geo Image Collection
Éminent spécialiste en conservation et en biodiversité, Thomas Lovejoy a passé des décennies en Amazonie. Il nous fait part des leçons à tirer de la COVID-19. 
 

La COVID-19 me contraint, comme tant d’autres, à rester chez moi. Ce n’est pourtant pas la première pandémie dont je suis le témoin. J’ai connu de longues épidémies de polio avant la mise au point du vaccin. Quand pour parler de cette maladie effrayante, les parents épelaient le mot à voix haute, comme si leurs enfants ne comprenaient pas ! Nombre de ces adultes ont eux-mêmes survécu à la pandémie grippale de 1918. Au cours de ces dernières années, nous avons tous suivi, non sans inquiétude, la propagation de maladies comme l’Ebola, le SRAS et le MERS en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.

Hormis la polio qui se transmet uniquement d’un être humain à un autre, la plupart de ces agents pathogènes faisaient partie de cycles naturels qui ne comprenaient que des animaux. S’ils ont été transmis à l’homme, c’est parce que la nature a été d’une manière ou d’une autre perturbée. Je pense qu’il y a pour nous une leçon à tirer.

Ces nouvelles maladies seront de plus en plus fréquentes si l’humanité poursuit sa course effrénée vers la destruction massive de la nature. 

 

LE POINT SUR LA FIÈVRE JAUNE

La fièvre jaune est un exemple classique même si la maladie fait moins parler d’elle de nos jours. Autrefois, c’était un véritable fléau dans de nombreux pays du continent américain comme le Brésil où j’ai travaillé comme biologiste et expert en conservation. La fièvre jaune a connu une flambée dans les forêts d’Afrique et aurait été introduite en Amérique au 17e siècle par le commerce d’esclaves à bord de négriers. Tout comme en Afrique, un cycle urbain s’est développé dans les zones très peuplées où le virus circule d’homme à homme via un moustique domestique infecté, l’Aedes aegypti, qui s’est adapté à vivre parmi nous. Les négriers ont probablement transporté le moustique d’Afrique.

Au début du 20e siècle, l’élimination massive des sites de reproduction des moustiques a réussi à freiner la maladie. Depuis 1937, il est possible de ne jamais contracter la maladie grâce au vaccin le plus efficace jamais mis au point. Un vaccin qui protège désormais à vie. La dernière flambée de fièvre jaune urbaine au Brésil a été observée en 1942.

Cependant, le virus n’a pas été éradiqué. Comme en Afrique, il s’est implanté dans les forêts d’Amérique du Sud. Cette fois-ci, il s’agit plutôt d’un cycle dit « de la jungle ». Le virus se déplace dans la canopée et tue des singes hurleurs et autres espèces. Récemment, il a attaqué des membres de la dernière population de Leontopithecus rosalia, une espèce menacée d’extinction dans la banlieue de Rio de Janeiro.

De temps en temps, une personne contractait la fièvre jaune après s’être aventurée dans la forêt, même après des campagnes de vaccination au Brésil. Pendant longtemps, c’était un phénomène à la fois mystérieux et déconcertant que de voir des êtres humains touchés par ce virus sachant que le cycle naturel se développe à plus de 30 mètres au-dessus de nos têtes.

Frais émoulu, j’ai partagé un bureau à l’Instituto Evandro Chagas de Belem do Para avec l’homme qui a élucidé le mystère : un chercheur colombien qui s’appelle Jorge Boshell. Au début de sa carrière, Boshell contemple des bûcherons abattre un arbre dans la forêt tropicale colombienne. Soudain, il voit de petits moustiques bleus rôder autour d’eux : des Haemagogus, vecteurs de l’épidémie de fièvre jaune forestière. En temps normal, ces moustiques vivent uniquement dans la canopée et mordent des singes. Des êtres humains avaient abattu leur maison. Ils ont donc décidé de s’en prendre à eux.

La scène dont Boshell a été le témoin est une sorte de paradigme de la menace qui plane sur notre santé quand nous portons atteinte à la nature. Aujourd’hui, plus que jamais, la nature est victime de nos abus. Ces dernières années, plus de 750 personnes sont décédées des suites de la fièvre jaune forestière, la pire vague depuis les années 1940. Pour éviter la réapparition d’un cycle urbain, le gouvernement a mis en place un programme de vaccination de masse.

La fièvre jaune n’est pas le seul problème. Le débroussaillement en Amazonie a donné naissance à des sites de reproduction pour les vecteurs de maladies comme le paludisme et la schistosomiase. D’ailleurs, le problème ne se limite pas au Brésil ou à un autre endroit en particulier. Comme la pandémie de COVID-19 l’a montré, les systèmes de transport modernes peuvent très rapidement favoriser le transfert de pathogènes humains à travers le monde mais également de plantes et d’animaux nuisibles. Au moment où j’écris ces lignes, on vient de découvrir, à bord d’un charbonnier chinois dans le port de Baltimore, des masses d’œufs de Lymantria dispar asiatica, une espèce qui met en péril plus de 500 espèces de plantes.

 

QUI DIT MANQUE DE RESPECT DIT DANGER

Pour les épidémiologistes et les virologues, la pandémie de COVID-19 n’est guère surprenante. Très proche du SRAS, le nouveau coronavirus touche particulièrement les chauves-souris qui sont, pour la plupart, immunisées contre ses effets néfastes. Un marché d’animaux sauvages à Wuhan en Chine est probablement le lieu où le virus s’est transmis de l’animal à l’Homme. Le transfert initial d’une chauve-souris à un animal qui a été acheté puis consommé par un être humain a sans doute eu lieu là-bas aussi. Ces marchés sont un véritable cauchemar pour les animaux qui non seulement y sont maltraités mais également laissés dans des conditions déplorables, comme la surpopulation et l’insalubrité. Un nid purulent de nouveaux virus.

Sur la photo, on peut voir Thomas Lovejoy, l’auteur de l’article, dans une forêt tropicale au Brésil en 1989.

Photographie de Antonio Ribeiro, Gamma-Rapho/Getty Images

Fin février, la Chine a officiellement interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages mais nul ne sait si cette mesure sera définitive. Avec chaque nouveau décès attribué à la COVID-19, il faut se répéter que la fermeture des marchés d’animaux sauvages en Chine, en Asie du Sud et en Afrique, tout en trouvant une solution de rechange à la viande de brousse, devrait être une priorité de santé publique à l’échelle mondiale. Le contrôle, et idéalement l’élimination du trafic d’espèces sauvages, ainsi que la lutte contre la perte d’habitat, en limitant surtout la destruction des forêts tropicales, devraient également figurer en tête de liste.

C’est la nature qui nous maintient en vie. Nous en sommes tous issus. Nous lui sommes intrinsèquement liés. La leçon à tirer de cette pandémie ? Ne pas avoir peur de la nature. La revaloriser, la protéger. Apprendre à vivre avec et à en tirer profit.

Une source inépuisable de solutions. Voilà ce que représente toute cette biodiversité, préalablement testée par le processus de sélection naturelle, l’évolution et les différents défis biologiques. La biologie idiosyncratique des chauves-souris par exemple – sachant qu’elles sont en quelque sorte immunisées au coronavirus – pourrait servir de piste pour la mise au point d’un traitement pour les êtres humains. La nature est une bibliothèque vivante et l’Homme devrait absolument en prendre soin.

On me demande souvent « à quoi ça sert ? », en parlant de tel ou tel autre organisme de défense de la nature. C’est une question qui me met hors de moi. C’est comme prendre un livre au hasard – non lu je précise – et dire : « Eh bien, à quoi ça sert ? »

À quoi sert un virus, par exemple ? Un personnage mythique qui a marqué l’histoire de la médecine a répondu à cette question quand la science ne se doutait même pas de l’existence des virus. Vers la fin du 18e siècle, un médecin anglais du nom d’Edward Jenner a remarqué que les laitières qui avaient été touchées par la maladie de la vaccine (variole de la vache) étaient épargnées par une maladie bien plus grave, la variole (petite vérole). Même s’il ne savait pas quels agents pathogènes étaient à l’origine des deux maladies, il a émis l’hypothèse selon laquelle l’infection à la vaccine pouvait conférer une immunité contre la variole. Il ne s’est pas contenté de faire des suppositions. Il a testé l’hypothèse qui a confirmé ses dires : les personnes qui avaient contracté la vaccine « n’attrapaient » pas la variole. C’est le terme latin Vaccinia (dérivé de vache) qui a inspiré le mot vaccin, un des fondements de la médecine moderne.

Inestimable est le nombre de personnes qui ont mené une vie plus saine et plus longue grâce aux vaccins. Ça se compte certainement en milliards. De même, la productivité humaine a été améliorée. Nous avons hâte de trouver un vaccin contre la COVID-19 et nous nous réjouissons que le vaccin contre la dengue soit presque à portée de main. Pourtant, est-ce qu’on prend la peine de reconnaître le rôle de la nature et du virus de la vaccine ?

D’aucuns pensent que la pandémie est pour la nature un moyen de se défendre contre les abus dont elle a été – et est toujours – victime. Cependant, c’est le comportement de l’être humain et son manque de respect pour la nature qui sont à l’origine du virus. De plus, le réchauffement climatique gagne du terrain pendant que nous luttons contre la pandémie. Tous les écosystèmes en sont gravement affectés et des agents pathogènes qui nous sont parfaitement inconnus pourraient surgir.

Il faut à tout prix soutenir les efforts de conservation et la science. Il faut protéger la nature et cette diversité de vie si riche avec laquelle nous avons la chance de partager la planète. Il n’y a pas de solution miracle : un avenir sain pour les êtres humains va de pair avec une biodiversité saine.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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