Allier sports d’hiver et préservation de la biodiversité : le défi des stations de ski

Chaque hiver, des milliers de touristes se rendent sur les pistes de ski. Cette fréquentation importante a un impact sur la faune des montagnes, dont le territoire est sans cesse grignoté. Les domaines skiables tentent d’apporter des réponses.

De Morgane Joulin
Publication 29 janv. 2024, 18:10 CET
Le Mont Blanc, en Haute-Savoie, est le symbole du tourisme de montagne européen.

Le Mont Blanc, en Haute-Savoie, est le symbole du tourisme de montagne européen. 

PHOTOGRAPHIE DE Gavin Hellier / Alamy Banque D'Images

Les pays alpins représentent de loin la première destination du tourisme de montagne, comptant près de 40 % de la fréquentation mondiale. En France, on dénombre environ 158 domaines skiables rien que dans le massif des Alpes. Le rapport de la Cour des comptes, publié en février 2024, estime que le tourisme montagnard représente 22,4 % des nuitées touristiques en France.

Les stations, qui sont déjà affectées par le changement climatique, se confrontent aujourd’hui à un autre défi environnemental : concilier la pratique du sport d'hiver avec la préservation de la biodiversité. 

Dans la préface de la Convention Alpine, en vigueur depuis 2002, on peut lire que les pays signataires sont « convainc[us] qu’il y a lieu d’harmoniser les intérêts économiques et les exigences écologiques ». Mais avec la démocratisation du hors-piste, les animaux qui vivent aux alentours des circuits ont de moins en moins d’espace pour vivre à l’abri des activités humaines.

 

LES ZONES DE TRANQUILLITÉ

Pour remédier à cela, des « zones de tranquillité » se multiplient dans les stations alpines européennes. Ces zones visent à définir des territoires dans lesquels on renonce aux aménagements qui risquent de nuire à la tranquillité de la faune locale. Dans la station des Arcs par exemple, l’une des plus grandes et populaires de Savoie, deux « zones de refuge » ont été créées dans le cadre du programme européen Birdski. Elles se matérialisent en un cordon tendu, barrant la route aux touristes les plus curieux. L'objectif est de préserver un espace de vie sans dérangements pour la faune locale, et notamment le tétras lyre (Lyrurus tetrix), une espèce d’oiseau sédentaire. Véritable symbole des Alpes européennes, il est aujourd’hui menacé par l’activité humaine. Léo Tixier, Responsable Infrastructures, Aménagement & Biodiversité chez ADS pour le Domaine de Montagne des Arcs / Peisey-Vallandry, ajoute que ces zones visent aussi à sensibiliser les touristes. « Ces panneaux d’information expliquent aux usagers les enjeux de ces mesures de protections », relate-t-il.

Durant la saison hivernale, le tétras lyre se construit un petit igloo dans lequel la température avoisine les quatre degrés. Toutefois, à cause du stress engendré par le passage des skieurs et randonneurs, l’animal a tendance à se réfugier en hauteur dans les arbres. Ce changement d’environnement l’expose aux maladies et parasites, peut diminuer sa fertilité et lui coûte une grande énergie. Il devient alors une proie plus facile pour ses prédateurs naturels, à savoir les corneilles, pies, sangliers et autres mustélidés.

En théorie, les zones de tranquillité offrent au tétras lyre un espace calme et sans dérangements humains. Mais ces zones sont souvent traversées par des skieurs en quête de poudreuse fraîche. « L’immense majorité de ces zones refuges n’ont pas de dispositif réglementaire, c’est-à-dire qu’il n’est pas strictement interdit d’y aller. […] Il y a un taux de respect de 60 à 70 % », estime Marc Montadert, ingénieur de recherche à la Direction de la Recherche et de l’Appui Scientifique de l’Office Français de la Biodiversité (OFB).

 

LES AUTRES MENACES

Au sein des stations de ski, les câbles électriques de remontées mécaniques et la chasse constituent également un danger pour l’oiseau. Une étude de l’OFB et du parc de la Vanoise pour le programme Birdski, fait état des causes de mortalité directe des tétras lyres. « Le suivi d'une population de tétras lyres a montré que la chasse est responsable de près de 20 % de la mortalité de l'espèce, ce qui est colossal », affirme Sébastien Marie, délégué territorial de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) en Savoie. L’étude atteste ainsi que les câbles sont responsables de 20 % des décès, avec de grandes disparités en fonction des domaines et de leur hauteur : « les câbles qui sont au-delà des 20 mètres ne tuent pas. […] Ceux qui sont à 4 mètres ou 5 mètres, eux, tuent », précise Marc Montadert.

Le tétras lyre est un oiseau de l’interface entre la forêt et les milieux ouverts. En France, il n’est plus présent que dans les Alpes, de la Haute-Savoie aux Préalpes du Sud et aux Alpes maritimes.

PHOTOGRAPHIE DE imageBROKER.com GmbH & Co. KG / Alamy Banque D'Images

Défi majeur de notre siècle, le dérèglement climatique joue aussi un rôle dans la perturbation de l’habitat la faune de montagne. « Plus la température augmente et plus les étages de végétation remontent. Les habitats favorables aux espèces remontent aussi », explique Sébastien Marie. En somme, il y a de moins en moins de surface viable pour la faune locale. 

Le tétras-lyre n'est pas la seule espèce à voir son écosystème modifié par les domaines skiables. Parmi les espèces alpines inféodées, les oiseaux y sont particulièrement vulnérables. On peut citer le Gypaète barbu (Gypaetus barbatus), qui est très sensible au bruit. Il est classé parmi les espèces « en danger » en France, selon l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Du côté des mammifères, le Chamois (Rupicapra rupicapra) et le Bouquetin des Alpes (Capra ibex), sont aussi affectés par le hors-piste. 

Si les études se concentrent souvent sur le tétras-lyre, il y a une raison : « On espère qu’il est une espèce ombrelle », confie Marc Montadert. « C'est-à-dire une espèce pour laquelle les travaux réalisés par les chercheurs ont une action bénéfique sur l’ensemble de la faune locale ».

 

DES SOLUTIONS À L'ESSAI

Face aux diverses problématiques impliquant la transformation des écosystèmes alpins, les stations de ski tentent d’apporter leurs réponses. Dans la station des Arcs, près de la moitié des remontées mécaniques sont par exemple équipées de drapeaux et balises avifaune, afin d'être plus visibles de loin par les oiseaux. Selon Léo Tixier, le domaine s'est fixé pour « objectif fort » d'équiper « 100 % des lignes de remontées mécaniques de balises avifaune d'ici 2030 ».  Seulement, l'efficacité des balises n’est pas encore totalement avérée. « On a mandaté un chercheur spécialiste de la vision des oiseaux dans le cadre du projet Birdski. […] La conclusion de ces travaux est que les tétras ont une perception des contrastes qui est bien plus faible que nous. Contrairement à ce que l’on pensait, ils ne voient pas bien le rouge. Par contre, ils perçoivent les ultra-violets », étaye Marc Montadert.

Les associations de protection des oiseaux œuvrent aussi en première ligne. Pour mieux concilier pratiques sportives et respect de la biodiversité, la LPO a par exemple mis en place le programme Biodiv’sport. Il prend la forme d’un dispositif participatif, chargé de définir de manière collective des zones de présence de la faune et flore sauvage sensible au dérangement, et accompagné de messages de sensibilisation. L’enjeu est de mieux faire respecter les zones de refuges. « La plupart des dérangements ont lieu faute de connaissance des enjeux et d'informations. C'est sur la sensibilisation des milieux montagnards qu'il faut continuer à mettre l'accent », soutient en ce sens Sébastien Marie.

Enfin, la question du réchauffement climatique est aussi essentielle à la préservation de la biodiversité en montagne. Les domaines skiables en sont à la fois victimes, mais aussi acteurs. En effet, les trajets pour se rendre sur les pistes sont souvent coûteux en CO2. Pour tenter d’apporter des réponses, le syndicat des Domaines Skiables de France (DSF) a mis en place en 2020 un plan d’action de seize « éco-engagements collectifs », dont l’objectif phare est la neutralité carbone des domaines skiables à l’horizon 2037. Dans un autre registre, le label Flocon Vert a été créé par l’association Montain Riders en 2011. Il vise à valoriser les destinations touristiques ayant une politique de développement durable « de pointe », dont le cahier des charges est mis à jour tous les cinq ans. 

Face à ces solutions, un certain scepticisme demeure parmi les associations de défenseurs de la montagne. Valérie Paumier, consultante pour l’association « Resilience Montagne », dénonce un manque d’actions concrètes et réellement efficaces. « Plus de 50 % des émissions sont dues aux transports des voyageurs en montagne. [Viennent ensuite] les trois quarts des logements, qui sont des passoires thermiques… ». À sa connaissance, ces deux problématiques « ne sont travaillées par aucune entité ». 

Selon elle, « le projet de la région Rhône-Alpes est de conforter le modèle du ski, de la neige et du tourisme d’hiver en augmentant les taux de couverture en neige artificielle quasi partout, malgré le réchauffement climatique et malgré l’urgence à penser différemment ».

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