Environnement

La fonte des glaces s'accélère pour les glaciers de l’île de Baffin

Au cours du siècle dernier, la chaleur « sans précédent » qu’a connu l’île de Baffin l’été a eu une influence sur les glaciers de l’île, qui rétrécissent.

De Alejandra Borunda
Le bord d’un floe au large de l’île de Baffin, dans l’Extrême-Arctique canadien.

Avec le réchauffement climatique, les glaciers de l’île de Baffin, située dans l’Extrême-Arctique canadien, ont rétréci.

À mesure qu’ils fondent et reculent, ces glaciers ont exposé des fragments de plantes anciennes, gelées à l’endroit même où elles avaient autrefois poussé et qui n’ont pas vu la lumière du soleil depuis au moins 40 000 ans, avance une nouvelle étude publiée le 25 janvier dans la revue Nature Communications.

« La chaleur du siècle dernier a suffi à faire fondre ces calottes glaciaires jusqu’à des dimensions qu’elles n’ont pas atteintes depuis 115 000 ans », a déclaré Simon Pendleton, climatologue à l’Université du Colorado et auteur principal de l’étude.

 

UN RÉCHAUFFEMENT SANS PRÉCÉDENT ?

Depuis que l’Homme a commencé à saturer l’atmosphère de gaz à effet de serre au début de la Révolution industrielle, la planète toute entière se réchauffe. Mais les répercussions ne sont pas partout les mêmes. Certaines régions, comme l’Arctique, ressentent le réchauffement : la température moyenne de l’air a augmenté davantage et plus vite dans les régions septentrionales qu’ailleurs dans le monde. Par conséquent, les glaciers, qu’ils soient petits ou grands, fondent à un rythme alarmant, plus rapidement que tout ce qui a été observé au cours de l’histoire moderne de l’humanité.

Toutefois, nous ne savons pas encore si le réchauffement constaté dans l’Arctique au cours du siècle dernier est sans précédent sur de longues périodes de temps. A-t-il fait suffisamment chaud pour que ces calottes glaciaires fondent par le passé il y a 10 000, 50 000 ou 100 000 ans ?

« Nous nous sommes demandé quand les températures en Arctique ont pu être aussi élevées qu’aujourd’hui pour la dernière fois », explique le climatologue.

Il se peut que par le passé, le climat de l’Arctique ait été plus tempéré qu’aujourd’hui. Toutefois, l’influence de l’Homme sur les températures n’en était pas la cause ; le responsable était plutôt la façon complexe dont la Terre oscille sur son axe. Par exemple, il y a environ 10 000 ans, en été, les latitudes septentrionales pointaient davantage en direction du soleil qu’elles ne le font actuellement. L’Arctique recevait alors près de 90 % de soleil en plus durant cette saison qu’aujourd’hui.

Les glaciers grandissent et rétrécissent en réaction à de légers changements de température. Dans cette région du monde, ils sont très influencés par la quantité de chaleur qui s’accumule au cours d’un été, et donc, avec la hausse des température l’été en Arctique, les glaciers fondent.

« Ce sont des canaris dans une mine de charbon, ces choses très sensibles qui réagissent au climat », explique Meredith Kelly, paléoclimatologue à Dartmouth qui n’a pas pris part à l’étude.

 

DES GLACIERS QUI N’ONT JAMAIS ÉTÉ AUSSI PETITS DEPUIS 40 000 ANS

Les glaciers étudiés par l’équipe de scientifiques sont perchés sur les hauts plateaux de l’île de Baffin et interagissent dans le paysage plus en douceur que de nombreux autres glaciers au monde. Au lieu de façonner des canyons et de former des sillons dans la roche solide, ces glaciers ont délicatement recouvert la flore qui avait poussé autour de leurs bords en grandissant, gelant sur place mousses et autres plantes fragiles.

Aujourd’hui, à mesure que les glaciers reculent, ils libèrent des glaces des plantes anciennes telles qu’elles étaient lorsqu’elles sont mortes il y a bien longtemps. En déterminant l’âge de ces plantes, les scientifiques pourraient savoir quand pour la dernière fois les glaciers ont été aussi petits qu’aujourd’hui.

Les chercheurs ont ramassé un peu partout sur l’île des plantes exposées depuis peu en raison du recul des calottes glaciaires. De retour au laboratoire, ils les ont testées pour savoir quelle était la quantité de radiocarbone encore présente dans leur ancien tissu. Version naturellement radioactive du carbone, le radiocarbone est un gardien du temps : les êtres vivants l’incorporent dans leur tissu, mais il se décompose à un rythme prévisible sur une période de plusieurs milliers d’années. Finalement, au bout de 40 000 ans, il a complètement disparu.

Par conséquent, si les échantillons de plantes contenaient beaucoup de radiocarbone, cela voulait dire que les végétaux étaient morts depuis une période relativement récente. Mais aucune trace de radiocarbone n’a été découverte dans les mousses ; les plantes sont donc mortes il y a au moins 40 000 ans et les glaciers n’ont pas été aussi petits depuis.

Les scientifiques ont également mesuré la quantité de radiocarbone contenue dans les roches situées juste en périphérie du bord actuel des calottes glaciaires. Là aussi, ils n’ont trouvé aucune trace de l’élément, ce qui étayait la théorie issue des résultats de l’analyse des mousses, à savoir que la glace recouvrait les sites depuis 40 000 ans ou plus.

 

UN RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE INTENSIF

À cette époque, la planète était au milieu d’une phase de refroidissement. Une banquise de plusieurs kilomètres d’épaisseur s’étendait sur le continent nord-américain et l’Homme n’arriverait pas dans la région encore avant 15 000 ans.

Cette phase de refroidissement avait débuté il y a environ 115 000 ans, la dernière fois que les températures de la planète toute entière furent aussi élevées qu’aujourd’hui. Toutefois, c’était la position de la Terre par rapport au Soleil qui causait cette chaleur : l’Arctique recevait alors près de 13 % d’énergie solaire en plus qu’actuellement.

Comme le souligne Shaun Marcott, climatologue à l’Université du Wisconsin qui n’a pas pris part à l’étude, les températures élevées qu’a connu l’Arctique il y a 10 000 ans « n’ont pas suffi à faire fondre cette glace. »

Cela met bien en évidence l’intensité du réchauffement qui se produit actuellement et souligne le fait que l’Arctique entre en terrain inconnu. De plus, comme le fait remarquer Shaun Marcott, l’île de Baffin est située juste à côté du Groenland, dont l’inlandsis renferme suffisamment de glace pour provoquer une élévation du niveau de la mer de plus de six mètres s’il venait à fondre complètement. D’après le climatologue, les glaciers de l’île de Baffin et du Groenland sont influencés par des facteurs similaires ; il est donc essentiel de comprendre à quel point la glace de ces deux lieux a été sensible au réchauffement des températures par le passé, afin de savoir comment elle réagira à un avenir plus tempéré.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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