Les jeunes générations peuvent-elles surmonter leur éco-anxiété ?

Les nouvelles générations sont confrontées à des situations et à des choix sans précédent. La tristesse et la colère qu'elles connaissent peuvent causer une forme particulière d'anxiété, mais aussi être un formidable moteur de changement.

De Richard Schiffman
Publication 2 juil. 2022, 11:30 CEST
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Les milléniaux et la génération Z évoluent sur une planète différente que celle sur laquelle leurs parents ont grandi. Ils seront donc confrontés à des choix difficiles et sans précédent. La première étape pour éviter le désespoir climatique sera d'accepter cette différence.

ILLUSTRATION DE Simone Noronha

Katie Cielinski et Aaron Regunberg sont des milléniaux, des enfants de la génération Y. Mais ils se considèrent comme des bébés du changement climatique. Ils ont atteint l’âge adulte alors que le monde commençait à prendre conscience de l’impact catastrophique de l’être humain sur l’environnement.

Avant de se marier en 2017, le couple a lutté pendant près de dix ans contre le dilemme éthique que représentait l’arrivée d’un autre être humain sur une planète déjà surpeuplée. Katie a plaidé pour élever un allié pour la lutte pour le climat, quelqu’un qui se battrait pour une planète en bonne santé, mais Aaron craignait pour l’avenir auquel leur enfant serait confronté.

« Nous commençons à sortir de la période de conditions climatiques stables qui a permis et soutenu tout le développement de la civilisation humaine », explique Aaron. « Il s’agit d’une catastrophe tout à fait unique dans l’histoire de notre espèce, différente de toutes celles auxquelles nous avons dû faire face par le passé. »

Ils ne sont pas les seuls à avoir cette réflexion. Environ 60 % des Américains âgés de 27 à 45 ans s’inquiètent de l’empreinte carbone de la mise au monde d’un enfant, selon une enquête de 2020 publiée dans la revue Climatic Change. La même enquête a révélé que plus de 96 % d’entre eux se disent préoccupés par le bien-être des enfants dans un monde frappé par les conséquences du changement climatique.

 

L’ÉCO-ANXIÉTÉ S’EMPARE DES JEUNES

La décision d’avoir ou non des enfants n’est qu’un exemple parmi les nombreuses décisions déterminantes que les personnes nées au cours des dernières décennies auront à prendre, et que leurs parents et grands-parents n’auraient jamais pu imaginer. Ce jeune de 20 ans doit-il reprendre la ferme familiale dans l’ouest du Kansas, dans une période où la sécheresse prolongée et la diminution des réserves d’eau souterraine remettent en cause le système agricole aux États-Unis ? Cette jeune diplômée qui a connu les grosses canicules de ces dernières années, qui ne devraient que s’aggraver d’ici à 2050, doit-elle partir vivre dans une région plus fraîche ? Quant à ce couple, devrait-il vraiment contracter une hypothèque sur trente ans pour une maison située dans une plaine inondable ?

Ces choix difficiles, associés à une anxiété croissante quant à l’avenir de notre planète en réchauffement constant, ont creusé un véritable fossé entre les jeunes, qui voient leur avenir à travers le prisme des perturbations climatiques massives qui se profilent, et les générations plus âgées, qui ne seront plus présentes lorsque le pire arrivera.

« On me dit que je n’ai que 16 ans, et que c’est quelque chose dont je n’ai pas à m’inquiéter à mon âge », explique Seryn Kim, qui vit à Brooklyn, à New York. « Mais, avec mes amis, on a grandi avec la peur de ce compte à rebours. »

Les bébés du changement climatique seront bientôt plus nombreux que ceux qui ont grandi avant que la crise ne prenne son envol. Les sondages montrent que les jeunes sont bien plus inquiets que leurs aînés, mais il est difficile de prédire si cette population en pleine expansion pourra forcer le monde à agir de manière décisive à temps pour réduire les émissions.

Le niveau d’anxiété peut être écrasant. Plus de la moitié des 10 000 jeunes interrogés dans le cadre d’une étude mondiale publiée en décembre dernier dans The Lancet étaient d’accord avec l’affirmation suivante : « l’humanité est condamnée ». Près de la moitié des personnes interrogées ont déclaré que les préoccupations concernant l’état de la planète interféraient avec la qualité de leur sommeil, leur capacité à étudier, à jouer et à s’amuser.

« Je pense que c’est à la fois dû au fait d’avoir été témoin de catastrophes environnementales, et au fait d’avoir vu des adultes extrêmement puissants privilégier l’intérêt personnel à la survie collective, et ce encore et encore et encore », explique Daniel Sherrell, 31 ans, militant pour le climat et écrivain.

« Ce qui nous a surpris, c’est à quel point ils étaient effrayés », déclare Caroline Hickman, psychothérapeute britannique et autrice principale de l’étude du Lancet. « Les jeunes le prennent personnellement. Ils ont l’impression que ce que nous faisons à la nature, c'est à eux que nous le faisons. »

 

UNE SITUATION SANS PRÉCÉDENT

Pour Russell Behr, 17 ans, élève à l’école Saint Ann’s de Brooklyn, ce sentiment est légitime. Il ne fait plus confiance aux dirigeants du monde pour réagir à temps.

« J’entends des professeurs et d’autres personnes me dire "ma génération a tout gâché, maintenant c’est à la vôtre d’y remédier" », dit-il. Selon lui, c’est problématique, car il pense que les jeunes ne seront pas en position de force pour changer les choses avant qu’il ne soit trop tard.

Pour tenter de le consoler, Danielle Ausrotas, sa mère, lui a rappelé que chaque génération a dû faire face à ses propres défis. Les guerres et les périodes difficiles se succèdent de façon régulière à travers l’Histoire. Enfant, elle a connu la menace d’une attaque nucléaire potentielle et a participé à des exercices réguliers qui consistaient à se cacher sous les bureaux à l’école.

Mais Russell voit une différence fondamentale entre cette époque et la nôtre. « Pendant la guerre froide, pour que la situation s’aggrave, il fallait que des gens agissent, il fallait que quelqu’un lance une attaque. Mais aujourd’hui, le problème, c’est notre inaction. »

Russel a renoncé à manger de la viande parce que le bétail produit du méthane, un puissant gaz à effet de serre. Il utilise de plus en plus les transports en commun, et participe également à des manifestations occasionnelles pour le climat ou à des grèves dans les écoles. S’il se marie un jour, il envisage de passer par l’adoption plutôt que d’avoir un enfant biologique. Cependant, il confie que s’il pense trop à l’avenir, son ambition peut s’en retrouver diminuée.

« J’ai toujours voulu étudier l’Histoire et devenir enseignant », confie-t-il. « Mais je me dis : qu’est-ce que je pourrais bien dire aux futures générations sur ce qu’il se passe aujourd’hui, et pourquoi nous n’avons rien fait ? ».

 

CANALISER L’ÉCO-ANXIÉTÉ POUR CHANGER LES CHOSES

Emily Balcetis, professeure de psychologie à l’université de New York, a pu voir le fossé générationnel se creuser au sein de son propre foyer, un événement qui l’a prise par surprise. À 42 ans, elle a deux ans de plus que les plus vieux milléniaux, mais elle se souvient que, lorsqu’elle était à l’école, elle a appris à la télévision que les ours polaires mouraient de faim. Elle n’a pas pu supporter le programme et l’a éteint, se rappelle-t-elle, avant d’ajouter : « J’imagine que j’étais dans le déni ». Aujourd’hui, à l’école maternelle, son fils Matty a appris l’existence de ces mêmes menaces qui pèsent sur les ours polaires.

Si le sujet du changement climatique semblait trop abstrait pour les enfants dans les années 1990, les temps ont changé, comme le fils de Mme Balcetis le lui a rappelé un soir où elle a servi le dîner dans des assiettes jetables. Matty s’est mis à pleurer. « Maman, on ne peut pas réutiliser ou recycler cette assiette ».

« Ça m’a vraiment touchée », dit-elle. « Je suis de l’ancienne génération qui ne ressent pas cette angoisse. » Matty a quatre ans.

Pour répondre aux jeunes qui se sentent dépassés, l’université de Washington, à Bothell, propose un cours sur le « deuil écologique », dispensé par Jennifer Atkinson. Elle fournit à ses étudiants et ses étudiantes des outils tels que des rituels de deuil et des exercices de pleine conscience pour les aider à faire face à leurs émotions. La première étape, selon elle, consiste à reconnaître pleinement sa douleur.

« Autrefois, l’été était la grande récompense après un hiver gris et interminable », se souvient Mme Atkinson. « Maintenant, cette hâte a été détournée par la saison des feux de forêt où l’on ne peut pas respirer dehors. » L’été dernier, un énorme dôme de chaleur a plané sur la région, entraînant des semaines de températures les plus élevées jamais enregistrées dans le nord-ouest du Pacifique : de quoi empirer une situation déjà difficile.

Ses étudiant.es ressentent un mélange de « tristesse, de peur et d’indignation » face aux changements qu’ils ont observés en seulement vingt années de vie, explique Mme Atkinson. Elle ne leur conseille pas d’éviter ces « émotions négatives », qui ne sont en fait pas du tout négatives, mais constituent une réaction saine à cette perte.

« Le deuil nous permet de nous faire une idée claire de ce que nous aimons, et de ce que nous ne voulons pas perdre. Et la colère nous motive à lutter contre l’injustice. J’incite mes élèves à voir ces sentiments intenses comme une sorte de superpouvoir qu’ils peuvent canaliser afin d’aider à créer un monde meilleur. »

Tara Fisher, l’une de ses élèves, a pris ce message à cœur. Elle a décidé de consacrer sa vie professionnelle à aider les personnes traumatisées par les catastrophes climatiques. L’été dernier, elle s’est portée volontaire pour aider les sans-abri de Seattle à se protéger de la fumée et de la chaleur. Selon elle, s’il y a bien un côté positif à de tels événements, c’est que les plus aisés comprennent désormais que nous sommes toutes et tous dans le même bateau en ce qui concerne le climat.

« Ça nous apprend à avoir de l’empathie pour les habitants des pays en développement dont la vie est déjà dévastée par le changement climatique », ajoute-t-elle.

 

JEUNES ET ENGAGÉ.ES

Dans toute cette anxiété se cache un peu de positif. Aux États-Unis, les jeunes les plus inquiets sont aussi ceux qui sont les plus convaincus qu’ils peuvent y faire quelque chose, explique Alec Tyson, directeur associé du PEW Research Center, un groupe de réflexion de Washington. Les milléniaux et les adultes de la génération Z, c’est-à-dire ceux qui sont nés après 1996, montrent un niveau d’engagement élevé sur internet, et font davantage d’efforts pour vivre de manière plus écoresponsable.

(À lire : L’éco-anxiété, le nouveau mal du siècle, mais aussi « un moteur pour changer les choses ».)

Ils ont également construit un formidable mouvement de protestation dans le but d’inciter les gouvernements à agir. En 2019, des millions de jeunes ont participé à des manifestations organisées le même jour et dans des villes du monde entier, de Sydney à New York en passant par Mumbai.

« Faire grève, c’est plus important que l’éducation lorsque l’on n’est pas sûr que cette éducation soit utile dans le futur », explique Anna Grace Hottinger, 19 ans, qui a formé ses camarades étudiant.es à s’engager au travail pour la justice climatique. Elle a fait campagne pour faire adopter la première législation « Green New Deal » au niveau de l’État du Minnesota, son État d’origine, et elle mène également une enquête auprès de ses camarades pour savoir de quelle manière ils sont affectés par cette situation sur le plan émotionnel. Selon la jeune femme, parler de ses sentiments plutôt que de les refouler permet aux jeunes de se sentir plus forts et moins seuls.

 

ÉLEVER DE FUTUR.ES MILITANT.ES

Pendant ce temps, Katie Cielinski et Aaron Regunberg continuent à vivre leur vie. Ils ont résolu leur incertitude et leur fils, Asa, est né en mars 2021. Ils vivent à Providence, dans l’État du Rhode Island. Katie travaille en tant qu’avocate de l’aide juridictionnelle. Aaron, qui a siégé pendant quatre ans à la législature de l’État, a obtenu son diplôme de la faculté de droit de Harvard le mois dernier. Après un stage auprès d’un juge fédéral, il envisage de pratiquer le droit de l’environnement.

« Je veux que cette génération compte de bonnes personnes qui se battent pour ce qui est juste », explique Katie, justifiant leur choix de devenir parents.

« Ce qui m’a finalement convaincu, c’est que je suis arrivé à comprendre que la lutte pour un avenir vivable ne peut pas se limiter à la survie et à la stabilité », explique Aaron. « Il faut aussi se battre pour que notre monde ne devienne pas un endroit plus pauvre, plus sombre et plus solitaire. Pour Katie et moi, accepter pleinement cette idée impliquait d’avoir ce bébé, de lui apprendre tout ce qu’il y a à aimer dans ce monde, et engager nos vies à nous battre pour lui et, un jour, avec lui et tous les autres enfants qui seront confrontés à cet avenir incertain. »

Selon eux, Asa leur a donné une nouvelle perspective sur l’avenir.

« Avant, je luttais régulièrement contre un désespoir climatique lié à mon activisme pour le climat », confie Aaron. « Mais ça ne m’est pas arrivé depuis la naissance d’Asa. Une fois qu’on se met à fond dans le pari d’avoir un avenir qui vaut la peine d’être vécu, le nihilisme n’est tout simplement plus une option. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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