Les lacs et les rivières sont les écosystèmes les plus dégradés au monde

Essentiels pour l’eau potable, l’irrigation des cultures et l’hygiène, les écosystèmes d’eau douce sont confrontés à de nombreuses menaces. Leur préservation est désormais une priorité environnementale.

Publication 5 mars 2021 à 11:38 CET
Un kayakiste sur le fleuve Colorado, dans l’Utah.

Un kayakiste sur le fleuve Colorado, dans l’Utah.

Photographie de Ben Horton, Nat Geo Image Collection

Le fleuve Colorado a été considéré après la création du parc national du Grand Canyon, il y a un siècle. Dans les décennies qui ont suivi, les États américains se sont lancés dans une ruée vers l’eau pour répondre aux besoins agricoles et en eau potable. Des barrages ont alors été construits à tour de bras sur son cours.

Les espèces de poissons endémiques, comme les meuniers et les chevaines, ont laissé place aux poissons-chats et aux perches, des espèces invasives, mais plus intéressantes pour les pêcheurs à la ligne. Avec le temps, le fleuve majestueux qui a autrefois façonné les paysages les plus iconiques des États-Unis a vu son débit se réduire à peau de chagrin : il ne parvient même plus à rejoindre la mer.

Si l’histoire du Colorado est un exemple saisissant du déclin des fleuves, elle est loin d’être une exception. Les rivières, lacs et zones humides du monde entier sont exposés à la menace croissante des barrages à la construction piètrement planifiée, de la pollution, de la réduction de l’habitat, de l’extraction du sable, du réchauffement climatique et de l’introduction d’espèces invasives.

Et cela n’est pas sans conséquence. Selon un rapport réalisé par 16 organisations de conservation et publié cette semaine, les écosystèmes d’eau douce sont les plus dégradés au monde. Quant aux populations de poissons qui y évoluent, elles sont poussées au bord de l’extinction. Le nombre d’espèces de poissons d’eau douce, estimé à 18 075 à l’heure actuelle, est plus élevé que celui des poissons marins. Les populations de vertébrés d’eau douce ont diminué de 86 % depuis les années 1970, soit deux fois plus rapidement que les vertébrés terrestres ou marins. Un tiers des espèces de poissons d’eau douce sont désormais menacées d’extinction.

Alors que nous dépendons des écosystèmes d’eau douce pour l’eau potable, l’irrigation des cultures et l’hygiène, cette crise est quelque peu éclipsée par d’autres urgences environnementales, comme la déforestation ou la pollution plastique. Pendant longtemps, la protection des cours d’eau était considérée comme relevant de la protection terrestre : on pensait qu’en protégeant les terres, les cours d’eau qui les traversaient seraient eux aussi protégés, même si des preuves accablantes démontrent qu’une telle approche n’a généralement pas l’effet escompté.

Mais l’heure est au changement. Les enjeux relatifs aux écosystèmes d’eau douce prennent en ampleur dans les programmes de conservation. Alors que des études continuent régulièrement d’exposer la triste réalité, les scientifiques jugent que les avantages écologiques et économiques des cours d’eau en bonne santé sont de plus en plus évidents, tout comme les solutions pour y parvenir. Il est cependant nécessaire d’agir vite si nous voulons sauver ces écosystèmes essentiels à la survie des animaux et des Hommes.

« La survie de l’humanité est étroitement liée à la santé des écosystèmes d’eau douce », déclare Kathy Hughes, spécialiste des écosystèmes d’eau douce pour l’organisation WWF au Royaume-Uni et autrice principale du nouveau rapport. « La biodiversité des écosystèmes d’eau douce est comparable à un canari dans une mine. Si elle ne prospère plus dans ceux-ci, c’est indéniablement une mauvaise nouvelle pour les Hommes. »

 

PRENDRE LES COURS D’EAU EN CONSIDÉRATION

Traditionnellement, les zones protégées ont été créées pour les écosystèmes terrestres et les espèces qui y vivent, en accordant peu, voire aucune attention aux habitats d’eau douce présents dans ces zones. Cela s’explique en partie par la complexité des cours d’eau, qui entrent ou sortent des zones protégées ou gérées en traversant différents paysages, et parfois même plusieurs pays.

« Il est bien plus facile de tracer une ligne autour d’un lopin de terre ou dans l’océan que pour un cours d’eau », explique John Zablocki. Ce spécialiste de la biodiversité pour l’organisation Nature Conservancy est à la tête d’un réseau international composé de scientifiques spécialistes des écosystèmes d’eau douce, dont la mission consiste à trouver de nouvelles pistes de réflexion concernant la protection des cours d’eau.

Comme le souligne John Zablocki, les cours d’eau qui traversent les terres protégées sont rarement protégés des activités en amont et de leurs répercussions. Cette situation a été illustrée de façon saisissante dans une étude publiée l’année dernière par la revue Conservation Letters, qui révélait l’existence de 1 249 grands barrages dans les zones protégées du monde, auxquels s’ajoutent plus de 500 autres barrages en construction ou à l’étude.

« Nous devons arrêter de penser aux terres en premier et aux cours d’eau ensuite », estime John Zablocki, dont l’organisation collabore avec plusieurs municipalités monténégrines des Balkans occidentaux. Le gouvernement du Monténégro a récemment créé un parc naturel dans le cours inférieur de la rivière Zeta, à la grande biodiversité.

L’octroi de protections juridiques aux cours d’eau constitue une autre stratégie pour leur préservation. En 2017, la Nouvelle-Zélande est devenue le premier pays à accorder à un fleuve les mêmes droits qu’aux Hommes. Le cours d’eau ainsi protégé est considéré comme une entité vivante devant un tribunal. Depuis, le Bangladesh a fait de même pour tous ses cours d’eau. Aux États-Unis, la ville de Toledo dans l’Ohio a adopté la Déclaration des droits du lac Érié pour protéger son rivage et fait désormais partie des quelques municipalités à avoir adopté des lois qui reconnaissent les droits de la Nature.

« Nous allons avoir besoin d’une approche à plusieurs niveaux pour assurer la santé et l’écoulement libre des cours d’eau », explique Michele Thieme, responsable scientifique des écosystèmes d’eau douce pour WWF aux États-Unis. « Il n’y aura pas un seul remède miracle ».

Alors que les scientifiques spécialistes des écosystèmes d’eau douce espèrent que 2021 sera l’année des cours d’eau, plusieurs conservationnistes influents sont susceptibles d’afficher un intérêt plus prononcé qu’auparavant pour ces derniers et les lacs. C’est notamment le cas de l’initiative Campaign for Nature, financée à hauteur d’un milliard de dollars (environ 830 millions d’euros) par l’organisation suisse Wyss Foundation. Celle-ci, qui bénéficie du soutien de la National Geographic Society, a pour objectif de préserver 30 % de la planète à l’état naturel d’ici 2030.

L’initiative cible les terres et les océans, mais ne mentionne pas les cours d’eau. Cela pourrait toutefois bientôt changer, estime son directeur, Brian O’Donnell. « Tous les rapports faisant état de la crise de la biodiversité des écosystèmes d’eau douce ont provoqué chez nous un déclic et ont très clairement démontré qu’une représentation explicite des habitats d’eau douce était nécessaire », ajoute-t-il.

 

L’IMPORTANT DÉCLIN DES ESPÈCES D’EAU DOUCE

L’eau douce représente moins de 1 % de l’eau disponible sur Terre. Pourtant, ces écosystèmes abritent 10 % de toutes les espèces décrites, et notamment un tiers des vertébrés.

Certaines espèces d’eau douce sont particulièrement étranges, à l’image du poisson-éléphant d’Afrique, qui communique à l’aide de signaux électriques, et du characin arroseur de l’Amazone, qui pond ses œufs sur terre. Les habitats d’eau douce abritent environ 270 espèces de tortues, plus de 1 300 espèces de crabes et environ 5 700 espèces de libellules.

Une raie du Tocantins photographiée à l’aquarium Shark Reef. Ces raies vivent sur le fond vaseux des rivières brésiliennes.

Photographie de Joel Sartore, National Geographic Photo Ark

Selon les conservationnistes, au moins 80 espèces de poissons d’eau douce ont disparu depuis les premiers comptages et 16 au cours de l’année dernière. Le nombre réel des extinctions est sans doute plus important : les menaces qui pèsent sur les poissons se font plus nombreuses et la plupart des espèces sont mal suivies.

Mais c’est le recul des « méga-poissons », désignés ainsi en raison de leur grande taille, qui est le plus inquiétant. Depuis 1970, leur nombre a diminué de 94 %, notamment chez la plupart des espèces d’esturgeons désormais considérées comme en danger critique.

Citant des études récentes, le rapport indique que seul un tiers des grands cours d’eau au monde ne comptent aucun barrage ou n’ont pas été détournés par l’Homme, et s’écoulent donc librement. Près de 70 % des zones humides ont été perdues depuis 1900 dans le monde. C’est trois fois plus que les forêts.

« Cette perte presque inconcevable s’est en grande partie produite au cours de notre vie », souligne Kathy Hughes.

Selon une étude publiée la semaine dernière dans la revue Science, les cours d’eau dans lesquels les populations de poissons ont échappé aux graves dommages causés par les activités humaines ne représentent désormais plus que 14 % des bassins versants de la planète. C’est en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord que la situation est la plus grave.

Guohuan Su, auteur principal de cette étude et chercheur à l’université de Toulouse, rappelle que la quasi-totalité de la population humaine vit dans les bassins versants, puisqu’à l’exception des pôles et de certains déserts où il ne pleut jamais, toute la superficie de la Terre fait partie de ces bassins. « Nous pouvons dire que nous vivons dans les bras des cours d’eau et que nous sommes en train de les amputer », déclare-t-il.

Pour de nombreux conservationnistes, les considérations d’ordre politique et économique prennent régulièrement le dessus sur les préoccupations liées à la biodiversité dans les processus décisionnels relatifs aux cours d’eau. « La valeur réelle des écosystèmes rentre très rarement en compte dans les projets de construction de barrages par exemple », note Ian Harrison, spécialiste des écosystèmes d’eau douce pour Conservation International qui a contribué au rapport paru cette semaine.

Un pangasius géant, ou poisson-chat géant du Mékong. Cette espèce est considérée comme en danger critique.

Photographie de Joel Sartore, National Geographic Photo Ark

Selon Denielle Perry, géographe spécialisée en ressources hydriques à l’université d’Arizona du nord à Flagstaff, les études montrent de plus en plus qu’il est économiquement profitable de prendre en considération les stocks halieutiques et la santé écologique des cours d’eau. « La protection des cours d’eau constitue un investissement à faible coût à rendement élevé, en particulier si vous tenez compte des services écosystémiques qu’ils fournissent gratuitement ».

 

DES MESURES À PRENDRE RAPIDEMENT

Si les stocks halieutiques d’eau douce reçoivent moins d’attention que leurs homologues marins, c’est sans doute parce que ces ressources sont concentrées dans des pays à faible revenu, qui ne sont pas considérés comme importants en raison du faible niveau de leurs exportations de poissons. Sur les 12 millions de tonnes de poissons d’eau douce pêchés chaque année dans le monde, 80 % des prises sont réalisées dans seulement 16 pays, principalement situés en Asie et en Afrique. Ce total est sans doute largement sous-estimé, car bon nombre des prises des pêcheurs de subsistance dans des pays allant du Congo au Cambodge ne sont pas déclarées.

Selon le rapport publié cette semaine, les poissons d’eau douce constituent la principale source de protéines animales pour environ 200 millions de personnes dans le monde.

Ces poissons pâtissent également d’un problème d’image. Alors que les financements abondent pour la conservation des grands et charismatiques animaux terrestres et marins, peu de poissons d’eau douce ont réussi à capter une attention similaire.

« Nous pouvons observer et comprendre la manière dont un gorille s’occupe de son petit ou dont les tortues marines viennent sur la plage pour y pondre leurs œufs. Mais cela n’est pas possible avec les poissons d’eau douce, car ils vivent souvent loin des yeux dans les cours d’eau troubles », explique Zeb Hogan, ichtyobiologiste à l’université du Nevada et explorateur National Geographic.

Zeb Hogan, qui est à la tête du projet de recherche Wonders of the Mekong financé par l’USAID, travaille dans la région du Mékong en Asie du Sud-Est depuis plus de 20 ans. Il a été témoin de la quasi-disparition de quelques-uns des plus grands poissons d’eau douce au monde, dont le poisson-chat géant du Mékong et la carpe géante siamoise, ainsi que de la détérioration continue du fleuve. Ce dernier, qui prend sa source dans le plateau tibétain, traverse six pays avant de se jeter dans la mer de Chine méridionale.

Le déclin du fleuve semble s’accélérer depuis ces deux dernières années. Le Mékong connaît une baisse record de son niveau, ce qui menace les poissons et le gagne-pain des 60 millions de personnes vivant le long du fleuve. Selon des observateurs, la situation résulte en grande partie de la construction de barrages chinois dans la partie supérieure du bassin hydrographique, qui retiennent parfois l’eau nécessaire aux poissons pour achever leur cycle de vie en aval. Les sécheresses, aggravées par le réchauffement climatique, sont également pointées du doigt.

Cette situation a contraint certains décideurs à revoir leurs plans de développement. Le Cambodge a ainsi annoncé fin 2020 un moratoire de dix ans sur la construction de nouveaux barrages sur le bras principal du Mékong.

Pour les scientifiques spécialistes des écosystèmes d’eau douce, il est essentiel que la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique, prévue à l’automne prochain à Kunming en Chine, aboutisse à un nouvel accord international relatif à la biodiversité, qui accordera autant d’importance à la protection et la restauration des cours d’eau, lacs et zones humides qu’à celles des forêts et des océans.

« L’heure est aux décisions », déclare Ian Harrison. « Si nous n’investissons pas correctement dans nos écosystèmes d’eau douce, il sera trop tard. L’opportunité d’agir ne se représentera plus. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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