Histoire

Titanic : un bras de fer oppose musées et investisseurs privés

Plusieurs musées britanniques ont uni leurs forces contre des investisseurs privés pour « ramener le Titanic à la maison ». Mercredi, 4 juillet

De Michael Greshko

Avril 1912 : par une nuit particulièrement froide, le RMS Titanic coule au fond de l'Atlantique Nord, provoquant la mort de plus de 1 500 personnes. Depuis 1987, plus de 5 500 objets du paquebot au destin tragique, d'un morceau de la coque en passant par des services de porcelaine, ont été remontés à la surface par une entreprise privée américaine.

Cette dernière, la RMS Titanic, Inc., ainsi que son propriétaire Premier Exhibitions ont fait faillite en 2016. L'avenir semblait alors incertain pour les objets récupérés sur le site de l'épave. Plusieurs musées britanniques viennent de former une coalition et de faire une offre pour racheter l'entreprise et ainsi ramener les objets sur la terre natale du Titanic.

Vendredi dernier, le Musée maritime national du Royaume-Uni et les musées nationaux d'Irlande du Nord ont déposé un dossier dans lequel ils s'engagent à réunir la somme de 16,5 millions d'euros dans les prochains mois pour racheter Premier Exhibitions ainsi que sa collection d'objets appartenant au Titanic.

Les musées deviendraient alors co-propriétaires des objets et les conserveraient tandis que le musée Titanic Belfast, érigé à côté du chantier naval où a été construit le Titanic, pourrait exposer un bon nombre d'entre eux. Les biens de Premier Exhibitions qui n'ont aucun lien avec le Titanic devrait être confiés à Running Subway, une entreprise qui organise des expositions. L'enchère faite par les musées a reçu le soutien des créanciers de Premier Exhibitions alors que James Sanna, le directeur général de Running Subway, siège au comité des créanciers de l'entreprise.

« Nous avons fait cette proposition dans un souci de s'assurer que les objets appartiennent à l'État pour toujours, pour que tout le monde puisse venir les voir exposés et pour honorer la mémoire des hommes, femmes et enfants qui ont perdu la vie dans cette terrible tragédie », a déclaré Conal Harvey, vice-président du Titanic Belfast. « Nous ne voulons pas que ces objets soient utilisés de façon inappropriée ».

« Si nous ne parvenons pas à acheter la collection pour la postériorité, il y a de grandes chances qu'elle soit divisée », a ajouté Kevin Fewster, directeur du Musée maritime national. « Si tel était le cas, nous ne pourrons plus rien faire, la collection sera perdue pour toujours ».

Mais les musées ne sont pas les seuls à enchérir sur la collection. Le 15 juin dernier, des actionnaires du groupe de Premier Exhibitions, dont la société d'investissement de Hong Kong PacBridge Capital Partners, ainsi que les sociétés de financement privé américaines Alta Fundamental Advisers et Apollo Global Management (qui possède notamment Chuck E. Cheese's et l'Université de Phoenix) ont fait une offre minimale de rachat de l'entreprise qui s'élève à 15 millions d'euros. Le comité représentant les actionnaires de Premier Exhibitions a fait une troisième proposition : ils souhaitent diviser la collection et vendre quelques objets aux enchères.

« Ce morceau de l'histoire de l'humanité risque d'aller aux enchères et de disparaître du domaine public, juste à cause de la faillite d'une entreprise », a expliqué Fredrik Hiebert, archéologue pour la National Geographic Society.

La justice tranchera le 25 juillet prochain lors d'une audience quelle est la proposition retenue.

Robert Ballard, océanoraphe et explorateur National Geographic soutient la proposition des musées. C'est lui qui a découvert en 1985 l'épave du Titanic.

« J'apporte mon soutien au gouvernement britannique et au Titanic Belfast. Ils font ce qui est juste », a-t-il déclaré.

 

RMST PRÉSERVE-T-ELLE L'HISTOIRE DU TITANIC ?

L'annonce survient alors que l'histoire du RMS Titanic, Inc. (RMST) est marqué par un nouveau rebondissement. L'entreprise privée détient des droits de récupération envers le Titanic, ce qui signifie qu'elle est la seule autorisée à prélever des objets du site.

RMST déclare que son objectif est de préserver l'histoire du navire. L'entreprise a conservé tous les objets qu'elle a remonté. Plus de 25 millions de visiteurs ont pu admirer les collections RMST dans des musées du monde entier, comme le Musée maritime national. Quatre expositions Premier Exhibitions ont actuellement lieu aux États-Unis et au Canada.

Des musées et des universitaires ont critiqué RMST pour avoir remonté dans un premier lieu les objets dans un but commercial. RMST a également suscité une vague d'indignation lorsqu'elle a tenté d'obtenir une autorisation pour vendre ces objets aux enchères.

Les droits de RMST sur le Titanic se fondent sur une loi maritime vieille de plusieurs siècles. En général, c'est la première personne qui rapporte à la surface un objet d'une épave située dans les eaux internationale qui se voit octroyer les droits de récupération. Lorsque Robert Ballard et son équipe ont découvert le site où repose le Titanic, ils n'ont remonté aucun objet à la surface, par respect pour les victimes du naufrage. « Vous n'allez pas sur le champ de bataille de Gettysburg avec une pelle, tout comme vous ne remontez pas des boucles de ceinture de l'Arizona », a expliqué Robert Ballard.

Cela a permis à l'ancêtre de RMST, Titanic Ventures, de saisir sa chance. Moins d'un an après la ratification d'une loi faisant du site de l'épave du Titanic un mémorial maritime, Titanic Ventures a embauché IFREMER, une agence française qui a assisté la mission de découverte de l'épave en 1985, pour remonter des objets de l'épave. Par la suite, Titanic Ventures obtiendra les droits de récupération, et les transmettra à RMST.

RMST s'est rendue six fois sur le site de l'épave entre 1993 et 2004 pour remonter des objets et faire des recherches. En 2010, accompagnée de l'Institut océanographique de Woods Hole, elle a à nouveau plongé dans les profondeurs pour photographier le Titanicet ainsi créer les cartes les plus détaillées du paquebot. La National Geographic Society avait par ailleurs apporté son soutien financier au traitement des données pour l'expédition de 2010 et les cartes du Titanic obtenues grâce aux données de RMST avaient été publiées dans le magazine National Geographic d'avril 2012.

 

RAMENER UN MORCEAU DU TITANIC AU PAYS

Pendant ce temps, la RMST a passé des années face à l'Admiralty Court, le tribunal compétent en matière de droit maritime aux États-Unis, pour défendre ses droits de récupération. En 2011, un juge américain a confirmé que l'entreprise avait bien des droits sur les objets remontés entre 1993 et 2004, sous certaines conditions contraignantes.

Ainsi, la « collection américaine », c'est-à-dire les objets récupérés sur la période 1993 - 2004 ne peuvent être séparés et doivent idéalement rester aux côtés de la « collection française » remontée à la surface en 1987. L'accord juridique prévoit que la personne qui possède les objets s'engage à les conserver et à les rendre accessibles pour la recherche et au grand public.

Les musées déclarent être prêts à relever ce défi de conservation. En 2017, le Musée maritime national a ouvert une nouvelle réserve et une nouvelle installation de conservation.

« Grâce à notre expertise et à la configuration unique de notre nouveau bâtiment, nous seront capable d'exposer ces collections mieux que quiconque dans le monde », a confié Kevin Fewster.

Robert Ballard approuve le projet.

« Le Titanic devait finir son voyage et revenir. Il ne l'a jamais fait », a-t-il déclaré. « Ce projet permettra de boucler la boucle ».

 

Message de la National Geographic Society : National Geographic s'est engagé à rendre hommage aux hommes, femmes et enfants qui ont perdu la vie à bord du Titanic. Titanic: The Untold Story, la toute dernière exposition du musée National Geographic, met en avant des objets rares prêtés pour l'occasion par les familles des survivants. Aucun objet exposé ne provient du site où repose l'épave du Titanic.