Sous Jérusalem, un gigantesque chantier archéologique

Des fouilles dans le sous-sol de la Ville sainte mettent au jour des trésors antiques. Mais elles attisent des tensions séculaires.jeudi 12 décembre 2019

De Andrew Lawler
Photographie De Simon Norfolk

Extrait de l’article de Andrew Lawler « Sous Jérusalem » publié dans le numéro 243 du National Geographic Magazine. Lisez le reportage complet ici

Je peine à suivre le rythme de l’archéologue israélien, dont le corps frêle se glisse à travers un tunnel étroit et tortueux. Nous n’avons que la lumière de nos smartphones pour nous guider, et je me penche pour que mon vieux casque de sécurité ne racle pas la pierre au-dessus de ma tête. Soudain, Joe Uziel s’immobilise: « Je vais te montrer quelque chose de cool. »

Le passage étriqué se trouve sous une arête rocheuse qui s’avance vers le sud depuis la vieille ville de Jérusalem. L’étroite crête est le site de la Jérusalem primitive. Elle est désormais encombrée de maisons – occupées surtout par des Palestiniens. Et elle dissimule un labyrinthe souterrain de cavités  naturelles, de canaux construits par les Cananéens, de tunnels dus aux Judéens et de carrières, œuvres des Romains.Je suis Joe Uziel dans un espace récemment creusé. La lumière de son portable me désigne un cylindre pâle et tronqué. « C’est une colonne byzantine, explique-t-il en s’accroupissant pour déplacer un sac de sable grumeleux, sous lequel se révèle une surface blanche et lisse. Et voici une partie du sol en marbre. » (À lire aussi : Jérusalem : découverte controversée d'une rue construite par Ponce Pilate)

Nous sommes dans une église du Ve siècle, bâtie pour marquer le lieu où Jésus aurait rendu la vue à un aveugle, près de la piscine de Siloé. Puis ce sanctuaire fut délaissé, la toiture s’effondra et, pour finir, le bâtiment rejoignit le vaste royaume souterrain de la ville. 

L’église est la dernière complication en date que rencontre l’un des projets archéologiques les plus coûteux et controversés du monde. Il s’agit d’exhumer une rue vieille de 2000 ans, longue de 600 m, qui conduisait les pèlerins, les marchands et les autres visiteurs vers l’une des merveilles de la Palestine antique: le Temple juif. Étouffé sous les débris lors de la destruction de la ville par les forces romaines, en l’an 70, ce chemin monumental n’était plus visible.

« À cause de l’église, nous devons changer de direction, explique Joe Uziel. On ne sait jamais à quoi s’attendre. » Il est déjà tombé sur des bains rituels juifs, sur un édifice romain tardif et sur les fondations d’un ancien palais islamique. Il faut cartographier et étudier chaque site, puis aménager un détour ou un chemin traversant.

À la fin du XIXe siècle, des archéologues britanniques ont déjà tracé un passage à travers l’église. Creuser des tunnels était alors habituel. Mais aujourd’hui, sauf cas particuliers, la pratique est jugée dangereuse et non scientifique. Ici, cependant, il est exclu de creuser vers le bas depuis la surface. Car des habitations se trouvent à quelques mètres au-dessus des vestiges. Deux équipes d’ingénieurs et ouvriers se relaient donc seize heures par jour pour forer à l’horizontale, sous le dos de la crête. À mesure qu’ils avancent, Joe Uziel et son équipe récupèrent poteries, monnaies et autres objets.

Dans les tunnels, les ouvriers sont confrontés à un sol instable. Des effondrements ont déjà eu lieu. Des habitants vivant au-dessus se plaignent des dommages causés à leurs maisons.

L’ambitieux projet, financé en grande partie par une organisation de colons juifs, est mené dans un secteur très sensible, à Jérusalem-Est, la zone de la ville annexée par Israël en 1967. La plupart des pays du monde la considèrent comme un territoire occupé (selon le droit international, la majorité des fouilles dans la zone sont illégales).

C’est en ce lieu, appelé Wadi Hilweh par les Palestiniens et Cité de David par les juifs, que le roi David fonda la première capitale des Israélites.

Joe Uziel me ramène en arrière par le passage étroit, et nous émergeons dans une partie déjà achevée du nouveau tunnel. Au contraire du puits britannique, sombre et humide, celui-ci a un blindage en acier étincelant. D’anciennes marches de calcaire brillent au loin. « Certaines de ces pierres semblent quasi intactes, s’émerveille l’archéologue, en gravissant le large escalier. C’était la rue principale de la Jérusalem romaine primitive. Les pèlerins se purifiaient dans la piscine, avant de se rendre au Temple. »

La voie n’a pas existé longtemps. Des monnaies déterrées là suggèrent que la construction de l’escalier monumental a été supervisée, vers l’an 30 de notre ère, par un célèbre Gentil – un préfet romain plus connu pour avoir ordonné la crucifixion de Jésus : Ponce Pilate.

 

Extrait de l’article de Andrew Lawler « Sous Jérusalem » publié dans le numéro 243 du National Geographic Magazine.

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