Comment ces villes ont inversé la courbe de la grippe espagnole en 1918

La distanciation sociale n'est pas un concept nouveau : elle a permis de sauver des milliers de vies durant la pandémie de grippe espagnole.

De Nina Strochlic, Riley D. Champine
Camp de base américain - section de soins n°45, Aix-Les-Bains, France. Pandémie de grippe espagnole pendant ...
Camp de base américain - section de soins n°45, Aix-Les-Bains, France. Pandémie de grippe espagnole pendant la Première Guerre mondiale.
Photographie de Wikicommons, Domaine public

Philadelphie a connu son premier cas de grippe espagnole le 17 septembre 1918. Le lendemain, pour tenter de stopper la propagation du virus, les autorités de la ville ont lancé une campagne visant à limiter la toux, les crachats et les éternuements en public. Pourtant, dix jours plus tard - malgré la perspective d'une épidémie à ses portes - la ville a organisé un défilé auquel 200 000 personnes ont assisté.

Les cas de grippe ont continué de se multiplier jusqu'au 3 octobre de cette même année, date à laquelle les écoles, les églises, les théâtres et les lieux de rassemblement publics ont été fermés. Deux semaines seulement après le premier cas signalé, on en dénombrait au moins 20 000 de plus.

La pandémie de 1918, également connue sous le nom de grippe espagnole, a duré jusqu'en 1920 et est considérée comme la pandémie la plus meurtrière de l'histoire moderne. Aujourd'hui, alors que le monde se confine en réponse à la propagation du coronavirus, les scientifiques et les historiens étudient l'épidémie de 1918 pour déterminer le moyen le plus efficace de freiner -voire contenir- cette pandémie mondiale. Les efforts mis en œuvre pour endiguer la propagation de la grippe espagnole dans les villes à travers l'Amérique sont autant de leçons pour lutter contre la crise actuelle. 

Depuis le premier cas américain connu, diagnostiqué dans une base militaire du Kansas en mars 1918, la grippe s'est propagée à travers tout le pays. Peu de temps après la mise en place de mesures sanitaires à Philadelphie, un cas est apparu à Saint-Louis. Deux jours plus tard, la ville a fermé la plupart des rassemblements publics et mis en quarantaine les malades. Les commerces ont peu à peu fermé et l'économie a ralenti. À la fin de la pandémie, on dénombrait entre 50 et 100 millions de morts dans le monde, dont plus de 500 000 Américains, mais le taux de mortalité à Saint-Louis était inférieur de moitié à celui constaté à Philadelphie. Les décès dus au virus étaient estimés à environ 385 personnes pour 100 000 à St Louis, contre 807 pour 100 000 à Philadelphie au cours des six premiers mois - la période la plus meurtrière - de la pandémie.

Des changements démographiques majeurs survenus au cours du siècle dernier ont rendu la maîtrise d'une pandémie de plus en plus difficile. La mondialisation, l'urbanisation croissante et des villes plus grandes et plus densément peuplées sont autant de facteurs facilitant la propagation d'un virus sur un continent en seulement quelques heures. Dans le même temps, les outils à notre disposition pour répondre à une telle crise sont restés quasiment les mêmes. Aujourd'hui comme alors, les interventions de santé publique sont la première ligne de défense contre une épidémie en l'absence de vaccin. Ces mesures comprennent la fermeture d'écoles, de magasins et de restaurants ; la mise en place des restrictions en termes de transports ; l'instauration de la distanciation sociale et l'interdiction des rassemblements publics. 

Bien sûr, amener les citoyens à se conformer à de tels ordres est une autre histoire : en 1918, un agent de santé de San Francisco a tiré sur trois personnes alors que l'une d'elles refusait de porter un masque dont le port était obligatoire. Mais finalement, les mesures les plus drastiques et les plus radicales ont porté leurs fruits. Procédant à de nombreuses fermetures commerciales et à des contrôles stricts pour empêcher les rassemblements publics, Saint-Louis, San Francisco, Milwaukee et Kansas City ont réagi le plus rapidement et le plus efficacement à la crise : le taux de transmission du virus a été réduit de 30 à 50 %. La ville de New York, qui a réagi le plus tôt à la crise avec des quarantaines obligatoires et des heures d'ouverture décalées, a enregistré le taux de mortalité le plus bas de la côte est.

SOURCE : MARKEL H, LIPMAN HB, NAVARRO JA, ET AL. NONPHARMACEUTICAL INTERVENTIONS. JAMA.
Photographie de RILEY D. CHAMPINE, NATIONAL GEOGRAPHIC

En 2007, deux études publiées dans Proceedings of the National Academy of Sciences ont cherché à comprendre comment les réactions politiques ont influencé la propagation de la maladie dans différentes villes. En comparant les taux de mortalité, le calendrier et les interventions de santé publique, ils ont constaté que les taux de mortalité étaient inférieurs d'environ 50 % dans les villes qui avaient mis en œuvre des mesures préventives dès le début de l'épidémie, par rapport à celles qui l'avaient fait tard ou ne l'avaient pas fait du tout. Les décisions les plus efficaces concernaient la fermeture simultanée des écoles, des églises et des théâtres et l'interdiction des rassemblements publics. Le temps gagné grâce à la limitation du nombre de nouveaux cas a permis de consacrer du temps au développement de vaccins et de réduire la tension continue pesant sur les systèmes de santé.

Les deux études sont parvenues à une autre conclusion importante : la fin trop précoce des mesures de confinement pouvait entraîner la rechute d'une ville. Saint-Louis, par exemple, forte de son faible taux de mortalité, a levé les restrictions sur les rassemblements publics moins de deux mois après le début de l'épidémie. Une vague de nouveaux cas a rapidement suivi. Parmi les villes qui ont maintenu les interdictions en place, aucune n'a connu une deuxième vague de cas mortels. 

Les études ont révélé que la clef pour inverser et adoucir la courbe de cas mortels était la distanciation sociale. Et cela reste probablement vrai un siècle plus tard, dans la bataille actuelle contre le coronavirus. « C'est un trésor inestimable en termes de données historiques qui viennent à peine d'être utilisées pour nous éclairer », écrit l'épidémiologiste de l'Université Columbia, Stephen S. Morse, dans une analyse des données. « Les leçons de [la pandémie de] 1918, si elles sont bien prises en compte, pourraient nous aider à éviter de répéter les mêmes erreurs aujourd'hui. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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