Vous connaissez Jack l'Éventreur, voici l'histoire des femmes qu'il a tuées

Au 19e siècle, ce tueur en série a terrorisé la ville de Londres. Les vies de ses victimes éclairent d'un jour nouveau notre fascination moderne pour les histoires de meurtre bien réelles.

De Parissa DJangi
Publication 22 août 2023, 19:42 CEST
Mary_Ann_Nichols_memorial

Derrière la légende de Jack l'Éventreur se cachent les histoires bien réelles de celles qu'il a arrachées à la vie, comme Mary Ann Nichols, dite Polly, à laquelle rend hommage cette pierre commémorative installée dans le cimetière de Londres. Toutes vivaient en marge d'une société qui aura attendu leur mort pour leur accorder un soupçon d'attention.

PHOTOGRAPHIE DE Loop Images, Universal Images Group, Getty Images

Certains disent qu'il était chirurgien. Pour d'autres, il n'était qu'un fou, ou peut-être un boucher, un prince, un artiste ou un fantôme. Cet automne, cela fera 135 ans que le meurtrier connu sous le nom de Jack l'Éventreur a plongé la ville de Londres dans la terreur. Au cours du siècle qui a suivi, nous lui avons donné de multiples visages, telle une ombre mystérieuse sur laquelle projeter nos peurs et nos angoisses.

Pour cinq femmes en revanche, Jack l'Éventreur n'était pas un fantôme légendaire ou le personnage d'un roman policier, c'était l'homme qui a mis fin à leur vie de la plus horrible des manières. « Jack l'Éventreur était une personne bien réelle qui a véritablement tué, » souligne l'historienne Hallie Rubenhold, dont le livre The Five raconte la vie de ses victimes. « Ce n'était pas un mythe. »

Qui étaient ces femmes ? Voici leur nom : Maryn Ann Nichols, dite Polly, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Outre le fait d'avoir un nom, elles avaient également des espoirs, des proches, des amis et pour certaines, des enfants. Leurs vies respectives, toutes différentes, nous racontent l'histoire de Londres, le Londres du 19e siècle, une ville qui les avait forcées à se retrancher dans ses bas-fonds et qui attendra leur mort pour leur accorder un peu d'attention.

Un rapport sur le meurtre d'Annie Chapman extrait du journal Illustrated Police News paru le 22 septembre 1888. La découverte du cadavre de Chapman, porteur de lésions rappelant le meurtre de Polly Nichols, a déclenché une vague de terreur lorsque les Londoniens ont réalisé qu'un tueur en série sévissait dans leurs rues.

PHOTOGRAPHIE DE Maurice Savage, Alamy Stock Photo

TERREUR À WHITECHAPEL

Londres n'est pas le point de départ de toutes leurs histoires, mais elle en est bien le point final, et plus particulièrement les ruelles surpeuplées du district de Whitechapel, à l'est de la ville.  « Il n'est probablement pas de pareil spectacle dans le monde à cette ville immense, négligée, oubliée de l'est de Londres, » écrivait Walter Bessant dans son roman All Sorts and Conditions of Men en 1882. « La ville est même négligée par ses propres citoyens, à qui il tardait encore de remarquer leur propre condition d'abandon. »

Les citoyens « abandonnés » de Whitechapel comptaient dans leurs rangs certains des résidents les plus pauvres de la ville. Immigrés, travailleurs de passage, familles, femmes célibataires, voleurs, tous s'entassaient dans les immeubles, les slums (taudis) et les workhouses (hospices) noirs de monde. D'après l'historienne Judith Walkowitz, « Dans les années 1880, Whitechapel incarnait le mal-être social du "Londres marginal" », un lieu où le péché et la pauvreté s'entrelaçaient dans l'imagination victorienne, de quoi faire pâlir les classes moyennes.

La déjà lugubre Whitechapel s'est véritablement transformée en théâtre de l'horreur lorsque le corps mutilé de Polly Nichols a été découvert dans une ruelle sombre aux premières heures du 31 août 1888. Elle est devenue la première des cinq victimes « canoniques » de Jack l'Éventreur, le noyau de femmes dont les meurtres semblent liés et se sont produits sur une courte période.

Un dessin de Mary Jane Kelly publié dans le journal The Penny Illustrated Paper du 24 novembre 1888. Mary Jane était la plus jeune et la plus mystérieuse des victimes de Jack l'Éventreur. C'était également la seule assez fortunée pour s'offrir une chambre dotée d'un lit.

PHOTOGRAPHIE DE Illustration by Universal History Archive, Universal Images Group, Getty Images

Un dessin de Catherine Eddowes publié dans la revue policière illustrée Famous Crimes, Past and Present. Adolescente, elle avait perdu ses deux parents avant de se retrouver dans l'enfer de l'East End londonien.

PHOTOGRAPHIE DE Illustration by Chronicle, Alamy Stock Photo

Le mois suivant, les dépouilles de trois autres femmes ont été retrouvées dans les rues de l'East End, toutes assassinées selon le même mode opératoire : leurs gorges tranchées et, pour la plupart, leur abdomen éventré. Sur certaines victimes, des organes avaient été prélevés. Le cinquième meurtre s'est produit le 9 novembre, date à laquelle Jack l'Éventreur a tué Mary Jane Kelly avec tant de barbarie que la jeune femme était à peine reconnaissable.

Cet « Automne de la terreur », tel qu'il est entré dans l'histoire, a plongé Whitechapel et l'ensemble de la ville dans une effroyable panique et l'identité inconnue du mystérieux tueur n'a fait qu'amplifier le drame. La presse n'a pas hésité à présenter de manière sensationnelle ces meurtres horriblement macabres et la vie des femmes assassinées.

 

POLLY, ANNIE, ELIZABETH, CATHERINE ET MARY JANE

Bien que liées à jamais par la manière dont elles ont été arrachées à la vie, les cinq femmes massacrées par Jack l'Éventreur avaient un autre point commun : elles faisaient partie des habitants les plus vulnérables de la ville, vivant à la lisière de la société victorienne. Pour tenter de gagner leur vie dans l'est de Londres, elles passaient d'un hospice à l'autre, enchaînaient les emplois précaires et gageaient leurs maigres possessions pour une nuit en maison de pension. Si elles ne parvenaient pas à réunir l'argent, elles dormaient simplement dans la rue.

« Personne ne se souciait de qui étaient ces femmes, » indique Rubenhold. « Leurs vies étaient incroyablement précaires. »

Pour Polly Nichols, la précarité était une vieille amie. Née en 1845, elle avait pourtant atteint l'idéal de la femme victorienne en se mariant à l'âge de 18 ans. Après avoir porté cinq enfants, elle avait fini par renoncer à ce mariage en raison d'un mari qu'elle soupçonnait d'infidélité. Au crépuscule de sa vie, Polly avait fait de l'alcool sa compagne et son poison.

Une illustration d'Elizabeth Stride publiée dans le journal The Illustrated Police News en 1888. Elizabeth avait immigré à Londres depuis la Suède alors qu'elle n'avait que 22 ans. Elle était mariée et possédait un café.

PHOTOGRAPHIE DE Maurice Savage, Alamy Stock Photo

Pour Annie Chapman, c'est également l'alcool qui a précipité l'éloignement du chemin considéré comme respectable. Née en 1840, Chapman a passé la majorité de sa vie à Londres et dans le Berkshire. En se mariant à John Chapman, un cocher, en 1869, Annie s'était octroyé une place de choix au sein de la classe ouvrière, mais son goût pour l'alcool et la perte de ses enfants ont détruit sa vie de famille et Annie a fini ses jours dans l'East End.

D'origine suédoise, Elizabeth Stride était une immigrée parmi les milliers qui avaient posé leurs valises dans l'East End. Née en 1843, elle est arrivée en Angleterre à l'âge de 22 ans. À Londres, Stride a vécu plusieurs vies avant de se marier et de devenir propriétaire d'un café.

Catherine Eddowes est née à Wolverhampton en 1842 et a emménagé à Londres durant son enfance, avant de perdre ses deux parents à l'âge de 15 ans. Elle a passé la majorité de sa vie d'adulte avec un seul homme, le père de ses enfants. Avant son meurtre, elle venait tout juste de rentrer à Londres après être allée récolter le houblon dans le Kent, un rituel estival populaire au sein de la classe ouvrière de Londres.

À 25 ans, Mary Jane Kelly était la plus jeune et la plus mystérieuse des victimes de Jack l'Éventreur. D'après les témoignages, Kelly se disait originaire d'Irlande et du Pays de Galles avant son arrivée à Londres. Elle possédait un luxe que les autres n'avaient pas : une chambre avec un lit qui allait devenir la scène de son meurtre.

La croyance selon laquelle toutes ces femmes étaient des travailleuses du sexe est un mythe, comme le démontre Rubenhold dans The Five. Sur les cinq victimes, seules Stride et Kelly étaient connues pour avoir pratiqué le commerce du sexe au cours de leur vie. Le fait que toutes aient été étiquetées « prostituées » nous montre la façon dont la société victorienne percevait les femmes sans domicile. « Elles ont systématiquement été écartées de la société, » déclare Rubenhold, alors même que « la majorité vivait ainsi. »

Ces femmes étaient des êtres humains avec un sens aigu de l'identité. Selon le biographe Robert Hume, leurs amis et leurs voisins les décrivaient comme étant « diligentes », « joyeuses » et « très propres ». Elles vivaient, elles aimaient, elles existaient, jusqu'à cette sinistre nuit de 1888 où soudainement, tout cela leur a été enlevé. 

 

UNE OMBRE ÉTERNELLE

Après la découverte du cadavre d'Annie Chapman, le 8 septembre, la panique a atteint de nouveaux sommets à Londres, puisque ses blessures faisaient écho à la brutalité bouleversante du meurtre de Polly Nichols survenu quelques jours plus tôt. Les enquêteurs ont réalisé que les deux crimes avaient probablement été commis par le même tueur, qui était toujours dans la nature. Qui allait-il frapper ensuite ?

À la fin du mois de septembre, l'agence Central News de Londres reçut une lettre écrite à l'encre rouge de la main d'un homme qui se présentait comme le tueur. Elle était signée « Jack the Ripper », ou Jack l'Éventreur en français. La presse s'est emparée du nom et l'a diffusé dans ses journaux. La couverture des meurtres de Whitechapel s'est emballée pour devenir une fièvre médiatique. Les journalistes jouaient aux funambules sur la ligne mince qui sépare la fiction de la réalité, tout en se hâtant de raconter les détails les plus sordides des crimes et de spéculer sans retenue sur l'identité du tueur.

De nos jours, cette pulsion subsiste, si bien que les détectives amateurs ou les enquêteurs professionnels n'en finissent plus de proposer des suspects, comme l'artiste Walter Sickert, l'écrivain Lewis Carroll, le marin Carl Feigenbaum et un barbier de l'East End, Aaron Kosminski.

Cette fascination sans faille pour l'identité du tueur perpétue « l'idée selon laquelle Jack l'Éventreur serait un jeu, » indique Rubenhold. Elle établit un parallèle entre la ludification des meurtres de Whitechapel et l'obsession moderne pour le true crime, ce genre dédié aux histoires réelles de tueurs qui envahit nos livres et nos écrans. « Lorsque nous parlons de true crime, nous adoptons bien souvent une approche semblable à la légende, comme si ce meurtre n'était pas réel, comme s'il n'avait pas touché de véritables personnes. »

« Ces crimes se produisent encore aujourd'hui et nous ne nous intéressons toujours pas aux victimes, » déplore Rubenhold.

Plus de 135 ans après les faits, les meurtres de Whitechapel n'ont toujours pas été résolus et Rubenhold est convaincue que cela ne changera jamais : « Nous ne trouverons rien qui nous dira catégoriquement qui était Jack l'Éventreur. » Par contre, cette série de meurtres nous en apprend plus sur les valeurs du 19e siècle… et du 21e.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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