Au Moyen Âge, les hommes ont connu une véritable révolution vestimentaire

Dans l'Europe du 14e siècle, divers facteurs sociaux, économiques et techniques ont bouleversé durablement l'industrie de la mode masculine et la relation qu'entretenaient les individus avec leurs vêtements.

De Ana María Velasco, Braden Phillips
Publication 20 janv. 2024, 10:30 CET
Les chaussures pointues étaient des accessoires incontournables à la cour de Philippe le Bon, un duc bourguignon célèbre ...

Les chaussures pointues étaient des accessoires incontournables à la cour de Philippe le Bon, un duc bourguignon célèbre pour son sens de la mode. Rogier van der Weyden, miniature du milieu du 15e siècle, Chroniques du Hainaut.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Le 14e siècle ne fut pas seulement marqué par la guerre et la peste, mais aussi par une transformation des tendances vestimentaires masculines qui provoquèrent une révolution de l’industrie de la mode. Les vêtements amples portés depuis des siècles furent remplacés par de nouveaux styles étonnamment fins et près du corps, destinés à dévoiler la silhouette de ceux qui les portaient. Pour de nombreux historiens, cette transformation radicale de la garde-robe de l’élite européenne marqua la naissance de la mode occidentale moderne.

À cette époque, les membres de l’aristocratie et les riches marchands commencèrent à porter des vêtements davantage destinés à mettre le corps en valeur, tels que des pourpoints courts et serrés, des collants en laine arborant des couleurs vives, et des capuches à queues pendantes. Les jambes des hommes, auparavant cachées sous des robes, étaient désormais dévoilées au grand jour. Des chaussures en cuir, connues sous le nom de poulaines, firent également fureur du fait de leur forme pointue et allongée.

Au milieu du 15e siècle, la mode masculine atteignit un pic de splendeur à la cour de Bourgogne, réputée pour son style extravagant sous le règne de Philippe le Bon. La mode, la culture et le pouvoir s’entremêlaient : le roi nomma le maître d’atelier flamand Jan van Eyck peintre de la cour, et la Flandre remplaça Paris en tant que centre de la musique polyphonique, une montée en puissance qui rivalisait avec les gloires naissantes de la Renaissance italienne.

 

FABRICATION SUR MESURE

Les progrès réalisés dans la confection des vêtements jouèrent un rôle essentiel dans l’évolution de l’industrie de la mode. Auparavant, la fabrication des textiles se faisait par le biais de métiers à tisser rectangulaires capables de ne produire que des tissus larges, carrés et angulaires qui n’épousaient pas les contours du corps. C’est pourquoi il était plus facile de draper des vêtements que de les créer sur mesure.

Au 14e siècle, les vêtements des hommes fortunés commencèrent à être fabriqués à partir de morceaux de tissu individuels et plus petits, une méthode permettant une confection plus précise ainsi qu’une plus grande variété de motifs. Plutôt que de draper, les créateurs se mirent ainsi à découper, à coudre et à adapter le tissu au corps sur lequel il était destiné à être porté.

Avant le 14e siècle, les hommes et les femmes de l'élite portaient de longues tuniques avec des plis et des couches de tissu tombantes qui masquaient leur corps. Les tuniques des hommes étaient généralement un peu plus courtes que celles des femmes, comme le montre cette illustration du 12e siècle (du Codex Manesse) représentant un troubadour et sa dame.

PHOTOGRAPHIE DE Tarker, Bridgeman

« Lorsque, pour la toute première fois, un vêtement peut être réellement conçu sur mesure afin de s’adapter au corps d’un individu, cela transforme la relation entre le vêtement et celui qui le porte », explique Laurel A. Wilson, chercheuse en histoire de la mode au Centre d’études médiévales de l’Université Fordham.

Selon la chercheuse, les années 1330 marquèrent une décennie de grande transformation. Divers facteurs sociaux et économiques contribuèrent alors à redéfinir la mode. Alors qu’une classe marchande en pleine émergence cherchait à se faire reconnaître socialement, plus haut dans la société, les aristocrates développaient des gradations de statut afin de se distinguer à la fois des autres aristocrates et de cette classe marchande de plus en plus riche : des guerres de statut qui s’exprimaient notamment à travers les vêtements. Les tailleurs étaient ainsi très demandés, et leurs services ne tardèrent pas à devenir trop chers pour les personnes des classes sociales inférieures.

 

LA FAST FASHION

Ce changement radical de la mode conquit rapidement l’Europe occidentale, probablement car la culture de cour était commune aux différents États. Les gammes de choix de plus en plus diverses donnèrent naissance à des marchés et à des industries spécialisés dans des tissus, ornements et types de vêtements. Parallèlement à l’industrie lainière déjà bien établie en Europe, des tissus exotiques comme la soie, le damas et le velours, auparavant importés, étaient désormais fabriqués en Italie et dans le nord de la Belgique.

L’accès à un plus vaste choix de vêtements et leur commercialisation croissante s’accompagnèrent d’un autre élément fondamental de l’industrie moderne : le renouvellement rapide de la mode. « Au cours du 14e siècle, la mode masculine commença à évoluer très rapidement, une fois par décennie, alors que ce processus se faisait auparavant sur plusieurs siècles », révèle Wilson. « Ce système est toujours d’actualité, mais à un degré encore plus élevé. »

Ces évolutions constantes n’étaient néanmoins pas du goût de tout le monde, en particulier des plus conservateurs. Dans les années 1340, l’auteur anonyme de la Chronique de Westminster s’offusquait de voir les Anglais passer « d’une difformité vestimentaire à une autre chaque année » et abandonner « l’honorabilité traditionnelle des vêtements longs et amples ». Ici, le terme « difformité » fait référence à la variété des types de confection qui se développaient à cette époque : « courts, serrés, disgracieux, coupés, lacés, attachés et boutonnés de partout, avec des manches et des étoles de surcots et des capuchons trop longs, et ce aussi bien dans leurs vêtements que dans leurs chaussures ». Ce travail, concluait-il, appartenait davantage aux « tortionnaires et aux démons qu’aux hommes ».

Dans les années 1340, le chroniqueur français Jean de Venette participa au concert d’indignations à l’encontre des vêtements masculins devenus, selon eux, trop courts et serrés, notant que les hommes ne pouvaient se pencher ou s’agenouiller sans montrer « leurs sous-vêtements et ce qu’il y avait dedans ».

 

LA COUR DE BOURGOGNE

Plus tard, au 15e siècle, les cours des ducs de Bourgogne, principalement établies dans les riches villes de Flandre (actuelle Belgique), étaient devenues le centre de la mode médiévale. En tant que plus grande région de fabrication de tissus en Europe occidentale, la Flandre menait les tendances vestimentaires. Philippe le Bon (1396-1467), le plus important des ducs bourguignons, fit du noir sa couleur caractéristique ; en la portant, il associait le style et le spectacle à l’expression du deuil de son père, tué en France en 1419.

Bien que le style personnel de Philippe pût sembler sobre, sa cour était quant à elle connue pour son extravagance, comme un lieu où les personnes les mieux vêtues d’Europe pouvaient se réunir afin d’arborer leurs plus belles tenues vestimentaires. À la cour, du sommet des coiffes coniques des femmes aux bouts pointus des chaussures des hommes, les silhouettes des vêtements masculins et féminins étaient allongées et pointues. Les doublets serrés du 14e siècle se transformèrent en une silhouette encore plus marquée, avec des tailles étroitement serrées et des épaules larges accentuées par l’ajout de rembourrage.

 

LA MODE CHEZ LES FEMMES

Régulièrement représentée vêtue des dernières tendances du moment, Anne de Bourgogne, la sœur de Philippe, était elle aussi une véritable icône de la mode. Le Bedford Book of Hours publié en 1430 montre l’aristocrate bourguignonne en prière, vêtue d’une longue robe appelée houppelande, faite d’un tissu très coloré couvert de branches rouges entrelacées, de feuilles vertes et de fruits bleus sur un fond jaune.

Pour être à la mode à la fin du 15e siècle, les dames bourguignonnes portaient presque toujours une coiffe, comme le fait Marie de Bourgogne, représentée à gauche sur cette œuvre de la fin du 15e siècle.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Les femmes portaient de longues robes avec un large col en V, des manches ornées de décorations, ainsi qu’un ourlet doté d’une bande. Le haut de la silhouette était marqué par une coiffe pointue, plus élaborée encore que les hennins des décennies précédentes, avec un ensemble de voiles de lin soutenus par des fils (les spécialistes comparent ce style aux derniers temps de l’architecture gothique du nord de l’Europe). À la fin du 15e siècle, pour être à la mode, les dames bourguignonnes se devaient de porter des coiffes, que les clercs parisiens comparaient à des « cornes de bélier » et à des « clochers ».

Bien qu’il fût moins marqué que chez les hommes, le style féminin connut lui aussi une évolution notable. Les femmes portaient toujours des robes destinées à cacher leurs jambes, mais les vêtements étaient désormais plus colorés et plus étoffés. Le plus grand changement pouvait s’observer au-dessus de la tête avec les hennins, des coiffes qui pouvaient prendre la forme d’un capuchon court et plat ou d’un cône haut et pointu. Des voiles tombaient souvent à l’arrière de ces derniers, et le chapeau lui-même augmentait la taille et accentuait le front de la personne qui le portait.

 

DES LOIS CONTRE LA MODE

À travers l’Europe occidentale, les sommes dépensées pour la mode atteignirent un tel niveau que les autorités mirent au point des lois somptuaires destinées à réglementer les vêtements autorisés pour chaque catégorie de population.

De telles lois avaient déjà existé avant le 14e siècle. La plus ancienne, datant du règne de Jacques Ier d’Aragon (actuelle Espagne) au 13e siècle, interdisait par exemple les vêtements coupés et ornés de franges. Les lois somptuaires florentines de 1322-1325 interdisaient quant à elles « les vêtements ornés d’images ou de représentations découpées, travaillées ou superposées d’arbres ou de fleurs, d’animaux ou d’oiseaux, ou de toute autre figure ».

Des nobles français somptueusement bien vêtus échangent des anneaux dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, un manuscrit enluminé datant du début du 15e siècle. Les vêtements à manches longues et évasées, appelés des houppelandes, cessèrent d'être à la mode dans les décennies qui suivirent.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Face à des vêtements de plus en plus élaborés, ces réglementations durent être affinées. Certaines lois furent conçues pour protéger les industries nationales par le biais de restrictions sur l’achat de produits étrangers, ou simplement pour limiter les dépenses. D’autres cherchaient à limiter les perturbations sociales causées par de nouvelles modes jugées radicales ; les préambules des lois somptuaires font souvent référence à une perte des vertus traditionnelles. Plutôt que sur le nombre de vêtements, les lois anglaises se penchent quant à elles sur le coût maximum autorisé pour du tissu, et visaient également les chaussures à bout pointu. Ces chaussures devenant de plus en plus longues, le Parlement adopta au milieu du 14e siècle une loi interdisant à tous les membres de la noblesse, à l’exception des plus hauts dignitaires, de porter des chaussures ou des bottes dont la pointe dépassait les 5 centimètres.

Selon Wilson, leur objectif principal était de préserver les distinctions de classe : « Au fond, les lois somptuaires sont le reflet d’une anxiété sociétale face à la disparition des classes et des statuts. »

Dans la pratique, les lois somptuaires européennes étaient cependant rarement appliquées, à l’exception des lois italiennes, qui se concentraient sur les vêtements et les ornements des femmes. Sur les autres territoires européens, peu de preuves permettent de supposer que les lois soient parvenues à dissuader les populations de se procurer les nouveaux vêtements à la mode. Ces règles visaient à affirmer les valeurs des individus qui détenaient le pouvoir et à renforcer les identités nationales ou de groupe, mais selon Wilson, au fil du temps, la popularité et la disponibilité grandissantes des nouvelles tendances vestimentaires parvinrent à échapper à toutes les tentatives de contrôle : « Les lois somptuaires s’amenuisèrent à mesure que la mode atteignait les individus en bas de l’échelle sociale, et disparurent complètement au 18e siècle, période à laquelle la mode était devenue universelle. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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