Trafalgar : quels furent les derniers mots de l'Amiral Nelson ?

Horatio Nelson est célèbre pour avoir pour avoir empêché l’expansion maritime de Napoléon Mais qu’entendait-il au juste par "Embrasse-moi, Hardy", les derniers mots qu'on lui prête ?

De Kelly Faircloth
Publication 16 mars 2026, 14:07 CET
La mort d’Horatio Nelson était un sujet commun dans la peinture du début du 19e siècle. ...

La mort d’Horatio Nelson était un sujet commun dans la peinture du début du 19e siècle. Ce tableau d’Arthur William Devis fut achevé peu de temps après le décès de l’amiral sur le HMS Victory, en 1805.

PHOTOGRAPHIE DE incamerastock, Alamy

Alors que la bataille de Trafalgar faisait rage autour de lui, l’amiral Horatio Nelson agonisait dans les profondeurs de son vaisseau amiralaprès avoir été fauché par une balle française. Nous étions en 1805 et Nelson était devenu le héros naval le plus reconnaissable de Grande-Bretagne en se faisant un nom lors des guerres napoléoniennes. Il avait acquis un titre et, dans un épisode passé à la postérité, perdu un bras ; il était presque aussi célèbre pour sa vie privée scabreuse que pour ses exploits audacieux.

La blessure de Nelson ne lui laissait pas vraiment d’échappatoire : un sergent d’infanterie français avait tiré un coup mortel qui toucha le commandant de la flotte britannique à l’épaule, avant de traverser ses côtes et sa colonne vertébrale. Alors que la vie de Nelson s’éteignait, le capitaine du navire, Thomas Hardy, fidèle subordonné qui avait servi aux côtés de Nelson durant des années, était sur le pont à superviser une bataille qui aboutirait à une victoire décisive des Britanniques. Au milieu des tirs de canons, Thomas Hardy descendit deux fois dans les profondeurs du navire pour informer Nelson de l’évolution de la bataille sanglante. Ce fut lors de l’une de ces visites que Nelson aurait murmuré une requête qui passerait à la postérité : « Embrasse-moi, Hardy ». Selon le récit fait par le chirurgien du navire, William Beatty, Hardy se serait penché et aurait déposé, en s’attardant un peu, un baiser sur la joue de Nelson, puis aurait déposé un autre baiser sur le front.

Portrait d’Horatio Nelson jeune homme réalisé en 1781. L’amiral Nelson perdit son bras droit en 1797 ...

Portrait d’Horatio Nelson jeune homme réalisé en 1781. L’amiral Nelson perdit son bras droit en 1797 lors de la bataille de Santa Cruz de Tenerife qui vit les Espagnols l’emporter sur les Britanniques.

PHOTOGRAPHIE DE NATIONAL MARITIME MUSEUM, GREENWICH, London, Bridgeman Images

Au cours des siècles qui suivirent, « Embrasse-moi, Hardy », est devenue une formule apocryphe traitée comme s’il s’agissait des derniers mots d’Horatio Nelson, quoique William Beatty ait affirmé que ses ultimes paroles furent « Dieu merci, j’ai rempli mon devoir », répétées plusieurs fois tandis qu’il agonisait. La signification de la première formule est vivement débattue depuis le début du 19e siècle, d’autant plus que l’amiral Nelson est devenu indissociable de l’identité britannique. Le héros naval, immortalisé en bronze au sommet d’une colonne de près de 52 mètres de haut à Trafalgar Square, occupe aujourd’hui encore une place immense dans l'imaginaire national britannique.

Certains ont émis l’hypothèse que la formule « Embrasse-moi, Hardy » comporte une connotation homosexuelle, tandis que selon d’autres, ces mots sont une expression d’amitié entre deux hommes dont les existences furent liées par les années de carnage des guerres napoléoniennes. Tout récemment, la Walker Art Gallery de Liverpool a relancé le débat. Cette galerie d’art a inclus deux tableaux représentant les derniers instants de Nelson dans une collection sur les « relations queer » avec l’explication suivante :

Ces dernières paroles, ainsi que la relation entre Nelson et Hardy, ont fait l’objet depuis lors de spéculations, tant populaires qu’académiques. Que leur relation ait été de nature sexuelle ou non, nous l’ignorons, mais leur amitié reflète les liens étroits qui se formaient entre les hommes en mer.

Il est impossible de savoir qui Nelson désirait en son for intérieur. Mais le simple fait d’envisager des possibilités plus vastes ouvre la porte à une compréhension plus riche de la vie au sein de la puissante marine britannique aux 18e et 19e siècles, ainsi qu’à une plus grande appréciation des nuances de genre et de sexualité à cette époque.

 

L’ASCENSION DE NELSON VERS LA GLOIRE

« Nelson est le génie tutélaire de la guerre navale », explique Andrew Lambert, historien naval et biographe de Nelson.

Horatio Nelson vit le jour en 1758 dans des circonstances ni illustres, ni privilégiées. Son parcours vers l’héroïsme naval fut improbable : enfant, il était de constitution fragile et souvent malade. « Qu’a fait le pauvre Horace, qui est si faible, que l’on doive, entre tous, l’envoyer mener la vie rude en mer ? », se demanda un jour son oncle dans une lettre. Il rejoignit malgré tout la marine britannique en 1771, à l’âge de 13 ans seulement ; à 20 ans, il était déjà capitaine de son premier navire.

Dans le tumulte des guerres napoléoniennes, Nelson ne tarda pas à se distinguer en tant que commandant audacieux et hautement efficace, un commandant doté de la rare capacité de se forger une vue d’ensemble : « Il est nettement plus talentueux qu’un très large groupe d’officiers exceptionnellement courageux, professionnels et accomplis », souligne Andrew Lambert.

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    La Mort du premier vicomte Nelson à la bataille de Trafalgar, gravure de R. Cooper d’après William Marshall Craig.

    PHOTOGRAPHIE DE incamerastock, Alamy

    Au pays, ses succès militaires se traduisirent par une renommée immense, notamment après la bataille du Nil, en 1798, qui porta un coup fatal à la tentative malheureuse de Napoléon Bonaparte de s’étendre en Égypte. « La Grande-Bretagne fut prise de Nelsonmania et on se mit à le célébrer au travers de statues, de tableaux, de gravures et de chansons, et à reproduire son portrait sur des plateaux à thé, des pichets, des boucles d’oreille, des broches, des éventails, des rubans et des châles », écrit l’historien Jenny Uglow. Jane Austen en personne y alla de son hommage, arborant temporairement pour marquer l’événement une « toque mamelouke » d’inspiration égyptienne évoquant un fez.

    À l’époque où Nelson mena la flotte britannique lors de la bataille de Trafalgar, sa réputation était déjà scellée et sa célébrité confirmée. Quand la balle du tireur d’élite l’atteignit, Nelson était en train de commander trente-trois navires britanniques depuis le pont du HMS Victory, dont Thomas Hardy était le capitaine. Comme l’explique Andrew Lambert, Nelson tenait Thomas Hardy en « très haute estime » et avait grande confiance en lui.

    Cela avait son importance, car Nelson et Hardy vécurent probablement ensemble dans une grande promiscuité tout en gérant des situations hautement dangereuses. La confiance était une question de vie et de mort et engendrait des liens personnels et professionnels étroits. Et cela valait pour la relation de Nelson et Hardy ; en 1797, Nelson se mit en danger, lui et son navire, la Minerve, pour aller secourir Hardy plutôt que de l’abandonner, en annonçant « Je ne perdrai pas Hardy ».

    Mais à la fin, ce fut Hardy qui perdit Nelson.

    L’amiral savait que le tir allait être fatal. Il se serait tourné vers Thomas Hardy et aurait dit : « Hardy, je crois qu’ils y sont enfin parvenus. » Selon William Beatty, après avoir été emmené dans la cale, Nelson aurait à plusieurs reprises, et avec impatience, demandé qu’on fasse venir Hardy : « Personne ne m’amènera HARDY ? Il doit être mort : il est sûrement anéanti. » Immédiatement après la mort de l’amiral, un autre capitaine écrivit : « Pauvre Hardy […], j’éprouve pour lui plus de compassion peut-être que la ténuité de nos liens ne le justifie. »

     

    AMITIÉ ROMANTIQUE DANS LA MARINE BRITANNIQUE

    Dans la Grande-Bretagne georgienne, le dernier souhait de Nelson, celui de recevoir un baiser sur son lit de mort, n’était pas inhabituelle. Andrew Lambert fait observer que Nelson aurait probablement déposé lui-même un baiser sur le front d’autres hommes à l’article de la mort en guise de réconfort. Dans l’espace exigu d’un navire de guerre, loin des amis et de la famille restés à terre, dans les moments de douleur et de peur, tout ce que l’on avait quand on était marin, c’était les autres marins. Andrew Lambert interprète ce baiser comme « un dernier contact humain ».

    Mais les derniers mots que l’on prête à Nelson offrent un aperçu des liens intimes qu’entretenaient les hommes de la flotte de Nelson. « L’intimité entre hommes tenait une place très importante dans la vie des personnes de cette classe sociale. L’amitié romantique, comme l’appellent parfois les historiens, est très importante pour eux, ces hommes entretiennent des liens très étroits et intenses », explique l’historien Seth Stein LeJacq, qui travaille sur l’histoire queer de la marine britannique. « Les lettres qu’ils s’écrivent les uns les autres sont parfois très lyriques et recèlent un langage que l’on ne s’attend pas à retrouver entre amis platoniques de nos jours. » La façon dont ces hommes communiquaient peut déconcerter les observateurs du 21e siècle.

    « On pouvait être totalement platonique tout en s’écrivant des lettres très sentimentales, en s’enlaçant ou en partageant son lit, révèle Seth Stein LeJacq. C’[était] une possibilité admise et personne [n’allait] vous regarder de travers si vous faisiez cela. » Cette ambiguïté pouvait abriter bien des choses.

    L’explication de la Walker Gallery concernant l’inclusion de Nelson et Hardy dans sa collection propose un point de vue qui reflète les relations compliquées des hommes en mer :

    Des relations intimes, tant sexuelles que platoniques, pouvaient se nouer entre les membres de l’équipage alors qu’ils passaient plusieurs mois loin de chez eux et de leurs familles. Ces relations ne remplaçaient pas nécessairement celles à terre mais n’en étaient pas moins importantes. Pour beaucoup, la célèbre requête de Nelson symbolise cette histoire queer de la vie en mer, parfois occultée.

    Ces relations s’expliquaient en partie par la réalité de la marine en tant qu’institution. « C’est une coupe transversale géante de la société », illustre Seth Stein LeJacq. La pratique dite de la presse, par laquelle la marine britannique contraignait des civils à la conscription, contribua à sa diversité en permettant le recrutement d’hommes du monde entier. Cela incluait des hommes qui pouvaient se désigner par des étiquettes typiquement georgiennes telles que mollies ou flops, des termes largement tombés en désuétude et remplacés par des mots comme queer.

    La facette queer de la marine ne semble pas avoir été un secret dans l’Angleterre georgienne, car il s’agissait d’un lieu commun de la culture populaire de l’époque. Un roman à succès des années 1740, Les Aventures de Roderick Random, met en scène des « personnages merveilleux, très manifestement queer », notamment un dandy tout de rose vêtu répondant au nom de Captain Whiffle. Seth Stein LeJacq attire également l’attention sur une plaisanterie particulièrement osée dans le roman Mansfield Park de Jane Austen : « Certainement, d’avoir habité chez mon oncle m’a permis de faire la connaissance de tout un cercle d’amiraux. Des contre-, des vice-, j’en ai vu plus qu’à ma suffisance. » Comme de nombreux Britanniques de l’époque, Jane Austen entretenait un lien direct avec la marine, car ses deux frères y officiaient.

    Être queer était également davantage toléré dans la marine britannique que ne le pensent les observateurs modernes. « Officiellement, les lois étaient très dures ; dans la pratique, elles ne sont pas appliquées si fréquemment que cela, en fait, et nous voyons beaucoup de tolérance », explique Seth Stein LeJacq. Dans les cas qu’il a étudiés, les autorités faisaient preuve de « beaucoup de discrétion et de clémence quand elles le pouvaient. Elles s’efforçaient dans de nombreux cas d’éviter les sanctions les plus lourdes. »

    Ceci est en grande partie dû au fait que la marine avait des problèmes plus importants, à savoir la désertion. « On est en lutte constante pour trouver suffisamment de marins pour armer les navires, et c’est une menace existentielle ; on s’inquiète de ce que les Français vont traverser la Manche et prendre le contrôle », explique Seth Stein LeJacq. Cette peur contribua au statut de héros de Nelson : il s’était tenu en personne entre Napoléon et les plages de l’Angleterre.

     

    LA VIE PERSONNELLE SCANDALEUSE DE L’AMIRAL

    La vie personnelle très scandaleuse – et très publique – de l’amiral n’enleva rien aux suggestions de possibles penchants queer. Nelson était marié à une femme qu’il avait rencontrée aux Antilles et ramenée en Grande-Bretagne en 1787. Mais en 1800, il l’avait notoirement délaissée pour sa maîtresse, Emma Hamilton. Tous deux étaient charismatiques et truculents : Emma, modèle pour artistes et célébrité à part entière, était « un véritable sex-symbol de l’époque », précise Seth Stein LeJacq. Le couple se rencontra à Naples, où Nelson se lia d’amitié avec elle et son époux bien plus âgé, Sir William Hamilton, alors ambassadeur britannique de la ville italienne.

    Amy Lyons, dite Emma Hamilton ou Lady Hamilton, fut la maîtresse d’Horatio Nelson de 1800 à ...

    Amy Lyons, dite Emma Hamilton ou Lady Hamilton, fut la maîtresse d’Horatio Nelson de 1800 à sa mort en 1805. Le couple, dont la relation n’était un secret pour personne, avait une fille, Horatia.

    PHOTOGRAPHIE DE Mary Evans, Bridgeman Images

    Horatio Nelson et Emma étaient loin d’être discrets quant à leur liaison. Non seulement leur union donna une fille, mais l’arrangement entre Nelson et Emma et l’époux de cette dernière était inhabituelle. Le trio partageait une maison en Angleterre et quand Sir William mourut, Nelson et Emma se tinrent à son chevet. Si les hommes de haut rang avaient des maîtresses presque par principe, Nelson s’affichait avec Emma à son bras et finit par se séparer totalement de sa femme. Leur liaison devint un sujet récurrent de la presse populaire, une véritable intrigue de tabloïd. Quand le caricaturiste James Gillray figura la mort de Nelson, il imagina l’homme mourant bercé dans les bras d’une Britannia présentant une ressemblance frappante avec Emma.

    Sur son lit de mort, Nelson parla à plusieurs reprises d’Emma et de leur fille, demandant à Thomas Hardy de faire en sorte qu’Emma reçoive ses cheveux et ses effets personnels. Une biographie publiée en 2006, England’s Mistress : The Infamous Life of Emma Hamilton, suggère que Nelson pensait en fait à Emma quand il prononça ses dernières paroles, désorienté par la douleur et la perte de sang. « Il est vraisemblable que Nelson, déjà sur le sujet d’Emma, étaient en train d’essayer de dire : “Embrasse Emma pour moi, Hardy.” » Mais que personne ne l’ait interprété de la sorte à l’époque, Thomas Hardy y compris.

    La mort spectaculaire de l’amiral Nelson devint un aspect important de son histoire, gravé dans la mémoire nationale britannique, et le célèbre « Embrasse-moi, Hardy » prit une dimension propre, devenant le genre de mythe national exploité par la troupe comique des Monty Python. Pourtant, comme le fait remarquer Andrew Lambert, il n’existe tout simplement aucune preuve tangible d’une relation romantique avec Thomas Hardy, malgré des siècles de spéculations et de sous-entendus : « Il n’y a aucune preuve, et la presse de l’époque était remarquablement calomnieuse. S’il y avait eu le moindre indice, on l’aurait trouvé quelque part », relève l’historien.

    Mais l’ambiguïté demeure : « Si nous adoptons le point de vue d’une personne du début du 19e siècle, il ne serait pas surprenant du tout de dire, sur votre lit de mort, “Embrasse-moi” à un ami cher ou à un collègue ou à un frère d’armes aux côtés duquel on s’est battu, explique Seth Stein LeJacq. On pouvait évidemment dire cela à son amant dans ses derniers instants. C’était une ambiguïté qui existait certainement pour eux, et elle existe clairement pour nous aussi. »

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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