Qu’est-il arrivé aux enfants de Cléopâtre et de Marc Antoine ?

Si les jumeaux Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné furent faits prisonniers, ils jouèrent tout de même un rôle important dans l’histoire romaine.

De Sarah Bond
Publication 16 sept. 2026, 11:50 CEST
Emblème de Cléopâtre Séléné, seule fille de Cléopâtre et de Marc Antoine. Emprisonnée à la mort ...

Emblème de Cléopâtre Séléné, seule fille de Cléopâtre et de Marc Antoine. Emprisonnée à la mort de ses parents, elle devint reine à son tour.

Emblème de Cléopâtre Séléné, seule fille de Cléopâtre et de Marc Antoine. Emprisonnée à la mort de ses parents, elle devint reine à son tour.

Au mois d’août 29 av. J.-C., Octavien, fils adoptif de Jules César, organisa à Rome une somptueuse procession triomphale. Âgé de 33 ans, il venait d’être sacré vainqueur ultime d’une longue lutte pour le contrôle de l’Empire romain et, pour célébrer sa victoire, le nouvel empereur organisa une parade de trois jours fêtant sa victoire sur Marc Antoine et Cléopâtre et l’acquisition de l’Égypte. Durant son triomphe, Octavien fit défiler dans les rues de Rome, comme trophées de guerre vivants, deux enfants du couple malheureux : les jumeaux Cléopâtre Séléné et Alexandre Hélios, âgés de dix ans.

Octavien avait souhaité présenter la reine vaincue d’Égypte en personne aux milliers de Romains qui bordaient les rues. Les historiens Suétone, à la fin du premier et au début du deuxième siècle, et Dion Cassius, au deuxième et au début du troisième siècle, affirmèrent tous deux que lorsque Octavien découvrit Cléopâtre s’était suicidée, il se serait hâté d’envoyer chercher des charmeurs de serpents afin qu’ils tentent d’extraire le poison de l’aspic qui l’avait mordue. Le triumvir n’eut pas l'occasion de faire parader Cléopâtre elle-même enchaînée, mais il put se servir de ses enfants, encore en vie, pour envoyer un signal de puissance.

Dans la chaleur accablante de l’été romain, des serviteurs portèrent une effigie de Cléopâtre sur un lit de parade. Derrière marchaient les jumeaux de la reine. Octavien reçut un arc de triomphe dans le Forum romain pour marquer l’occasion. Les derniers vestiges de la République s’estompaient.

Mais cette ignominieuse marche ne fut ni la fin d’Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné, ni la fin du legs de leur mère. Au contraire, les jumeaux perpétuèrent la lignée ptolémaïque et survécurent comme captifs au sein du foyer de l’ex-épouse de leur père. Les travaux historiques contemporains consacrés à leur vie révèlent comment ces otages royaux détenus par les Romains jouèrent un rôle déterminant dans les luttes politiques impitoyables de la fin de la République romaine. Ils montrent également comment l’héritage et le souvenir de Cléopâtre se perpétuent aujourd’hui, notamment grâce à la vie remarquable et à la résilience de sa fille.

À la mort de la reine Cléopâtre, les Ptolémées régnaient depuis près de trois siècles. Le premier Ptolémée était l’un des généraux d’Alexandre. En 332 av. J.-C., Alexandre le Grand vainquit les Perses, s’emparant de l’Égypte au profit de la Macédoine et de son vaste empire. À la mort d’Alexandre, en 323 av. J.-C., ses généraux administrèrent ces territoires au nom de ses héritiers. Ptolémée Ier vit là une aubaine et prit le titre de roi d’Égypte en 305 av. J.-C., créant la dynastie ptolémaïque, qui perdura jusqu’à l’annexion du royaume par Rome, qui en fit une province. 

En 51 av. J.-C., Cléopâtre, âgée de 18 ans, monta sur le trône à la mort de son père, qui avait fait d’elle son héritière. Les traditions ptolémaïques du mariage incestueux exigeaient qu’elle épousât ses frères et règne avec eux. Elle épousa d’abord Ptolémée XIII, qui avait dix ans à l’époque de son mariage avec elle, et plus tard Ptolémée XIV, qui n’en avait que douze. Malgré (ou probablement à raison de) ses mariages avec ses jeunes frères, la reine n’eut aucun enfant avec eux. Ses quatre enfants furent tous de Jules César et de Marc Antoine.

On présenta César à Cléopâtre durant sa campagne militaire à Alexandrie. Le biographe Plutarque, au début du deuxième siècle de notre ère, raconte qu’on la transporta clandestinement dans un sac à linge. Une erreur de traduction commise au 18e siècle transforma le sac en tapis enroulé, image qui s’ancra ensuite dans la mémoire culturelle, notamment par le biais d’artistes comme Jean-Léon Gérôme. Un an plus tard, Cléopâtre donna naissance à un fils nommé Césarion, qui deviendrait plus tard Ptolémée XV et règnerait avec sa mère.

Elle, Césarion et son frère-époux, Ptolémée XIV, se trouvaient à Rome en l’an 46 lors du quadruple triomphe de Jules César. Ils séjournèrent dans sa ville, de l’autre côté du Tibre, tandis que, comme le rapporte Appien, le somptueux triomphe était fêté dans son cortège d’or, de couronnes, de largesses et de prisonniers. Selon Plutarque, on porta dans le cortège triomphal un enfant nommé Juba II, fils du roi de Numidie, tandis qu’Arsinoé IV, sœur rebelle de Cléopâtre, défilait elle aussi dans les rues en tant que trophée de Jules César. Cléopâtre savait que ce n’était pas là un sort souhaitable.

À la mort de Jules César aux ides de mars, Cléopâtre continua de régner sur l’Égypte. Pendant ce temps, son futur partenaire, Marc Antoine, consolida le trio politique du second triumvirat, un pacte politique passé entre Octavien, Antoine et un soutien de César nommé Lépide, en épousant la sœur du jeune Octavien, Octavie, en 40 av. J.-C.

Ces statues en grès figurent les jumeaux de Cléopâtre et de Marc Antoine.

Ces statues en grès figurent les jumeaux de Cléopâtre et de Marc Antoine.

Ces statues en grès figurent les jumeaux de Cléopâtre et de Marc Antoine.

Octavie n’était pas la première épouse de Marc Antoine ; le politicien se maria quatre fois au total. Mais Marc Antoine n’était pas un homme lié par la monogamie. En 41 av. J.-C., il fit la rencontre de Cléopâtre à Tarse, en actuelle Turquie. Peu après, il passa l’hiver à Alexandrie en compagnie de la reine, une décision qui allait mener à une installation permanente.

Peu après l’arrivée de Marc Antoine en Égypte, Cléopâtre donna naissance aux jumeaux, prénommés Alexandre Hélios, en référence au Soleil, et Cléopâtre Séléné, en référence à Lune. Bien qu’on en sache peu sur leur jeunesse, en 2012, l’égyptologue Giuseppina Capriotti a identifié les traits des deux jumeaux sur une statue en grès provenant du temple d’Hathor à Dendérah. On avait gravé sur cette sculpture de dix mètres de haut des étoiles. Un serpent enveloppe les enfants, l’un porte en auréole le Soleil et l’autre la Lune. Elle donna un troisième enfant à Marc Antoine, Ptolémée Philadelphe. Nous en savons peu sur la vie quotidienne des enfants, si ce n’est qu’ils eurent une enfance traditionnelle et privilégiée au sein du palais d’Alexandrie. Cléopâtre Séléné, ses frères et Antyllus, son demi-frère et l’héritier de Marc Antoine, reçurent une éducation fondée sur les arts libéraux et nouèrent des liens étroits avec Cléopâtre et Marc Antoine.

Les héritages publiquement annoncés par Cléopâtre et Marc Antoine pour leurs enfants firent lever quelques sourcils à Rome ; comment Marc Antoine pouvait-il redistribuer des territoires romains à ses enfants illégitimes comme si le système républicain de gouvernance n’existait plus ? Pourtant, en 34 av. J.-C., Cléopâtre et Antoine organisèrent une cérémonie, que l’on appela plus tard « donations d’Alexandrie », dont le but était de répartir l’empire oriental entre leurs enfants et Césarion lors d’un événement présomptueux qui vit l’est de la Méditerranée et des régions de l’Afrique du Nord être découpées.

Deux ans après que la nouvelle de la cérémonie infamante fut parvenue aux oreilles de Rome, Antoine divorça formellement d’Octavie. Cette séparation fut une annonce sans équivoque : les tensions entre Antoine et Octavien s’étaient transformées en inimitié. L’antipathie entre Antoine et Octavien culmina lors de la bataille navale d’Actium, en 31 av. J.-C., au large de la Grèce. Bien qu’Antoine et Cléopâtre aient disposé de plus de bateaux, ils perdirent cet affrontement décisif. Voyant la bataille perdue, Cléopâtre s’enfuit avec sa flotte royale, suivie d’Antoine, qui abandonna ses équipages.

Après la défaite dévastatrice du couple, Antoine se serait jeté sur son épée et Cléopâtre aurait opté pour la morsure venimeuse d’un aspic. On dit que le couple préféra mourir que d’être capturé par Octavien et de servir de trophées vivants. Leurs enfants n’auraient toutefois pas le luxe de ce choix.

 

LES DERNIERS OTAGES DE CLÉOPÂTRE

Après s’être assuré le contrôle de l’Empire, Octavien agit rapidement pour s’occuper de ce qu’il percevait comme des menaces, parmi lesquelles figuraient les enfants de Cléopâtre.

Alors qu’Alexandrie tombait, Cléopâtre donna de l’or à Césarion et l’envoya en Inde en passant par l’Éthiopie. Il n’y parvint jamais ; les forces d’Octavien le pourchassèrent et l’assassinèrent. Pendant ce temps, Antyllus, le fils d’Antoine, fut trahi par son précepteur, traîné hors d’un temple et tué.

À la suite de la mort de leurs parents, les jumeaux, ainsi que leur jeune frère Ptolémée, furent envoyés vivre à Rome. Les Romains avaient pour habitude de retenir en otage les enfants de ceux qu’ils avaient vaincus, mais les enfants de Cléopâtre étaient également appelés à jouer un rôle essentiel dans la mise en scène de la victoire romaine qu'Octavien souhaitait pour son triomphe.

L’Égypte fut annexée et transformée en province romaine, et Octavien se prépara alors à exhiber les jumeaux lors du triple triomphe évoqué plus haut l’année suivante. Fait notable, l’historien Dion Cassius ne mentionne pas le jeune Ptolémée Philadelphe parmi ceux qui défilèrent lors du triomphe, ce qui laisse penser qu’il mourut avant la procession rituelle. Après le défilé d’Octavien, les jumeaux allèrent vivre avec Octavie, sœur de l’empereur et, peut-être de façon quelque peu ignominieuse, ex-épouse d’Antoine.

Octavien maintint les jumeaux sous surveillance en les assignant à la demeure de sa sœur. Tout au long de son règne, Octavien, qui se ferait par la suite appeler Auguste, se présenta comme un père dévoué soucieux de sa famille comme de sa patrie. Au-delà de cette mise en scène paternelle, il s’agissait de montrer au public combien il avait été magnanime à l’égard des enfants d’Antoine, qui étaient à moitié romains, tout en les maintenant sous surveillance. Alexander Hélios mourut probablement jeune, dans les dix années environ qui suivirent son arrivée à Rome, mais Séléné, élevée par ses ennemis, allait suivre une tout autre voie.

 

CLÉOPÂTRE SÉLÉNÉ, DE PRISONNIÈRE À REINE

Séléné atteignit l’âge adulte dans le foyer turbulent d’Octavie aux côtés de Iullus Antonius. Des témoignages antiques relèvent sa beauté et son intelligence. Elle poursuivit son éducation parmi les enfants du foyer d’Octavie. De ses médecins personnels à ses vêtements raffinés en passant par ses poupées, elle fut élevée comme une Romaine.

Dans son ouvrage Cleopatra’s Daughter: from Roman Prisoner to African Queen, l’historienne Jane Draycott reconstitue la vie de Cléopâtre Séléné. L’autrice réévalue les sources littéraires consacrées à la fille de Cléopâtre et y confronte de nouveaux éléments artistiques et archéologiques. Pièces de monnaie et autels réexaminés à l’appui, Jane Draycott démontre que c’est Séléné qui refaçonna la dynastie ptolémaïque, ainsi que la mémoire de sa mère, de sorte qu’elles perdurent dans l’Afrique du Nord romaine.

Elle rencontra également son futur époux dans le foyer d’Octavie. Sous la République, on avait fréquemment fait héberger les otages issus de l’élite chez des aristocrates romains. Mais César, et Auguste à sa suite, poussèrent cette pratique à un tout autre niveau. L’historienne de l’Antiquité Elinor Grace Cosgrave a récemment écrit sur la façon dont Jules César se vante, dans sa Guerre des Gaules, d’avoir pris des centaines d’otages. Ces otages, souvent jeunes, étaient la garantie vivante de la soumission des royaumes étrangers ; ils étaient des symboles visibles de l’hégémonie romaine, et mettaient en évidence les effets « civilisateurs » de la culture romaine sur leurs ennemis étrangers.

Parmi les otages présents dans la maison d’Octavie se trouvait Juba II, l’enfant qui avait autrefois défilé lors du triomphe de César. Comme Jane Draycott le relève dans son livre, il « était une personne que nous qualifierions aujourd’hui d’Africain noir ». 

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Comme Séléné, Juba II fut pris en otage et élevé comme prisonnier dans la maison de Jules César après avoir été exhibé lors du triomphe de celui-ci sur son père, le roi Juba Ier de Numidie (royaume qui couvrait des parties des actuelles Algérie, Libye et Tunisie). À la mort de Jules César, Juba II alla lui aussi vivre dans la maison d’Octavie et devint un connaisseur fin et renommé de l’histoire de l’Afrique et de la géographie.

 

LE MARIAGE DE DEUX CAPTIFS ROYAUX

Octavie arrangea le mariage de Séléné et de Juba en 25 av. J.-C. En guise de cadeau de mariage assorti de certaines conditions, Auguste leur permit de devenir des rois-clients, des monarques fantoches officiellement autorisés à régner sous la surveillance attentive de Rome. Le duo régna sur la Numidie occidentale et sur la Maurétanie et s’installa à Césarée de Maurétanie (en actuelle Algérie). Ensemble ils transformèrent la ville et imprégnèrent le royaume d’influences et d’une iconographie grecques et égyptiennes à travers des rituels, des portraits monétaires, la sculpture et l’urbanisme.

Dans les années qui suivirent son installation en Maurétanie pour y devenir reine, Cléopâtre Séléné II perpétua la lignée et la mémoire des Ptolémées. Comme le souligne Jane Draycott, les pièces maurétaniennes à son effigie la représentent, comme c’était déjà le cas pour sa mère, comme une reine hellénistique, notamment à travers ses cheveux et son diadème. Le diadème était une coiffe traditionnelle pour les rois hellénistiques et pour certaines reines puissantes. Il s’agissait d’une étoffe blanche, nouée à l’arrière de la tête et dont les extrémités pendaient. Comme sa mère, Séléné choisit de porter le diadème et le fit aux côtés de son époux de manière à afficher l’égalité de leur pouvoir.

Séléné et Juba nommèrent leur fils Ptolémée de Maurétanie, prolongeant ainsi la lignée ptolémaïque jusque dans les premières décennies de l’Empire romain. De cette manière, Séléné mit en avant les identités africaine, hellénistique et égyptienne associées à sa mère et entretint la mémoire de Cléopâtre.

Les récits entourant les suicides tragiques de Cléopâtre et d’Antoine laissèrent une marque indélébile sur l’histoire de Rome et dans la culture populaire, mais leurs héritages ne sont pas éteints avec leur mort. La résilience de Cléopâtre Séléné II, face à la guerre, aux calomnies dont sa mère faisait l’objet dans le monde romain et alors même qu’elle était retenue comme otage, permit aux Ptolémées de se perpétuer pendant des décennies après la morsure de ce fatidique aspic.

Sarah E. Bond est maîtresse de conférences en lettres classique titulaire de la chaire Erling B. Holtsmark au département d’Histoire de l’Université de l’Iowa. Elle publie régulièrement des articles sur l’Histoire et l’archéologie antiques et est l’autrice de Strike: Labor, Unions, and Resistance in the Roman Empire et de Trade and Taboo.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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