Cette synagogue abritait l’une des plus anciennes versions de la Bible en grec

En 1897, près de 200 000 documents poussiéreux furent récupérés dans une gueniza oubliée du Caire. Mais pourquoi ces manuscrits furent-ils abandonnés en premier lieu ?

De Jaime Aznar Auzmendi
Publication 17 sept. 2026, 10:39 CEST
Solomon Schechter à Cambridge, en Angleterre, vers 1898, entouré de boîtes débordant de manuscrits (pour beaucoup ...

Solomon Schechter à Cambridge, en Angleterre, vers 1898, entouré de boîtes débordant de manuscrits (pour beaucoup fragmentaires) issus de la gueniza de la synagogue Ben Ezra.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Solomon Schechter à Cambridge, en Angleterre, vers 1898, entouré de boîtes débordant de manuscrits (pour beaucoup fragmentaires) issus de la gueniza de la synagogue Ben Ezra.

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Oubliée depuis longtemps, conservée à l’abri dans une ancienne synagogue en Égypte, une riche collection de documents n’attendait que d’être découverte. Mais comment est-elle arrivée là ?

Après la conquête arabe de l’Égypte au septième siècle, on fonda une nouvelle capitale : Fostat. Cette ville se trouvait un peu au sud de l’endroit où l’on fonderait Le Caire trois siècles plus tard. Fostat se développa autour d’une forteresse romaine confisquée aux Byzantins, là où la vallée du Nil se déploie pour former le delta du même nom. Bientôt, divers groupes ethniques s’installèrent là, parmi lesquels une communauté juive.

La plus ancienne synagogue préservée de Fostat se tient encore dans le quartier copte, au cœur du Vieux-Caire. La création de la synagogue Ben Ezra remonte à la fin du neuvième siècle au moins, lorsqu’une église copte dédiée à saint Michel fut vendue à des membres de cette communauté juive et convertie en synagogue. Elle porte le nom d’Abraham ibn Ezra, érudit juif espagnol du Moyen Âge. Traditionnellement, les synagogues intègrent dans leur architecture une archive ou un espace de rangement dissimulé que l’on appelle gueniza. La gueniza sert à conserver les manuscrits ou les textes liturgiques sacrés qui ne sont plus utilisés mais qui ne peuvent pas être détruits car ils mentionnent le nom de Dieu. On appelle shemot (« noms ») ces documents.

Dans le cas de la synagogue Ben Ezra, qui fut reconstruite et rénovée au fil des siècles, la gueniza se trouvait à l’étage supérieur auquel on accédait par une échelle traversant une ouverture située en hauteur dans le mur qui est encore visible de nos jours. En règle générale, quand une gueniza est pleine, son contenu est soigneusement enterré. Mais à Ben Ezra, bien que certains rouleaux et parchemins aient été retirés et enfouis lors de travaux de rénovation, la majorité sont restés intacts, certains pendant mille ans.

Fragment d’une Haggadah, gueniza du Caire.

Fragment d’une Haggadah, gueniza du Caire.

PHOTOGRAPHIE DE Rev Zadovan, Bridgeman, ACI

Fragment d’une Haggadah, gueniza du Caire.

PHOTOGRAPHIE DE Rev Zadovan, Bridgeman, ACI

 

UNE ARCHIVE LÉGENDAIRE

Au milieu du 19e siècle, seules douze familles juives vivaient encore près de la synagogue. La plupart de la communauté s’était installée dans le quartier juif situé plus au nord. Bien que la synagogue Ben Ezra ne fût jamais abandonnée, l’édifice, y compris la gueniza, se délabra. Certains érudits avaient alors déjà entendu parler de la gueniza du Caire, mais aucun n’avait idée du trésor qui s’y nichait. Selon des rumeurs locales, la gueniza abritait une Torah écrite par le prophète Jérémie lui-même, et certains croyaient qu’un sort catastrophique attendait quiconque oserait toucher aux anciens textes sacrés. Des légendes de plus en plus exagérées apparurent ; un serpent venimeux gardait la chambre.

Serpents et malédictions mis à part, divers voyageurs européens réussirent à accéder à la gueniza. Le poète et linguiste allemand Simon von Geldern s’y rendit en 1753, mais ne put pas examiner son contenu. En 1864, le chercheur juif Jacob Saphir affirma avoir pénétré dans la gueniza après avoir soudoyé des gardes, mais certains auteurs remettent en question cette affirmation. Jacob Saphir, qui raconta son expérience dans son mémoire de 1866, dit y avoir trouvé de la poussière, des débris et un amas de manuscrits grignotés par les rongeurs.

Plus tard, divers documents issus de la gueniza commencèrent à apparaître sur le marché des antiquités ; ils furent probablement dérobés, mais comment et par qui, cela, on l’ignore.

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Intérieur de la synagogue Ben Ezra du Caire. L’ouverture au sommet du mur est l’entrée de ...

Intérieur de la synagogue Ben Ezra du Caire. L’ouverture au sommet du mur est l’entrée de l’ancienne gueniza.

PHOTOGRAPHIE DE Mahmoud Elkhwas, Getty Images

Intérieur de la synagogue Ben Ezra du Caire. L’ouverture au sommet du mur est l’entrée de l’ancienne gueniza.

PHOTOGRAPHIE DE Mahmoud Elkhwas, Getty Images

En 1896, les jumelles philologues écossaises Agnes Lewis et Margaret Gibson se rendirent en Égypte afin d’entreprendre des recherches dans la bibliothèque du monastère Sainte-Catherine au pied du mont Sinaï. Elles étaient à la recherche des plus anciens manuscrits de la Bible. Durant ce voyage, les sœurs firent l’acquisition d’un lot de 1 700 documents qui, s’avéra-t-il, avaient été sortis clandestinement de la gueniza de Ben Ezra.

À leur retour en Grande-Bretagne, les sœurs montrèrent leur collection de documents à Solomon Schechter, spécialiste des textes juifs de l’Université de Cambridge. Ce dernier fut ébahi de constater que l’un des fragments appartenait à une version hébraïque du Siracide, également appelé L’Ecclésiastique, un écrit sapientiel rédigé par Ben Sira à Jérusalem au deuxième siècle avant notre ère. Bien que cette collection de proverbes et d’enseignements fut rédigée en hébreu, l’original avait été perdu et n’avait survécu que par le biais de ses traductions en grec dans la Septante (la traduction grecque de l’Ancien Testament).

Avec le soutien financier de Charles Taylor, directeur du St Johns College de Cambridge, Solomon Schechter organisa immédiatement une expédition au Caire pour explorer et cataloguer le contenu de la gueniza, qui pourrait être ensuite davantage étudié à l’Université.

UN DÉPÔT POUSSIÉREUX

À son arrivée au Caire, Solomon Schechter rencontra le grand rabbin de la ville qui lui ouvrit les portes de la synagogue Ben Ezra. Solomon Schechter obtint la permission de la communauté juive locale de prélever tous les documents qu’il souhaitait.

L’entreprise consistant à fouiller et empaqueter les manuscrits qui s’effritaient prit plusieurs semaines et fut une tâche salissante, voire dangereuse, car on libérait la « poussière et la saleté des siècles ». En janvier 1897, Solomon Schechter écrivit à un ami et collègue, décrivant la gueniza comme un lieu « sombre, poussiéreux et infesté de tous les insectes imaginables ». Dans une lettre à son épouse, il écrivit : « Je reviens tout juste de la Gueniza et j’ai rapporté deux gros sacs remplis de fragments. Il faut que je prenne un bain sans attendre. Tu n’as pas idée de la saleté. »

Finalement, Solomon Schechter emporta à Cambridge trente sacs remplis de documents et de fragments. Aujourd’hui, ils composent la collection Taylor-Schechter, qui compte 193 000 manuscrits. La collection Mosseri, également à Cambridge, se compose de 7 000 documents environ et il existe d’autres manuscrits de la gueniza dispersés à travers les États-Unis, le Canada, la France, la Russie et Israël.

 

UNE FENÊTRE OUVERTE SUR LE PASSÉ

L’analyse de ce vaste fonds documentaire a permis l’identification d’un éventail extraordinaire de documents, dont le plus ancien date du cinquième ou du sixième siècle, et le plus récent du 19e siècle. Beaucoup témoignent du brassage culturel et religieux qui s’opérait au quotidien au Caire malgré l’hégémonie de l’islam. Certaines découvertes ont particulièrement enthousiasmé les chercheurs : un fragment de l’une des plus anciennes versions de la Bible en grec ; un morceau de Bible hébraïque écrite en arabe ; et des pages du Coran rédigées en arabe avec des caractères hébraïques. Il y a des exercices d’écriture faits par des enfants, des contrats de mariage, de la poésie et des lettres personnelles. Tous ces écrits ne furent pas produits localement : certains avaient été apportés au Caire depuis l’Irak, l’Iran et la péninsule ibérique.

Les informations fournies par ces documents ont permis aux chercheurs de les combiner afin de reconstituer la vie quotidienne de la communauté juive de l’époque. La gueniza s’est révélée bien plus qu’une bibliothèque ayant un intérêt académique ; c’était aussi une fenêtre ouverte sur une réalité sociale disparue depuis longtemps, celle des rues animées du Caire au Moyen Âge.

Jaime Aznar Auzmendi est historien, archéologue et éditeur. Il est titulaire d’un doctorat en archéologie de l’Université publique de Navarre.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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