Y avait-il des ours polaires dans les arènes de Rome ?
L’idée n’est pas aussi farfelue qu’elle en a l’air.

Construit au Ier siècle apr. J.-C., le Colisée accueillait les plus grands spectacles de la Rome antique, des combats de gladiateurs aux affrontements mettant en scène des animaux exotiques.
Construit au Ier siècle apr. J.-C., le Colisée accueillait les plus grands spectacles de la Rome antique, des combats de gladiateurs aux affrontements mettant en scène des animaux exotiques.
Une référence étrange et intrigante apparaît dans les écrits d’un poète romain du Ier siècle : il y décrit un affrontement entre des ours et des phoques, ou, selon ses termes, des « veaux marins », dans le Colisée. Or, seuls les ours polaires sont connus pour chasser les phoques. Une question se pose donc, à laquelle aucun chercheur moderne n’a encore apporté de réponse définitive : comment ces ursidés de l’Arctique ont-ils pu se retrouver au cœur de l’Empire romain ?
Un indice permettant d’éclaircir ce mystère a récemment émergé dans le premier ouvrage en langue anglaise consacré à la Scandinavie à l’époque romaine, The Northern Routes to Kingship, de Dagfinn Skre. L’auteur y replace la Suède, la Norvège et le Danemark dans la périphérie du monde romain et montre que le Danemark ne se trouvait qu’à environ quatre semaines de marche de la frontière de l’Empire. De plus, l’armée romaine recrutait déjà dans cette région à la fin du Ier siècle apr. J.-C. Les réseaux commerciaux et logistiques nécessaires à la circulation d’animaux exotiques, très recherchés pour les spectacles romains, existaient donc déjà.
J’ai contacté Michael Kulikowski, professeur de lettres classiques à l’université Penn State, qui a commenté les travaux de Skre dans la London Review of Books, afin d’en savoir plus sur la façon dont des ours polaires auraient pu finir sur le sable de l’arène la plus célèbre de Rome.

Une girafe représentée sur un détail d’un sarcophage en marbre sculpté découvert à Rome.
Une girafe représentée sur un détail d’un sarcophage en marbre sculpté découvert à Rome.
« Nous savons que des ours bruns européens, des wapitis, des élans et des bœufs musqués provenant de l’extrême Nord étaient présents dans les territoires romains », explique-t-il. Selon lui, le commerce d’espèces nordiques s’est probablement développé lorsque les réserves d’animaux africains destinés aux spectacles commencèrent à s’épuiser au cours du Ier siècle de notre ère. Les ours polaires constituaient sans doute une marchandise bien plus rare, mais il « leur arrivait de dériver sur la banquise » jusqu’aux côtes de la Norvège continentale, où ils auraient ensuite été capturés, avance Michael Kulikowski.
Mais comment maîtriser un ours polaire sans technologie moderne ? Pour répondre à cette question, on peut s’appuyer sur les descriptions et les représentations artistiques des captures d’animaux effectuées par les Romains en Afrique. Selon l’historienne Sarah Bond, de l’université de l’Iowa, la méthode consistait généralement à attacher un animal servant d’appât à un pieu placé au-dessus d’une fosse dissimulée. Le prédateur s’approchait, tombait dans le piège puis était immobilisé dans un filet.
Dans certains cas, les chasseurs faisaient également appel à des rabatteurs et à des cavaliers chargés de pousser les animaux vers une rangée de filets. Or, Dagfinn Skre décrit justement des preuves archéologiques attestant l’existence de fosses-pièges similaires utilisées pour capturer les élans dans les régions nordiques. Une fois l’animal pris au piège, il pouvait être entravé, aiguillonné ou traîné jusqu’à une caisse de transport. Kulikowski ajoute que les Romains utilisaient des caisses en bois renforcées par des éléments en fer plutôt que des cages métalliques à barreaux, qui risquaient d’endommager les dents des animaux. Ceux-ci pouvaient alors perdre de leur valeur marchande.

Des chambres souterraines, des couloirs de pierre et des rangées d’arches superposées composent l’intérieur du Colisée de Rome.
Des chambres souterraines, des couloirs de pierre et des rangées d’arches superposées composent l’intérieur du Colisée de Rome.
À mesure que les combats d’animaux gagnèrent en popularité dans les arènes romaines, il semble que l’armée ait été de plus en plus impliquée dans leur approvisionnement. Christopher Epplett, professeur à l’université de Lethbridge, au Canada, et spécialiste des jeux romains, a montré que des soldats de l’armée impériale étaient parfois dispensés de leurs fonctions habituelles pour se consacrer à la capture et à l’acheminement d’animaux.
Nous savons ainsi que certains militaires spécialisés chassaient les ours sur la frontière germanique, tandis que des dresseurs de lions figuraient parmi les troupes stationnées à Doura Europos, dans l’actuelle Syrie. Ce que l’on ignore, en revanche, c’est jusqu’où les marchands romains devaient voyager vers le nord pour se procurer ces animaux. Les Samis ont probablement joué le rôle d’intermédiaires, mais, selon Kulikowski, il faut imaginer que les négociants romains avaient mis en place « toute une industrie consacrée à l’exportation d’animaux vers Rome ».
Il s’agissait d’un commerce très spécialisé : « Vous vous adressiez à un certain individu, appelons-le Caecilius, réputé pour fournir les meilleurs ours. Il disposait d’un réseau, connaissait les bonnes personnes à contacter : les chefs appropriés en Scandinavie, qui eux-mêmes étaient en relation avec les éleveurs et les chasseurs samis de l’extrême Nord. »
Les animaux étaient ensuite acheminés jusqu’à l’embouchure du Rhin, dans l’actuel territoire des Pays-Bas, puis transportés à travers la vallée du Rhône avant de longer les côtes italiennes, explique Kulikowski. À leur arrivée à Rome, certains membres de l’élite fortunée pouvaient héberger ces bêtes dans des enclos servant de zoos privés. Mais l’armée fournissait également des installations temporaires pour les animaux destinés aux spectacles. La découverte d’ossements d’ours et de bisons dans une forteresse romaine de Bulgarie suggère que certains animaux étaient maintenus sur place avant d’être transférés vers une arène. Les ours polaires ont très bien pu connaître un destin similaire.

Le transport des animaux jusqu’à Rome était une entreprise périlleuse. Selon Sarah Bond, la chaleur et l’approvisionnement en nourriture devenaient problématiques lors des longs trajets, et de nombreux animaux ne survivaient pas au voyage. L’homme d’État Symmaque, à la fin du IVe siècle, se plaignait ainsi dans une lettre qu’un convoi de cinquante crocodiles avait entamé une grève de la faim, les rendant beaucoup moins impressionnants, car les crocodiles supportent particulièrement mal l’enfermement.
Les animaux devaient également être dressés, par la peur ou la privation de nourriture, afin de combattre dans les arènes. Lorsqu’ils étaient appelés à entrer en scène, ils étaient extraits de leurs cages puis conduits à travers un réseau de couloirs jusqu’à des zones d’attente. Au Colisée, explique Bond, « il existait tout un complexe souterrain composé de cages et d’"ascenseurs", formant un véritable labyrinthe zoologique, encore visible aujourd’hui, sous le sable et le plancher de l’arène ».
Si des milliers d’animaux pouvaient être tués au cours d’une seule série de jeux, environ 9 000 auraient péri lors des jeux inauguraux du Colisée en 80 apr. J.-C., l’objectif principal restait pourtant d’impressionner le public. Et pour cela, il fallait maintenir en vie les prédateurs les plus redoutables, du moins pendant un certain temps. « On ne va pas tuer son principal mangeur d’hommes », résume Michael Kulikowski.

La Grande Chasse, mosaïque datée du IVᵉ siècle apr. J.-C. et conservée à la Villa romaine du Casale, en Sicile, représente la chasse, la capture et l’embarquement d’animaux sauvages destinés aux venationes, ces chasses spectaculaires organisées dans les arènes. Ici, des autruches sont chargées sur des navires dans le port de Carthage.
La Grande Chasse, mosaïque datée du IVᵉ siècle apr. J.-C. et conservée à la Villa romaine du Casale, en Sicile, représente la chasse, la capture et l’embarquement d’animaux sauvages destinés aux venationes, ces chasses spectaculaires organisées dans les arènes. Ici, des autruches sont chargées sur des navires dans le port de Carthage.
C’est probablement pour cette raison que les ours polaires affrontaient des phoques dans l’arène. Le combat était loin d’être équilibré, mais faire venir jusqu’à la capitale des animaux arrachés à leur habitat naturel, des confins les plus éloignés de l’Empire, constituait une démonstration de la puissance de Rome. Ces spectacles permettaient également de détourner l’attention du public de ses préoccupations quotidiennes. Selon Nandini Pandey, spécialiste de l’histoire romaine à l’université Johns-Hopkins, « tout le spectacle témoignait de la domination impériale de Rome sur le vivant, l’espace et la nature elle-même ».
Les spectateurs avaient leurs animaux favoris, et les noms de certains grands félins ont été conservés sur des mosaïques et dans des inscriptions. « Si vous mainteniez un prédateur en bonne condition, il pouvait probablement survivre et combattre pendant au moins un an », ajoute Kulikowski. Leurs adversaires n’étaient pas seulement d’autres animaux : ils affrontaient aussi des chasseurs spécialisés ainsi que des condamnés à mort voués à périr dans l’arène.
Après le combat, les animaux encore vivants étaient reconduits vers leurs enclos par des esclaves munis de torches et de lances, qui les repoussaient à grand renfort de cris et de bruit. « C’était évidemment un travail extrêmement dangereux », souligne Kulikowski, aussi bien pour les humains que pour les animaux. Pour ceux qui organisaient ces spectacles, les profits générés justifiaient les risques encourus. Nombre de chasseurs d’animaux n’avaient probablement pas choisi cette profession, mais la renommée associée aux jeux pouvait paraître plus attrayante qu’une carrière de soldat auxiliaire.
Des inscriptions funéraires révèlent d’ailleurs que ces combattants étaient de véritables célébrités locales. Peut-être que, comme les gladiateurs romains, les dresseurs et chasseurs d’animaux avaient eux aussi beaucoup de succès. « Après tout, qui pourrait dire que c’était un mauvais compromis ? », conclut Michael Kulikowski.
Candida Moss est historienne, autrice et professeure de théologie à l’université de Birmingham. Basée à New York, elle couvre régulièrement l’histoire et les religions pour National Geographic, ainsi que l’actualité de l’archéologie pour la newsletter Stones & Bones.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
