Ces "îles fantômes" n'existent que sur les cartes

À travers l'histoire de la cartographie, des mensonges, mirages ou erreurs de calcul ont entraîné l'inscription de nombreuses îles fantômes sur nos cartes et atlas.

De Ronan O’Connell
Publication 26 août 2022, 17:53 CEST
Autrefois considérée comme un « fantôme », des preuves ont indiqué que l'île Bouvet existait bien 200 ans après ...

Autrefois considérée comme un « fantôme », des preuves ont indiqué que l'île Bouvet existait bien 200 ans après avoir été repérée pour la première fois en 1739. Située à 2 400 kilomètres au sud-ouest de l’Afrique , elle compte désormais parmi les arrêts de certaines croisières en Antarctique.

PHOTOGRAPHIE DE Scubazoo, Alamy Stock Photo

Dès les débuts de la cartographie, des îles fantômes ont hanté nos cartes. À cause de mythes, d’erreurs de calcul, d’illusions d’optique ou de mensonges purs et simples, des centaines de masses terrestres inexistantes ont été positionnées sur nos cartes… et certaines y sont restées pendant des siècles, jusqu’à ce que l’arrivée de la technologie ne vienne les éliminer, telle un exorcisme scientifique.

Jusqu’à ces dix dernières années, ces inscriptions erronées ont été à l’origine de nombreuses aventures futiles, et parfois mortelles, dans lequelles des équipages voyageaient les océans en quête de trésors, de gloire ou de territoires vierges. Hy-Brasil, au large de la côte ouest de l’Irlande dans l’océan Atlantique, était une île censée offrir l’immortalité à celles et ceux qui venaient la visiter. Gamaland, à l’est du Japon, attirait les marins à la recherche de l’or et de l’argent légendaires qu’elle renfermait. La Terre de Sannikov, en Sibérie, est même allée jusqu’à faire disparaître une partie de l’équipage d’une expédition russe.

Bien que ces îles fantômes aient été pratiquement effacées des cartes, les voyageur.ses peuvent suivre ces mystérieux récits en visitant des cartothèques, des monuments dédiés aux explorateurs et aux cartographes, mais aussi les îles fantômes qui se sont révélées bel et bien réelles.

 

LE BOOM DE LA CARTOGRAPHIE

Chaque jour, au square du Petit Sablon, à Bruxelles, les touristes passent devant la statue du cartographe belge Abraham Ortelius, qui a incité les explorateurs à poursuivre les fantômes géographiques. En 1570, Ortelius a publié le premier atlas moderne, Theatrum Orbis Terrarum (Théâtre du monde), dont des exemplaires peuvent être consultés dans de nombreuses bibliothèques. L’atlas comportait soixante-dix cartes détaillées, qui révélaient un trésor d’îles inexplorées ; îles qui, en réalité, n’existaient que dans les pages de cet ouvrage.

En 1570, le cartographe belge Abraham Ortelius a publié le premier atlas moderne, le Theatrum Orbis Terrarum (Théâtre du monde), qui comprenait soixante-dix cartes détaillées et un grand nombre d'îles inexplorées.

PHOTOGRAPHIE DE De Agostini, Getty Images

La ruée vers l’exploration des mers par les Européens au 16e siècle a provoqué une explosion dans le secteur de la cartographie, qui a ensuite suscité de nouvelles expéditions dont les rapports ont encore étoffé les atlas. « [La cartographie] était une activité concurrentielle, et les cartographes étaient désespérément à la recherche des dernières informations ramenées par les explorateurs qui rentraient au pays afin de remplir les espaces vides », explique Edward Brooke-Hitching, auteur du livre The Phantom Atlas, paru en 2016.

« Inévitablement, la géographie fantôme a commencé à faire couler de l’encre. Les rumeurs et les observations non confirmées, les calculs erronés – avant la longitude, les emplacements des îles étaient enregistrés à l’estime, soit plus ou moins par déduction – et même la mythologie, tout cela était incorporé par le cartographe afin de publier l’image la plus complète du nouveau monde dévoilé. »

Une fois qu’une île fantôme était née, il était difficile de la faire disparaître. Elles n’étaient supprimées des cartes que lorsqu’un navire se rendait à l’endroit indiqué et confirmait son absence, selon Brooke-Hitching. Cette tâche était compliquée par les illusions d’optique ou mirages causés par les réfractions de la lumière, tels que la célèbre fata Morgana, une sorte de rayure lointaine « terriblement proche, mais toujours hors de portée ».

(À lire : Oserez-vous visiter ces hôtels hantés ?)

 

MIRAGES, MYTHES ET DISPARITIONS

Selon Kevin Wittmann, chercheur à l’Université de La Laguna en Espagne, qui a réalisé sa thèse sur les cartes anciennes, ces îles fantômes ont engendré de nombreux problèmes pour les navigateurs à la recherche de ces masses terrestres fantômes. « Ces expéditions étaient coûteuses et, dans certains cas, dangereuses. Et découvrir qu’ils naviguaient vers un endroit qui n’existait pas n’était pas une bonne nouvelle. »

Au début du 20e siècle, le baron Eduard von Toll, explorateur allemand, a mené une mission vers la Terre de Sannikov, signalée pour la première fois par un navire russe en 1810, à environ 690 kilomètres au nord de la Sibérie continentale. Lorsque le navire de Toll a été piégé par la glace dans les îles de Nouvelle-Sibérie, lui et plusieurs collègues ont utilisé des traîneaux et des kayaks pour se diriger vers l’île Bennett, que les touristes peuvent désormais voir lors de croisières de plaisance dans l’océan Arctique. Ces explorateurs ont disparu, tout comme la Terre de Sannikov, qui n’était probablement qu’un mirage causé par une fata Morgana, propose Brooke-Hitching.

Certains fantômes auraient même provoqué des tensions diplomatiques, selon Wittmann. La plus célèbre est l’île de Bermeja, à l’ouest de la péninsule mexicaine du Yucatán, qui a été au centre d’un conflit territorial dans les années 2000 entre les États-Unis et le Mexique au sujet de l’exploration pétrolière ; des recherches menées en 1997 et 2009 ont toutefois conclu que cette île n’existait pas. Bermeja a figuré sur les cartes pendant plus de 400 ans, mais a récemment été retirée. Peut-être existe-t-elle encore, mais est dissimulée par la montée du niveau de la mer, poursuit le chercheur.

D’autres îles fantômes ont fait tout l’inverse, relate Malachy Tallack, auteur du livre The Un-Discovered Islands, paru en 2016. Les touristes peuvent désormais embarquer sur des croisières en Antarctique et visiter l’ancienne île fantôme de Bouvet. Cette masse terrestre glacée et inhabitée, située à 2 400 kilomètres au sud-ouest de l’Afrique, a été considérée comme un mythe pendant de nombreuses années après avoir été repérée pour la première fois en 1739 par un navigateur français. L’île Bouvet n’a pas été revue pendant près de quatre-vingts ans, et de nombreuses observations l’ont enregistrée dans des endroits et sous des noms différents. « Ce n’est que près de 200 ans après la première observation que l’île a été correctement nommée et revendiquée, lors d’une expédition norvégienne », précise Tallack.

Gauche: Supérieur:

Dans cette image d'archives de 1929, deux hommes se tiennent près de la cabane de refuge à Cape Circoncision, sur l'île Bouvet.

Droite: Fond:

Déclarée réserve naturelle inhabitée en 1971, l'île Bouvet (vue sur cette image satellite de la NASA), est recouverte à 93 % par un glacier et est l'une des îles les plus isolées du monde.

Tous les fantômes ne se cachent pas dans des endroits aussi reculés. Les voyageur.ses qui empruntent les ferries quotidiens qui traversent l’océan qui sépare Hong Kong et Macao passent sans le savoir près d’une île absente des cartes, qui a accueilli la première colonie européenne en Chine. Connue sous le nom de Tamão, elle a été établie par l’explorateur portugais Jorge Álvares, dont l’histoire est documentée au musée de Macao. Tamão ne figure pas sur les cartes modernes, car son emplacement exact n’est plus connu. Les historiens admettent qu’il pourrait s’agir de n’importe laquelle des nombreuses îles de cette partie de la mer de Chine méridionale.

(À lire : Tamão, la mystérieuse colonie portugaise perdue depuis des siècles.)

De nos jours, la situation est beaucoup plus claire concernant des fantômes comme les îles de Frisland et de Saint-Brendan, toutes deux décrites dans les livres de Tallack et Brooke-Hitching. Située au sud de l’Islande, l’île de Frisland a été créée par le Vénitien Nicolò Zeno au 16e siècle, sur la seule base du souvenir de lettres qu’il avait lues, écrites par ses ancêtres explorateurs. Zeno lui-même n’a jamais visité l’île de Frisland, et rien ne prouve que quelqu’un d'autre l’ait fait. Pourtant, ce fantôme a marqué les cartes pendant plus de 100 ans.

Cette gravure du 16e siècle illustre le voyage du moine irlandais Saint-Brendan. Il prétendait avoir trouvé une île au large de la côte nord-ouest de l'Afrique au 6e siècle , mais après plusieurs expéditions infructueuses, l'île a été retirée des cartes au 17e siècle .

La croyance en l’existence d’une île qui aurait été découverte par l’irlandais Saint-Brendan était encore plus tenace. Celles et ceux qui visitent le joli village côtier de Fenit, dans le comté de Kerry en Irlande, peuvent désormais admirer une grande statue de ce célèbre explorateur, le regard rivé sur l’océan Atlantique. C’est là qu’il a prétendu avoir trouvé une île au large de la côte nord-ouest de l’Afrique au 6e siècle. L’île de Saint-Brendan a fait l’objet de nombreuses expéditions infructueuses, et est restée sur les cartes jusqu’au 17e siècle.

Le 19e siècle a vu une purge massive des îles fantômes, explique Brooke-Hitching, « alors que les routes océaniques devenaient de plus en plus fréquentées et que le positionnement dans le monde devenait plus précis ». Rien qu’en 1875, 123 îles inexistantes ont été effacées de la carte du Pacifique Nord de la Royal Navy britannique.

 

LA FIN DES ÎLES FANTÔMES ?

De nos jours, les îles fantômes sont pour la plupart de l’histoire ancienne, affirme Alex Tait, géographe de la National Geographic Society. « Compte tenu de la pléthore d’images télédétectées de la planète entière, nous avons une très bonne idée des îles qui existent dans le monde, et il est peu probable que des îles fantômes persistent sur nos cartes », soutient le géographe. Il souligne toutefois que le dynamisme géophysique de la Terre entraîne la création de nouvelles îles et la disparition d’îles existantes, en raison du volcanisme, de l’érosion et de la fonte des glaciers.

L’activité volcanique a créé l’une des îles les plus récentes du monde en 2013, à environ 960 kilomètres au sud de Tokyo. Une partie de plus en plus importante de cette masse terrestre a émergé de l’océan Pacifique jusqu’à fusionner avec l’île plus petite de Nishinoshima, établie de longue date. Cette nouvelle île fusionnée, qui a conservé le même nom, est plus de dix fois plus grande que l’île d’origine.

Certaines masses terrestres n’évoluent pas de manière aussi linéaire. Elles émergent, reculent, et émergent et reculent encore. Selon la période à laquelle un bateau se rend vers une destination, il peut rencontrer soit une étendue d’océan, soit une immense plateforme corallienne, émergeant de la mer comme une île.

Montgomery Reef, au large de la côte australienne de Kimberley, a pu autrefois être considéré comme une île fantôme, car elle émerge et disparaît constamment sous les mouvements de la marée. Ce spectacle est désormais souvent observé en bateau ou en hydravion.

PHOTOGRAPHIE DE Janelle Lugge, Getty Images

C’est le cas du remarquable Montgomery Reef, en Australie occidentale. Cette merveille isolée, située à plus de 1 900 kilomètres au nord de Perth, la capitale de l’État, se transforme régulièrement en île en raison des changements de marée de la région, qui comptent parmi les plus importants au monde. Peuplé de dugongs, de tortues, de raies manta, de dauphins à bosse et de crocodiles marins, à marée basse, le récif de 400 mètres carrés émerge de l’océan Indien. Des bateaux de touristes viennent souvent observer ce spectacle.

De l’autre côté de l’Australie se trouve ce que l’on pourrait qualifier de l’île fantôme la plus récente du monde. D’environ 24 kilomètres de long et 5 kilomètres de large, Sandy Island était répertoriée sur Google Maps dans la mer de Corail, à l’ouest de la Nouvelle-Calédonie, jusqu’en 2012, lorsque des scientifiques australiens se sont rendus à l’emplacement désigné et n’y ont trouvé que de l’océan. Peut-être s’agissait-il de la dernière des îles fantômes.

Ou peut-être que, à l’avenir, des erreurs, des méfaits ou des illusions d’optique pourraient encore planter d’autres fantômes sur nos cartes.

(À lire : Sandy Island, l’île cartographiée qui n’existait pas.)

Ronan O’Connell est un journaliste et photographe australien établi entre l’Irlande, la Thaïlande et l’Australie-occidentale.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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