Comment les guerres de l'opium ont façonné Shanghai

Aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles, ce village de pêcheurs s’est transformé en une ville de plus de trois millions d’habitants. La spéculation capitaliste, le trafic de drogue et les violentes luttes politiques ont changé à jamais le destin de Shanghai.

De Rédaction National Geographic
Publication 23 sept. 2026, 10:36 CEST
Le quartier historique du Bund, situé sur les rives du fleuve Huangpu, avec en arrière-plan la ...

Le quartier historique du Bund, situé sur les rives du fleuve Huangpu, avec en arrière-plan la Custom House, surmontée d’une horloge rappelant Big Ben (à gauche), et la Bank of China, construite en 1937 (à droite).

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Le quartier historique du Bund, situé sur les rives du fleuve Huangpu, avec en arrière-plan la Custom House, surmontée d’une horloge rappelant Big Ben (à gauche), et la Bank of China, construite en 1937 (à droite).

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En 1842, le traité de Nankin mit fin à la première guerre de l’Opium, mais contraignit la Chine à ouvrir plusieurs « ports de traité », autorisant des marchands européens à s’installer à Shanghai, alors simple village de pêcheurs situé non loin de l’embouchure du Yangtsé. Des colons britanniques, français, américains puis japonais s’établirent dans des enclaves appelées concessions, des territoires entièrement autonomes au sein de la ville.

Leur arrivée, ainsi que celle des réfugiés de la rébellion des Taiping, puis des réfugiés juifs de la Seconde Guerre mondiale, marqua le début de la transformation de Shanghai en un centre stratégique du commerce, de la finance et de l’industrie. Les Occidentaux demeurèrent minoritaires (ils étaient 150 000 personnes au début des années 1940), mais ils laissèrent une empreinte profonde sur la ville, en particulier sur le Bund, quartier historique situé sur les rives du fleuve Huangpu (photographié ci-dessus).

Autour de la Custom House, surmontée d’une horloge rappelant Big Ben, s’élevait une rangée d'immeubles aussi hauts qu'étincelants. Parmi eux figurait notamment la Bank of China, construite en 1937. Initialement conçue pour compter dix-huit étages, elle dut finalement être revue à la baisse après les protestations de Sir Victor Sassoon, l’architecte de la Sassoon House, rebaptisée par la suite Peace Hotel (deuxième bâtiment à partir de la droite).

 

LE JAZZ ARRIVA EN CHINE

Les résidents étrangers introduisirent les boîtes de nuit à Shanghai comme lieux où l’on pouvait boire et danser. Après la Première Guerre mondiale, des dizaines d’établissements ouvrirent leurs portes et accueillirent des musiciens venus d’Europe et des États-Unis. Les Shanghaïens adoptèrent rapidement ces nouveaux rythmes, du jazz au foxtrot en passant par le charleston, ainsi que le champagne et le whisky qui les accompagnaient.

On voit ici des couples danser dans une image promotionnelle du film The Rich Man’s Daughter, ...

On voit ici des couples danser dans une image promotionnelle du film The Rich Man’s Daughter, tourné à Shanghai en 1926.

PHOTOGRAPHIE DE Bettmann, Getty Images

On voit ici des couples danser dans une image promotionnelle du film The Rich Man’s Daughter, tourné à Shanghai en 1926.

PHOTOGRAPHIE DE Bettmann, Getty Images

Les hommes qui se présentaient dans un club sans partenaire, ce qui était le cas de la majorité d’entre eux, étaient pris en charge par des « taxi-danseuses » embauchées à cet effet. Après chaque danse, le client remettait un ticket acheté à l’entrée, que la danseuse échangeait ensuite contre de l’argent.

On raconte qu’en 1923, Suzanne Tsang, fille du commissaire à la reconstruction de Shanghai, provoqua un scandale au sein des familles chinoises aisées en apparaissant à un bal organisé au Carlton Café. Son exemple fut toutefois rapidement suivi par d’autres femmes en quête de divertissement.

 

DES FEMMES MODERNES

Un journaliste américain écrivait en 1935 que « dans un premier temps, les jeunes Chinoises se rendaient timidement aux bals. Désormais, elles circulent librement dans la ville, fument, boivent et conduisent leur propre voiture ». Les femmes issues des milieux les plus fortunés de la société shanghaïenne adoptèrent rapidement un mode de vie occidental.

Celles qui apparaissent sur la photographie ci-dessous exposent leurs pieds, comme pour souligner qu’elles étaient affranchies de la pratique traditionnelle du bandage des pieds.

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De jeunes femmes posent dans le vieux Shanghai.

De jeunes femmes posent dans le vieux Shanghai.

Un groupe de femmes prend la pose au début du 20e siècle, à Shanghai.

Un groupe de femmes prend la pose au début du 20e siècle, à Shanghai.

Gauche: Supérieur:

De jeunes femmes posent dans le vieux Shanghai.

Droite: Fond:

Un groupe de femmes prend la pose au début du 20e siècle, à Shanghai.

Certaines femmes commencèrent également à porter les cheveux courts, rompant ainsi avec un principe moral de piété filiale consacré par le confucianisme. Dans les années 1920 apparut le qipao moulant, qui devint rapidement omniprésent. Ces robes allaient de modèles plus amples et plus conservateurs à des créations audacieuses dotées d’une longue fente laissant apparaître les jambes, comme on peut le voir sur le portrait de Ruan Lingyu, actrice légendaire de l’époque. 

 

LA CAPITALE INTERNATIONALE DE L’OPIUM

Au cours du 19e siècle, les banques européennes établies à Shanghai firent fortune grâce au commerce de l’opium. À travers les guerres de l’opium, les Britanniques avaient contraint la Chine à légaliser ce commerce à leur profit. Des tonnes d’opium arrivaient au port de la ville avant d’être redistribuées, et la consommation de « riz noir », comme on l’appelait alors, était très répandue.

Un guide de voyage de la fin du 19e siècle résume à la fois les dangers et le pouvoir d’attraction de cette situation : « Le poison de l’opium circule depuis longtemps en Chine, des lettrés jusqu’aux portefaix ; il ne reste presque personne qui n’ait été touché », avertit-il, tout en soulignant que « les fumeries d’opium de Shanghai sont les meilleures sous le ciel ».

Cette image de fumeurs d’opium est sans aucun doute mise en scène, comme c’était souvent le ...

Cette image de fumeurs d’opium est sans aucun doute mise en scène, comme c’était souvent le cas des cartes postales produites à l’époque à l’intention d’un public occidental avide d’exotisme.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Cette image de fumeurs d’opium est sans aucun doute mise en scène, comme c’était souvent le cas des cartes postales produites à l’époque à l’intention d’un public occidental avide d’exotisme.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

En 1918, les autorités de Shanghai interdirent le trafic d’opium ainsi que celui de ses dérivés de plus en plus populaires, comme la morphine et l’héroïne. Mais la mafia locale, la Bande verte, dirigée par Du Yuesheng, surnommé le « roi de l’opium », continua d’opérer en toute liberté dans la partie de la ville sous contrôle français.

L’opium et la toxicomanie ne firent qu’accentuer les inégalités de richesse entre les classes ouvrières, l’élite chinoise et les élites étrangères. Plus tard, sous l’occupation japonaise, ce commerce connut un nouvel essor. Il se poursuivit jusqu’à la défaite du Japon en 1945, à la fondation de la République populaire en 1949 et aux campagnes de lutte contre les stupéfiants menées avec succès au cours des décennies suivantes.

 

L'OMBRE DE LA GUERRE

L’essor économique de Shanghai s’accompagna d’inégalités massives ainsi que de tensions sociales et politiques croissantes. Le 30 mai 1925, la police municipale britannique ouvrit le feu sur des manifestants chinois, déclenchant un vaste mouvement ouvrier et anti-impérialiste.

Deux forces politiques gagnaient alors en puissance : le Kuomintang, la droite nationaliste, et le Parti communiste chinois, fondé à Shanghai en 1921. Les tensions atteignirent leur paroxysme en 1927 après que l’armée du Kuomintang eut vaincu Sun Chuanfang, le seigneur de guerre qui contrôlait Shanghai, et pris le contrôle de la ville.

Des chars français patrouillent dans les rues de Shanghai pendant la guerre civile, en mai 1927.

Des chars français patrouillent dans les rues de Shanghai pendant la guerre civile, en mai 1927.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Des chars français patrouillent dans les rues de Shanghai pendant la guerre civile, en mai 1927.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Craignant une attaque contre l’International Settlement et la concession française, les Britanniques, les Français, les Américains et les Japonais envoyèrent des renforts militaires.

Mais au lieu de s’en prendre aux Occidentaux, le dirigeant du Kuomintang, Tchang Kaï-chek, lança, avec le soutien de la mafia de la Bande verte, une sanglante campagne contre les communistes et ceux qu’il considérait comme leurs sympathisants. Des milliers d’entre eux furent massacrés.

Cet épisode marqua le début de la guerre civile chinoise.

Cet article a initialement paru dans le numéro de septembre-octobre 2026 du magazine National Geographic Histoire.

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