Les gladiateurs adulés : quand Hollywood vise juste
Les gladiateurs étaient bien les sex-symbols de la Rome antique, mais leur attrait n’avait rien à voir avec les canons de beauté modernes.

Les gladiateurs étaient les sex-symbols de la Rome antique.
Les gladiateurs étaient les sex-symbols de la Rome antique.
On critique souvent Hollywood pour ses erreurs historiques, jamais plus d’ailleurs que pour ses films sur Rome.
On pourrait reprocher à cette industrie son oubli des couleurs, qu’il s’agisse des toges portées par des acteurs britanniques à l’accent distingué ou des statues et autres œuvres d’art en marbre privées de leur polychromie. Dans ce qui est sans doute le film hollywoodien le plus célèbre sur la Rome antique, Gladiator, les inexactitudes sont légion, qu’il s’agisse de choix déroutants concernant l’armement des gladiateurs ou bien des tigres lâchés dans l’arène pour vouer les combattants à un péril certain. La suspension de l’incrédulité est encore davantage mise à mal dans la suite de ce film avec l’invention d’une bataille navale dans le Colisée (qu’il était impossible d’inonder à l’époque à laquelle les événements du film prennent place) et avec l’irruption de grands requins blancs qui dévorent ceux qui tombent dans l’eau. On atteint des sommets d’impossibilité physique lorsqu’un gladiateur chevauche un rhinocéros équipé d’une selle et d’étriers dans l’arène.
Il y a toutefois bel et bien une chose sur laquelle Hollywood ne se trompe pas.
Les gladiateurs de la Rome antique étaient des sex-symbols, mais pas la manière dont on pourrait s’y attendre, ni de celle dont Hollywood les représente.
Comme en témoignent les graffitis apposés sur les casernes de Pompéi, les gladiateurs se voyaient déjà eux-mêmes comme des symboles sexuels. Cresces, un rétiaire (retiarus), c’est-à-dire un combattant au filet, s’y vante de « faire le bonheur des filles la nuit, au matin et à toute heure ». Son ami et collègue gladiateur Celadus le Thrace (Thraex), qui combattait avec un petit bouclier et une épée courbe, se décrit comme « l’idole et la fierté » des filles. Ensemble, ils se proclamaient les « seigneurs des filles ».
Mais il n’y avait pas que les gladiateurs qui se croyaient séduisants. Martial, le poète latin, loua un célèbre combattant répondant au nom d’Hermès, le qualifiant de « coqueluche et passion » des ludiarum. On désignait par ludia, terme argotique très répandu, une femme attirée sexuellement par les gladiateurs. Le théologien chrétien Tertullien déplorait que les hommes leur livrent leur âme, tandis que les femmes leur livraient leur corps.
Pourtant, les gladiateurs étaient d’étranges sex-symbols.
L’idéal classique érotique masculin s’incarnait parfaitement dans les sculptures grecques, comme le célèbre Doryphore (Le Porte-Lance) de Polyclète : un jeune homme d’une vingtaine d’années au corps mince, musclé et sans la moindre imperfection.
La plupart des gladiateurs ne correspondaient pas à cet idéal. Ils développaient une forte carrure à l’aide d’un régime végétarien unique construit autour d’une grande quantité de sagina (qui signifie littéralement « engraissement »), un ragoût à base d’orge et de fèves. Comme le formule Cyprien, évêque chrétien de l’Antiquité et opposant des jeux : « Les jeux de gladiateurs sont organisés de sorte que le sang réjouisse l’avidité de regards cruels. Le corps est nourri d’aliments plus substantiels et la masse vigoureuse de leurs membres s’enrichit de chair et de muscles afin que le malheureux, engraissé pour son supplice, meure d’une mort plus pénible. »
Dit autrement, les gladiateurs avaient besoin d’une forte carrure pour encaisser de brefs chocs physiques intenses et violents et leur alimentation riche en glucides produisait une épaisse couche graisseuse sous-cutanée qui protégeait leurs organes vitaux. Cela leur permettait de subir des blessures superficielles saignant abondamment sans que celles-ci n’atteignent une artère ou un organe essentiel et donc ne les tuent ni ne les empêchent de continuer le combat. Les gladiateurs trapus, avec un physique semblable à celui d’un haltérophile ou d’un pilier de rugby actuel, étaient la garantie d’un spectacle plus impressionnant.

Les rations des gladiateurs, combinées à leur entraînement intensif et à leur style de combat acharné, avaient d’autres effets visibles sur leur corps. Des examens médico-légaux réalisés sur des squelettes d’un cimetière de gladiateurs d’Éphèse (aujourd’hui en Turquie) montrent que les combattants avaient de plus mauvaises dentitions que la majorité de leurs contemporains. Cela s’explique par leur alimentation molle et par le stress physique et psychologique qui ne manquait pas d’inhiber la production de salive. Leurs mauvaises dents devaient d’ailleurs leur donner mauvaise haleine.
Leurs entraînements difficiles et répétitifs avaient également des conséquences sur leur morphologie, qui allait parfois jusqu’à la difformité.
Selon l’auteur latin Pline, un gladiateur du nom de Studiosus, un Thraex appartenant à l’empereur Caligula, avait un bras droit plus long que le gauche. L’archéologie suggère que cette asymétrie n’était pas un cas isolé. Un cimetière de gladiateurs fouillé à York, en Angleterre, abritait quatre-vingt-deux squelettes dont soixante-quatorze appartenaient à de jeunes adultes. Sur ces derniers, un sur sept avait un bras plus développé que l’autre. Comme les archers de l’Angleterre médiévale, certains gladiateurs étaient nettement asymétriques.
L’équipement d’un gladiateur pouvait également laisser sa marque. Sergius, gladiateur dont le satiriste romain Juvénal affirma qu’il s’était enfui avec l’épouse d’un sénateur, avait un sillon sur le front et une bosse sur le nez causés par les frottements de son casque. À cela s’ajoutaient les cicatrices du métier. Bon nombre de squelettes d’Éphèse et de York présentent des traces de traumatismes provoqués par des objets tranchants ou contondants. Certaines de ces blessures avaient guéri. Plus remarquable encore, un gladiateur d’Éphèse, qui avait vraisemblablement quitté l’arène pour devenir entraîneur, avait survécu à l’amputation d’une jambe.
Ce qui conférait à ces gladiateurs corpulents et couverts de cicatrices leur pouvoir de séduction était le puissant mélange du glamour sombre de la violence et du frisson de la transgression. Juvénal exprima clairement ce qui attirait l’épouse du sénateur chez Sergius : « C’était un gladiateur, ce qui suffit à faire de quelqu’un un Adonis […] c’est le fer qu’elles aiment. » Le fer (ferrum) désigne ici son épée (gladius), deux mots qui servaient aussi à désigner le pénis. Les gladiateurs occupaient le plus bas échelon de la société. Ils étaient des prisonniers de guerre, des criminels, des esclaves ou des hommes libres qui s’étaient d’eux-mêmes réduits en esclavage et qui avaient prêté serment d’« être brûlés, enchaînés, battus et tués par le fer ».
Les auteurs masculins pensaient que les gladiateurs exerçaient un puissant pouvoir érotique sur les femmes. Dans Le Satyricon de Pétrone, roman du premier siècle, une servante affirme que sa maîtresse est l’une de ces femmes que l’arène enflammait : elle tirait son plaisir d’embrasser les marques laissées par le fouet.
Les gladiateurs étaient donc le summum de la virilité sauvage dans la Rome antique.
Harry Sidebottom est l’auteur de Those Who Are About To Die: A Day in the Life of a Roman Gladiator (Knopf, 2026)
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
