Raphaël, le prodige de la Renaissance italienne

Contemporain de Michel-Ange et Léonard de Vinci, Raphaël a signé nombre d'œuvres monumentales avant de s'éteindre en 1520, au jeune âge de trente-sept ans. Cinq siècles plus tard, son influence n’a cessé de grandir.

Publication 15 févr. 2021, 11:02 CET
La Belle Jardinière

Le tableau La Belle Jardinière, également connu sous le nom de La Vierge à l'enfant avec le petit Saint Jean-Baptiste, a été peint en 1507 par Raphaël lorsqu’il vivait à Florence. Il s’agit d’une de ses plus belles peintures de la Madone. Louvre, Paris.

Photographie de Louvre, Paris.

En Italie, la Renaissance fut synonyme d'une grande cruauté politique et d’une incroyable sensibilité en matière d’art et de culture. Ces deux extrêmes façonnèrent la vie et l’œuvre de Raffaello Sanzio, mieux connu sous le nom de Raphaël. Plus jeune que Michel-Ange et Léonard de Vinci, artistes dont il s’inspira avant de les égaler, Raphaël était un artiste prodige de la Renaissance. Ses œuvres sont caractérisées par un sens exceptionnel de l'harmonie et des proportions et une grâce sans pareille.

Bien que ses chefs-d’œuvre fussent au service du pouvoir politique de l’époque et commandés par des ecclésiastiques influents, des banquiers et la papauté, ils étaient également imprégnés de tendresse et de finesse. Dans son livre intitulé Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, le peintre et biographe du 16e siècle Girogio Vasari écrivit : « La plupart des artistes ont jusqu’à présent montré une part de folie et de sauvagerie… Chez Raphaël, les dons les plus rares étaient associés à une telle grâce, diligence, beauté, modestie et moralité, que cela suffisait à dissimuler le plus horrible des vices. »

Fraîchement débarqué à Florence et âgé d’une vingtaine d’années, Raphaël a peint cet autoportrait sur bois à la tempera entre 1504 et 1506. Galeries des Offices, Florence.

Photographie de SCALA, FLORENCE

Déjà connu à Florence pour les merveilleuses Madones qu’il y avait peintes, le jeune artiste fut appelé par le pape Jules II pour décorer ses appartements du Vatican. Les chefs-d’œuvre qu’il créa dans ces quatre pièces privées, et plus particulièrement La Dispute du Saint-Sacrement et L’École d’Athènes, forgèrent sa renommée de « prince des peintres ». Les histoires qu’il racontait si bien à travers la complexité des couleurs, de la gestuelle et des groupes de sujets célébraient l’orthodoxie catholique, la mythologie païenne et les humanistes. Elles faisaient le lien entre les tensions et les gloires de son époque.

 

PREMIÈRES PEINTURES

Né en 1483 à Urbino, dans le nord-est de l’Italie, Raphaël était le seul enfant encore en vie de Magia di Battista Ciarla et de Giovanni Santi, peintre à la cour du duc d’Urbino. Grâce au patronage de ce dernier, la cité-État était un véritable centre culturel. 

Raphaël n’était qu’un enfant lorsque ses parents moururent, sa mère en 1491 et son père en 1494. Ce dernier, que Vasari qualifiait de peintre ordinaire, transmit très tôt à son fils les rudiments de la peinture. Le talent extraordinaire du garçon était évident.

Raphaël était encore jeune lorsqu’il partit étudier dans l’atelier de l’artiste pérousien Pietro Perugino. Ce dernier était admiré pour sa grande maîtrise de la perspective, une technique qu’il mit en avant dans son tableau La Remise des clefs à Saint-Pierre, peint en 1481. On y voit Jésus remettre les clefs du royaume des cieux à Saint-Pierre. La scène, imaginée avec grand soin, se déroule sur une grande place. Les lignes de perspective convergent dans la porte d’entrée centrale visible en arrière-plan.

À gauche : Détail de La Remise des clefs à Saint-Pierre, peint par Pietro Perugino en 1481. Chapelle Sixtine, Musées du Vatican.

À droite : Le Mariage de la Vierge, peint par Raphaël en 1504. Pinacothèque de Brera, Milan.

Photographie de ALBUM / FINE ART IMAGES (GAUCHE) ET SCALA, FLORENCE (DROITE)

Il n’est donc pas surprenant que la patte du professeur se retrouve dans les premiers tableaux de Raphaël. Les similitudes entre l’œuvre du jeune artiste, Le Mariage de la Vierge, peint en 1504 pour une chapelle de la famille Albizzini dans l’église San Franscesco al Prato de Città di Castello, et un précédent tableau de Perugino sautent aux yeux. Dans la peinture de Raphaël, la scène se déroule aussi sur une place de la Renaissance. Au premier plan, deux groupes entourent les sujets centraux, la Vierge Marie et Joseph, qui glisse un anneau au doigt de la jeune femme. Les personnages sur la place derrière eux, dont la taille diminue à mesure que l’on se rapproche de l’arrière-plan, donnent forme à l’espace et à la perspective. Et comme dans le tableau de Perugino, les lignes de perspective convergent dans la porte d’entrée de l’église. (À lire : Artemisia Gentileschi, la première grande peintre de l'Histoire.)

Les autres prétendants de Marie, bâton à la main, se trouvent derrière le marié. Joseph en porte un également, mais le sien est fleuri. L’œuvre de Raphaël est l’illustration d’une légende populaire, selon laquelle Marie aurait donné à chacun de ses prétendants un bâton avant de leur annoncer qu’elle épouserait l’homme dont le bâton aurait fleuri, signe de la grâce divine.

Raphaël ne se contenta pas de perfectionner les relations de perspective entre les personnages. Il se servit également de leur positionnement, fruit d’une mûre réflexion, pour créer une harmonie complexe. Selon l’artiste, tout était question de calcul et d’artifice dans la beauté, qui consistait en « représenter des choses différemment de la manière dont la Nature les a créés, mais d’une façon qui semble naturelle ».

 

FLORENCE, VILLE D’IMPORTANCE POUR L’ARTISTE

La prochaine étape de la vie de Raphaël fut marquée par le renforcement de tous les savoirs acquis à Pérouse, bientôt teinté de nouvelles influences. Cela permit à l’artiste de se créer un style visuel unique. Le travail des grands maîtres de l’époque en furent la clef. Raphaël se rendit dans un premier temps à Sienne, puis à Florence, épicentre de la peinture pendant la Renaissance. Le peintre « était tout aussi enchanté par la ville que les œuvres, qu’il trouvait sublimes. Il était déterminé à vivre à Florence pendant quelque temps », écrivit Vasari au sujet de l’arrivée de Raphaël dans la ville.

Deux principaux artistes façonnèrent Raphaël pendant cette phase cruciale de sa vie : Léonard de Vinci et Michel-Ange. Les deux hommes, plus âgés que Raphaël (de trente-et-un ans pour de Vinci et de huit ans pour Michel-Ange), réalisèrent quelques-unes de leurs plus belles œuvres au début du 16e siècle. Raphaël adopta et modifia leurs techniques. Il imita les compositions en forme de pyramide de Léonard de Vinci et employa sa technique du sfumato, qui remplace les lignes dures par des ombres douces et délicates.

L’influence du tableau La Vierge, l’Enfant Jésus et Sainte-Anne de Léonard de Vinci se ressent dans les Madones peintes par Raphaël alors qu’il vivait à Florence. Réalisée en 1503 par le génie italien, cette peinture représente l’Enfant Jésus tenant un agneau dans ses bras tandis que sa mère Marie l’étreint. La Vierge est elle-même assise sur les genoux de sa mère, Sainte-Anne. Les sujets du tableau forment ainsi une pyramide. Raphaël s’est inspiré des interactions complexes entre ces trois personnages pour plusieurs de ses tableaux représentant la Madone, qu’il a peints lorsqu’il vivait à Florence. C’est notamment le cas de La Belle Jardinière. (À lire : Les médecins au chevet de la Joconde)

Raphaël remarqua grâce au travail de Michel-Ange à quel point un rendu fidèle de l’anatomie du corps humain pouvait révéler le sublime. Les deux artistes s’engagèrent d’ailleurs dans l’une des plus importantes rivalités de l’histoire de l’art. Michel-Ange n’appréciait guère Raphaël. Selon les historiens, il aurait éprouvé de la rancœur à son égard en raison d’une commande qu’il perdit en 1508 au profit de son cadet.

La Déposition ou Déposition Borghèse, peinture sur huile, 1507. Galerie Borghèse, Rome.

Photographie de JOSEPH MARTIN / ALBUM

L’influence de Michel-Ange est visible dans l’œuvre La Déposition de Raphaël, peinte en 1507. Ce tableau représente le corps sans vie de Jésus, qui est déposé dans sa tombe. Accablée par la douleur d’avoir perdu son fils, la Vierge Marie, qui porte un voile bleu, s’évanouit. L’anatomie, le poids et le positionnement des sujets, en particulier chez la femme agenouillée devant la Vierge, ne sont pas sans rappeler ceux que l’on peut observer dans les œuvres de Michel-Ange telles La Sainte Famille et La Bataille de Cascina (qui est inachevée).

 

LE TRIOMPHE DE RAPHAËL À ROME

À la demande du pape Jules II, Raphaël créa des fresques pour le Vatican, un projet pour lequel Léonard de Vinci et Michel-Ange étaient également en lice. Le jeune artiste s’installa à Rome et entreprit son travail vers 1508.

À cette époque, Michel-Ange réalisait le plafond de la chapelle Sixtine. Selon les historiens de l’art, le travail des deux artistes aurait bénéficié du rapport concurrentiel qui les unissait. Achevées en 1511, les quatre fresques de Raphaël peintes sur les murs de la Chambre de la Signature, la bibliothèque papale, figurent parmi ses plus belles œuvres. L’École d’Athènes est notamment considérée comme son plus grand chef-d’œuvre par nombre d’amateurs d’art. Cette peinture représente 50 philosophes, dont Platon, Aristote, Socrate, Ptolémée, Euclide, Averroès et Hypatie d’Alexandrie.

Une cinquantaine de penseurs de l’Antiquité forment un groupe coloré dans le chef-d’œuvre de Raphaël, L’École d’Athènes, peint entre 1509 et 1511. La composition de cette fresque, commandée pour la bibliothèque vaticane du pape Jules II, est axée sur Aristote et Platon. Héraclite d’Éphèse, l’homme seul appuyé contre une dalle, serait une représentation de Michel-Ange.

Photographie de ALBUM/SCIENCE SOURCE/NEW YORK PUBLIC LIBRARY

Selon les historiens d’art, Raphaël se serait inspiré de ses contemporains pour peindre les sujets de son œuvre. L’homme barbu assis seul au premier plan, qui broie du noir et se tient la tête, serait Michel-Ange. Raphaël s’est également représenté : il se trouve tout à droite, à côté de Zoroastre (qui tient une sphère céleste) et Ptolémée (qui tient un globe).

À l’époque de la Renaissance, les chrétiens pensaient que les grandes idées humanistes du passé avaient été développées et perfectionnées par Jésus. Cette thématique de la théologie est représentée dans la fresque que Raphaël a peinte en face de L’École d’Athènes. La Dispute du Saint-Sacrement sert de miroir et de contrepoids à la philosophie ; la composition et la palette de la fresque sont similaires à celle de L’École d’Athènes, mais les points focaux sont différents. La partie supérieure représente le royaume des cieux, avec, en son centre, Jésus-Christ, la Vierge Marie et Saint-Jean-Baptiste. Le royaume doré de Dieu le Père et des anges s’élève au-dessus d’eux.

La Dispute du Saint-Sacrement, fresque réalisée vers 1509-1510, Musées du Vatican.

Photographie de SCALA, FLORENCE

Dans la partie inférieure de la fresque, les théologiens et les papes débattent sur Terre des propriétés miraculeuses du Sacrement contenu dans le récipient posé sur l’autel. Les divers groupes représentés, de par leur complexité et les liens qui les unissent, ne sont pas sans rappeler la composition de L’École d’Athènes. À noter que contrairement à la fresque des grands philosophes, les théologiens ne sont pas enfermés dans un bâtiment, mais se trouvent dans la nature, sous un magnifique ciel bleu. (À lire : Botticelli, le peintre emblématique de la Renaissance.)

Raphaël continua de travailler au Vatican, créant seul ou avec des apprentis des fresques pour d’autres appartements papaux. Il honora également des commandes privées, notamment des portraits, et prit part à des projets d’architecture. En 1513, le banquier du pape, Agostino Chigi, demanda à l’artiste de concevoir sa chapelle funéraire au sein de l’église Santa Maria del Popolo. Toujours la même année, le pape Léon X, qui succéda à Jules II après sa mort, continua de travailler en étroite collaboration avec le talentueux peintre originaire d’Urbino. Il nomma ainsi Raphaël directeur des travaux de construction de la basilique Saint-Pierre en 1514, après la mort de Donato Bramante, architecte initial de l’édifice. En 1515, Léon X demanda au peintre de créer dix immenses tapisseries pour agrémenter la chapelle Sixtine. (À lire : Catherine Sforza, la guerrière qui défia les Borgia)

 

UNE VIE COURTE, MAIS INTENSE

Raphaël passa le reste de sa vie à Rome. Il fonda son propre atelier et employa jusqu’à 50 artistes et élèves, qui travaillaient avec lui sur ses nouvelles commandes. Il ne se maria pas et n’eut pas enfant. Selon Vasari, Raphaël pensait que le pape le ferait cardinal et aurait donc retardé un éventuel mariage pour cette raison.

Tableau La Fornarina, aussi connu sous le nom La fille du boulanger, peinture à l’huile sur bois réalisée par Raphaël entre 1518 et 1519. Palais Barberini, Rome.

Photographie de AKG/ALBUM

En dépit de cela, Raphaël avait une réputation de coureur de jupons. Vasari écrivit à ce sujet : « Raphaël était une personne très galante, qui appréciait beaucoup la compagnie des femmes », notamment des courtisanes. Margherita Luti, fille d’un boulanger, aurait été le grand amour de Raphaël et le modèle du magnifique portrait de l’artiste, La Fornarina, peint entre 1518 et 1519. Le peintre était également connu pour ses amitiés créatives, en particulier celle qu’il noua avec le diplomate et intellectuel Baldassare Castiglione, sujet d’un des portraits les plus intéressants de Raphaël.

Devenu riche et artiste accompli, Raphaël acheta en 1517 le Palais Caprini à Rome. Il y mourut en 1520, le jour du Vendredi saint. Si Vasari attribua la mort de l’artiste à une vie sexuelle trop intense (ce qui sous-entend qu’il aurait souffert d’une maladie vénérienne), la vraie cause de son décès reste inconnue. L’artiste fut enterré au Panthéon de Rome. Son épitaphe, elle aussi, relève de la poésie et du génie : « Ci-gît Raphaël, qui durant sa vie fit craindre à la Nature d'être maîtrisée par lui et, lorsqu'il mourut, de mourir avec lui. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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