En 430 av. J.-C., la mystérieuse peste d'Athènes a fait des dizaines de milliers de morts

Tuant près d'un tiers de la population, une épidémie a ravagé Athènes en 430 av. J.-C., en pleine guerre du Péloponnèse.

De César Sierra Martín
Publication 3 sept. 2021, 16:30 CEST
PLAGUE IN ANTIQUITY

Cette peinture à l'huile de 1652 de Michael Sweerts s'intitule Peste dans une ville ancienne. D'aucuns considèrent qu'il s'agirait là de la représentation de la peste athénienne qui a éclaté en 430 avant notre ère. D'autres, cependant, pensent qu'il s'agit d'une représentation plus générale.

Photographie de CHRISTIE’S IMAGES/SCALA, FLORENCE

Deux des cités-États les plus puissantes de la Grèce antique, Sparte et Athènes, sont entrées en guerre en 431 avant notre ère. Occupant les terres du Péloponnèse (la péninsule la plus méridionale de la Grèce continentale), Sparte a adopté une stratégie terrestre, s'appuyant sur la discipline de ses hoplites pour vaincre les Athéniens. Lorsque les troupes spartiates ont envahi l'Attique (la péninsule où se trouvaient Athènes et ses alliés), les Athéniens ont répondu par des attaques navales sur des points politiquement sensibles du Péloponnèse. Les populations rurales de l'Attique ont été contraintes de se réfugier dans les murs de la ville d'Athènes au moment de l'invasion spartiate.

La guerre du Péloponnèse s'est terminée par une mise à plat du pouvoir en Méditerranée, mais ni la flotte athénienne ni l'armée spartiate ne pouvait prétendre en être la principale cause. Cet honneur revient à un événement que personne n'aurait pu prévoir : la peste d'Athènes, qui a éclaté au cours de la deuxième année de la guerre du Péloponnèse. Mystère médical encore à ce jour, cette épidémie a de fait déterminé laquelle des deux cités-États sortirait vainqueur de ce conflit.

 

L'ÉPIDÉMIE

Au printemps 430 avant notre ère, les habitants du Pirée, la zone portuaire d'Athènes, ont commencé à contracter une maladie que personne n'avait observé auparavant. Le mal s'est propagé rapidement. Des rapports ont fait état d'épidémies similaires entre autres sur l'île de Lemnos, dans le nord de la mer Égée.

Dédié à Athéna, déesse protectrice d'Athènes, le Parthénon surplombe la ville depuis son perchoir sur l'Acropole. Le temple a été achevé en 432 avant notre ère, peu de temps avant le début de la guerre du Péloponnèse.

Photographie de HERMES IMAGES/AGE FOTOSTOCK

Au Pirée, on murmurait que lorsque les Spartiates étaient arrivés, ils avaient empoisonné les puits, de sorte que les Athéniens étaient tombés malades en buvant de l'eau contaminée. En quelques semaines, la maladie s'était propagée au cœur de la ville et touchait des personnes de tous âges et de tous horizons et dans des proportions sans précédent. La stratégie de Périclès de faire venir les gens de l'Attique rurale dans la ville fortifiée d'Athènes n'a fait qu'augmenter le taux de contagion. La maladie, quelle qu'elle fût, n'affecta pas les Spartiates au même degré que les Athéniens. Au total, on estime qu'entre 25 et 35 % de la population athénienne ont péri des suites de cette épidémie qui n'a pris fin que cinq ans plus tard.

La principale source d'informations sur l'épidémie est l'historien Thucydide, qui a non seulement été témoin des événements mais a lui-même survécu à la maladie. Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide émet l'hypothèse que la peste venait d'Afrique orientale, plus précisément de l'ancienne Éthiopie (actuel Soudan). De là, la maladie a voyagé vers le nord jusqu'en Égypte et en Libye et vers l'est jusqu'à l'empire perse avant d'atteindre la Grèce.

Situé au nord-ouest de l'Acropole, le quartier de Kerameikos abritait un cimetière public où de nombreux soldats étaient enterrés. Selon Thucydide, Périclès y prononça une oraison funèbre en 431 av. J.-C.

Photographie de SHUTTERSTOCK

Le récit de Thucydide décrit l'évolution de la maladie chez les sujets atteints, depuis les premiers symptômes : la gorge ou la langue devenant sanglante et une haleine particulièrement fétide. Les symptômes comprenaient « les éternuements et l'enrouement » avant que la maladie n'atteigne la poitrine, provoquant « une toux dure », puis l'estomac, où elle déclenchait des « écoulements de bile », des « haut-le-cœur » et des « spasmes violents ». À ce stade, le malade était en « très grande détresse ».

Thucydide décrit l'apparence de la peau des patients : « rougeâtre, livide et recouverte de petites pustules et d'ulcères ». Les malades parlaient de fièvres intenses, ayant l'impression qu'un feu les consumait de l'intérieur, alors elles avaient déjà retiré tous leurs vêtements. Ils éprouvaient une « soif inextinguible », qui conduisait certains d'entre eux à plonger dans des réservoirs d'eau. L'insomnie extrême ne tardait pas à venir.

 

SOIGNER LES MALADES

Thucydide rapporte que de nombreuses personnes sont décédées dans les sept à neuf jours suivant l'infection. Si elles réussissaient à survivre aux premiers symptômes, elles pouvaient alors souffrir d'une grave ulcération gastro-intestinale qui se manifestait notamment par des diarrhées ; la faiblesse qui s'ensuivait était généralement fatale. Les principaux défis rencontrés dans le traitement de la maladie étaient sa nouveauté et sa contagiosité. Les médecins n'avaient jamais rien vu de tel, et se retrouvaient impuissants face à l'épidémie. « Aucun remède n'a été trouvé », écrit Thucydide, « ce qui a soulagé dans un cas, a fait du mal dans un autre. » Quel que soit le traitement donné, écrit-il, « les bonnes et mauvaises constitutions se sont révélées également incapables de résister, toutes étant également balayées ».

Cette maladie très contagieuse a fait des ravages chez les personnes soignant les malades. Les médecins ont été durement touchés dès le début. Et tous ceux et celles qui soignaient leurs proches malades payaient le prix fort : « [S']ils s'aventuraient à le faire, la mort en était la conséquence. S'ils ne le faisaient pas, les patients auraient péri par négligence ». Thucydide note que « c'est pour ceux qui s'étaient remis de la maladie que les malades et les mourants avaient le plus de compassion. Ceux-ci savaient ce que c'était par expérience. »

Athéna, représentée dans une copie romaine d'une des statues de la déesse au Parthénon. Musée Archéologique National, Naples

Photographie de PRISMA/ALBUM

L'infection semble avoir apporté une certaine immunité : « Le même homme n'a jamais été attaqué deux fois, jamais du moins mortellement. » Ceux qui avaient été infectés mais qui s'en étaient sortis pouvaient ressentir un bref sentiment d'euphorie, se sentant désormais illusoirement immortels. Mais cette peste, quelle qu'elle fût, pouvait laisser aux personnes guéries de graves séquelles. Certaines personnes ont été « saisies d'une perte totale de mémoire lors de leur première convalescence, et ne se reconnaissaient ni elles-mêmes ni leurs amis ». De nombreux survivants ont subi des dommages durables aux doigts et aux orteils, aux organes génitaux et aux yeux.

En plus de ses effets sur la santé, l'épidémie a bouleversé radicalement le quotidien des Athéniens. Selon Thucydide, « les corps des mourants gisaient les uns sur les autres, et des créatures à moitié mortes chancelaient dans les rues ». Les cadavres s'entassaient et, vu l'urgence de la situation, on n'avait pas le temps d'accomplir les rites les plus élémentaires lors de l'inhumation des morts. Plusieurs corps furent incinérés sur les mêmes bûchers.

 

UNE PÉRIODE TROUBLE

La peste a eu un effet radical sur la société athénienne. Les hiérarchies traditionnelles étaient bouleversées : les citoyens riches pouvaient voir leurs moyens de subsistance détruits du jour au lendemain, tandis que les pauvres pouvaient s'enrichir en s'appropriant les biens d'un mort. Thucydide décrit comment les conventions morales furent abandonnées et combien les gens avaient tendance à vivre chaque jour comme le dernier. Personne ne craignait la justice, car la mort semblait plus imminente que n'importe quelle forme de procès.

Les préoccupations spirituelles étaient également importantes. Beaucoup pensaient que quelqu'un ou un événement avait mis en colère les dieux, qui auraient lancé sur la ville la maladie en guise de punition. Selon Thucydide, les anciens parlaient d'un oracle qui avait autrefois prédit qu'une grande épidémie ferait suite à une « guerre dorienne » ; les Spartiates étant des Doriens, descendants d'un peuple ancien qui s'était installé dans le Péloponnèse. On disait aussi que les Spartiates avaient consulté l'oracle de Delphes sur l'issue de la guerre ; selon la prophétie, Apollon, dieu de la beauté, de la musique et du chant, avait promis son soutien à Sparte. Les Athéniens eux-mêmes demandèrent conseil aux dieux et envoyèrent des émissaires à Delphes et dans d'autres sanctuaires pour venir à bout l'épidémie.

Alors qu'une épidémie ravageait la ville, Athènes se tourna vers les dieux pour obtenir de l'aide et envoya des délégations à l'oracle du temple d'Apollon à Delphes. La colonnade visible sur le site date aujourd'hui du IVe siècle avant notre ère.

Photographie de JESSE PEET/GETTY IMAGES

Accablés par l'impact de la peste sur leurs proches et sur leur mode de vie, les Athéniens commencèrent à se retourner contre leur chef, Périclès. Bien qu'elle ait pu sembler pratique à l'époque, avec le recul, sa stratégie de guerre consistant à mettre à l'abri la population à l'intérieur des murs de la ville d'Athènes avait aggravé la situation sanitaire. Comme Thucydide le rapporte :

Un élément aggravant de la calamité existante était l'afflux de la campagne dans la ville, et cela a été particulièrement ressenti par les nouveaux arrivants. Comme il n'y avait pas de maisons pour les recevoir, il fallait les loger à la saison chaude de l'année dans des cabanes étouffantes, où la mortalité sévissait sans retenue. 

Les rivaux politiques de Périclès sont allés plus loin, l'accusant d'avoir attiré le malheur sur eux en se jetant dans cette guerre. Après plus d'une décennie de soutien voire d'adoration, Athènes s'est retournée contre Périclès : une lourde amende lui a été infligée et il n'a pas été réélu stratège de la cité.

Après avoir été démis de ses fonctions pour avoir mal géré l'épidémie, Périclès tomba à son tour malade. Selon l'historien Plutarque, le fils aîné de Périclès, Xanthippus, qui avait une relation difficile avec son père, succomba à la peste, tout comme la sœur de Périclès peu de temps après. Son deuxième fils, Paralus, est également tombé malade et en est mort, une tragédie qui a fini par briser la légendaire maîtrise de soi de Périclès, mort lui-même de la peste à l'automne 429 avant notre ère.

Périclès se détourne de la vue de son fils, victime de la peste d'Athènes, dans ce tableau du XIXe siècle de François-Nicolas Chifflart. École nationale supérieure des beaux-arts, Paris

Photographie de ENSBA/RMN-GRAND PALAIS

L'épidémie a considérablement affaibli Athènes et a mis fin à son âge d'or. Au moment où la peste prit fin vers 425 avant J.-C., on estime que près d'un tiers des habitants de la ville en étaient morts ; on recense entre 75 000 et 100 000 vies perdues. Sparte et Athènes conclurent une trêve vers 421 avant J.-C. Sparte gagna finalement la guerre du Péloponnèse, détruisant la flotte athénienne en mer en 405.

 

UN MAL MYSTÉRIEUX

Les historiens n'ont toujours pas identifié la source exacte de l'épidémie. En raison de l'utilisation par Thucydide du mot « peste », certains ont émis l'hypothèse qu'il s'agissait d'une épidémie de peste bubonique, cause de la peste noire au 14e siècle. Cependant, une lecture attentive de Thucydide ne montre aucune mention d'un des symptômes les plus notoires de la peste noire : les « bubons », les ganglions lymphatiques enflés qui noircissent et parfois éclatent.

Au fil du temps, les chercheurs ont proposé plusieurs coupables, bactériens et viraux, notamment le typhus, le choléra, la grippe, la variole et la rougeole. À mesure que les outils de recherche sont devenus plus sophistiqués, de nouvelles théories ont émergé. 

Gauche: Supérieur:

Reconstitution du visage d'une fillette de 11 ans basée sur un crâne trouvé dans une fosse commune. Surnommée « Myrtis » par une équipe de chercheurs, elle est probablement morte de la peste en 430 av. J.-C.

Droit: Fond:

Reconstitution du visage d'une fillette de 11 ans basée sur un crâne trouvé dans une fosse commune. Surnommée « Myrtis » par une équipe de chercheurs, elle est probablement morte de la peste en 430 av. J.-C.

Photographie de AKG/ALBUM

En 1994, des archéologues ont mis au jour une fosse commune datant de 430-420 av. J.-C. à l'intérieur de laquelle se trouvaient 150 corps qui semblaient avoir été enterrés à la hâte. Une équipe de chercheurs dirigée par Manolis J. Papagrigorakis a analysé l'ADN de trois individus à partir de leurs dents. En publiant leurs résultats en 2006, ils ont découvert la présence d'un agent pathogène avec une similitude de 93 % avec la fièvre typhoïde. D'autres chercheurs, cependant, ont contesté la théorie selon laquelle la typhoïde aurait pu être la maladie en question, car elle était courante à l'époque. Le récit de Thucydide est celui d'une maladie jamais observée auparavant dans la Grèce antique.

De nombreux symptômes de Thucydide correspondent à ceux d'Ebola. Contrairement aux maladies d'origine bactérienne (comme la fièvre typhoïde ou la peste bubonique), trouver des preuves génétiques de virus comme Ebola ou la rougeole est plus difficile. Pour les identifier, les généticiens doivent étudier l'ARN, qui est plus instable que l'ADN et se dégrade plus facilement avec le temps. Trouver un échantillon viable datant de l'Athènes du 5e siècle avant J.-C. est très peu probable. Par conséquent si la peste d'Athènes a été causée par un virus, son identité précise devrait longtemps rester un mystère.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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