Enheduanna, la princesse qui terrassait ses ennemis par la force de ses mots
Prêtresse du dieu de la Lune et fille de Sargon d’Akkad, Enheduanna accumula un pouvoir politique considérable et mena la guerre avec le pouvoir de ses mots.

Enheduanna est souvent considérée comme la toute première personne à apparaître en tant qu’autrice en son nom propre dans les archives historiques. Ses hymnes aux dieux d’Akkad et de Sumer lui survécurent plusieurs siècles, et leurs traductions modifient l’état des connaissances des chercheurs actuels sur le rôle des femmes au Moyen-Orient, à l’Antiquité.
Enheduanna est souvent considérée comme la toute première personne à apparaître en tant qu’autrice en son nom propre dans les archives historiques. Ses hymnes aux dieux d’Akkad et de Sumer lui survécurent plusieurs siècles, et leurs traductions modifient l’état des connaissances des chercheurs actuels sur le rôle des femmes au Moyen-Orient, à l’Antiquité.
Voilà plus de 4 000 ans, Enheduanna, grande prêtresse du dieu sumérien de la Lune et fille d’un roi, s’appliqua longuement sur une tablette d’argile de la taille d’une paume de main. Stylet en roseau à la main, elle pressa sa minuscule pointe en forme de coin sur l’argile pour former les petits caractères anguleux typiques du cunéiforme. Un chef rebelle opposé au règne impérial de sa famille sur les royaumes d’Ur et d’Uruk l’avait chassée du temple où elle demeurait. Bien qu’exilée et effrayée, elle était loin d’être impuissante ; on croyait en effet que ses mots influençaient les dieux.
Dans ses écrits, Enheduanna implora sa déesse tutélaire, Inanna, déesse mésopotamienne de l’amour, de la guerre et du changement, de la sauver du sombre sort réservé aux exilés politiques et de la rétablir dans sa fonction légitime de grande prêtresse. Elle avait passé sa vie à composer de nouveaux hymnes aux dieux, connus dans tout l’Empire akkadien (actuel Irak) pour leur capacité supposée à influencer les forces divines en sa faveur. Confrontée à la défaite, Enheduanna se tourna vers Inanna et écrivit à la « Reine de toutes les puissances cosmiques » un hymne si émouvant qu’il traversa les siècles.
Cette œuvre, ainsi que d’autres composées par Enheduanna ayant, elles aussi, résisté à l’épreuve du temps, seraient les premières à pouvoir être attribuées à un auteur nommé à l’existence attestée dans les archives archéologiques. D’ailleurs, les preuves de son influence durable sont nombreuses. « Plusieurs siècles après sa mort, nous pouvons constater qu’on se souvenait d’elle, les objets qui la commémoraient étaient conservés, entretenus et appréciés », explique l’assyriologue Sophus Helle, dont l’ouvrage récent consacré à Enheduanna présente de nouvelles traductions de ses écrits.
Bien que ces objets antiques transmettent son image et confirment son existence, ce sont ses hymnes qui racontent son histoire. En les traduisant, Sophus Helle a saisi certaines des qualités rythmiques et lyriques du langage sumérien dans lequel ils furent composés, chose qui souligne qu’ils étaient faits pour être interprétés comme des chants, ce qui leur permettait d’atteindre un public beaucoup plus large et de réjouir les oreilles des dieux eux-mêmes.
Bien que les spécialistes débattent encore de la question de savoir si les poèmes qui nous sont parvenus préservent la voix d’Enheduanna, son existence, elle, ne fait aucun doute. Nous la retrouvons au cœur des archives archéologiques au temple du dieu de la Lune, à Ur, où elle et les prêtresses qui lui succédèrent exercèrent leur pouvoir d’une manière qui finirait par remettre en question les conceptions que l’on aurait plus tard du rôle des femmes dans l’une des premières civilisations du monde.
Grand prêtresse, princesse et autrice acclamée, Enheduanna vécut vers 2300 avant notre ère dans l’Empire akkadien, un territoire tout juste unifié autour de trente-cinq cités-États sumériennes et akkadiennes que son père, Sargon d’Akkad, avait conquis et dirigeait. Sargon d’Akkad n’était pas qu’un simple guerrier et un roi puissant ; il croyait gouverner selon la volonté des dieux et il comprenait le pouvoir de la croyance religieuse. Alors qu’il renforçait sa mainmise sur le royaume d’Ur, il vit une occasion de lier sa famille à la puissante et ancestrale fonction de grande prêtresse du dieu de la Lune (Nanna) de la cité-État. Cette fonction conférait le contrôle du temple du dieu, l’un des sites religieux les plus importants de la Sumer antique, ainsi que la richesse qui allait avec : domaines, troupeaux, ateliers, et les centaines d’ouvriers nécessaires pour assurer leur fonctionnement. Au-delà des richesses, en tant qu’épouse terrestre de Nanna, la grande prêtresse détenait un immense pouvoir théologique : elle était dans une position unique pour influencer le dieu par ses paroles et ses rituels, et pour transmettre sa volonté divine au peuple.
Lors de son installation dans le temple de Nanna, Enheduanna reçut le nom par lequel nous la connaissons aujourd’hui, qui signifie « grande prêtresse, ornement du ciel ». Son nom de naissance nous est inconnu, de même que les détails de son enfance (où elle grandit et comment, qui lui apprit à lire et à écrire, et même l’âge exact auquel elle accéda à ce sacerdoce qui allait changer sa vie).
Mais nous savons qu’elle officia comme grande prêtresse pendant trente ans au moins et pendant peut-être plus de cinquante ans, sous le règne de quatre rois (son père, deux de ses frères et un neveu) et qu’elle constitua un véritable rempart pour la dynastie familiale. On s’en souvient surtout pour ses compositions littéraires émouvantes, dont au moins trois nous sont parvenues dans un état suffisamment substantiel. La plupart des archives des écrits d’Enheduanna proviennent de tablettes d’argile découvertes durant les fouilles d’écoles de scribes paléo-babyloniennes en activité entre 1800 et 1600 av. J.-C., à une époque où ses hymnes étaient considérés comme une partie essentielle du programme d’enseignement. La dernière copie de ses œuvres date du 14e siècle avant notre ère, ce qui signifie que ses mots furent étudiés et transcrits pendant au moins mille ans après sa mort.
Cependant, pour certains spécialistes, la question de savoir si Enheduanna écrivit réellement les textes exacts pour lesquels elle était célèbre dans l’Antiquité reste ouverte. Puisque les copies de ses œuvres qui nous sont parvenues datent de plusieurs siècles après sa mort, les chercheurs se demandent si celles-ci reproduisent ses véritables écrits ou s’il s’agit de textes composés ultérieurement en son nom. Alhena Gadotti de l’Université de Towson défend cette seconde hypothèse : elle interprète ces poèmes de la même manière que les chercheurs voient les exploits héroïques légendaires que les générations suivantes attribuèrent au père d’Enheduanna, Sargon, et à son neveu, Naram-Sin ; non pas comme des témoignages de leurs actes réels, mais comme des histoires construites sur les souvenirs de leurs prouesses. Selon Alhena Gadotti, les œuvres d’Enheduanna qui nous sont parvenues ont été façonnées par des éditeurs et des auteurs ultérieurs pour devenir leurs propres compositions, quoique diffusées sous le nom d’une figure historique et littéraire célèbre, même si, comme elle le souligne, « ce processus n’est possible qu’à la condition qu’Enheduanna ait effectivement été une autrice renommée ».
D’autres, cependant, avancent de solides arguments en faveur de l’idée qu’Enheduanna est bien l’autrice de ces textes. Selon Zainab Bahrani de l’Université Columbia, autrice de l’ouvrage Women of Babylon, « nous faisons face à une situation où une femme est clairement attestée en tant qu’autrice et nous ne devrions pas réécrire les sources historiques simplement pour les faire correspondre à nos propres idées préconçues des activités genrées dans l’Antiquité ». Elle souligne le fait que bien que les écrits du roi Shulgi d’Ur du troisième millénaire avant notre ère soient eux aussi principalement conservés sous la forme de copies paléo-babyloniennes, la paternité de ces textes lui est rarement contestée.
Pour sa part, Sophus Helle pense que même si les copies babyloniennes pourraient être « l’équivalent de fictions historiques antiques, il est également tout à fait possible qu’Enheduanna les ait écrits elle-même ». Le long intervalle entre la vie d’Enheduanna et les premières copies de son œuvre en notre possession « n’est pas un argument aussi défavorable pour elle qu’on pourrait le penser au premier abord », relève-t-il, car « nous ne disposons que d’un mince corpus de textes littéraires datant du troisième millénaire [av. J.-C.], et que la plupart de la poésie sumérienne ne subsiste que sous la forme de copies paléo-babyloniennes. »

Cela n’est pas inhabituel. Alors que les archives administratives regorgeaient de reçus et d’inventaires écrits du temps d’Enheduanna, les œuvres littéraires avaient un autre destin. On les chantait, les récitait et les mémorisait, on les exprimait à l’oral bien plus qu’on ne les couchait sur l’argile. C’est pourquoi la littérature sumérienne ancienne nous est presque entièrement parvenue par l’intermédiaire de copies plus tardives réalisées dans les écoles de scribes. Quand l’étude de la langue sumérienne ancienne devint une composante essentielle du programme des écoles de scribe à l’époque paléo-babylonienne, un peu comme le latin pouvait être étudié par les érudits du Moyen Âge, la copie de textes et hymnes anciens composés dans le style fluide et mélodieux d’Enheduanna devint une étape fondamentale de l’apprentissage. Des fouilles menées dans ces écoles, notamment dans la cité-État de Nippur, ont fourni aux archéologues des dizaines de tablettes qui sont, pour l’essentiel, des devoirs d’élèves reproduisant les grands classiques de la littérature sumérienne ancienne.
Si la transmission fidèle d’un hymne sur plusieurs centaines d’années peut sembler difficile à concevoir, l’Antiquité en recèle pourtant quelques exemples. L’un des plus anciens textes de la littérature sumérienne, l’Hymne du temple de Kesh, fut découvert sur des tablettes datant de 2600 av. J.-C. environ et sur d’autres datant de 1800 av. J.-C. Créés à 800 ans d’intervalle, les deux manuscrits « contiennent pour l’essentiel le même texte […] il était donc clairement possible pour des textes littéraires de traverser les siècles sans subir de grandes modifications », explique Sophus Helle.
Bien que la nature de la « paternité » auctoriale d’Enheduanna soit disputée, son existence réelle, elle, ne l’est pas. Elle survit dans les traces matérielles archéologiques découvertes à Ur, où l’expédition de Leonard Woolley, menée entre 1922 et 1934, permit la mise au jour de sa demeure, les appartements de la grande prêtresse à l’intérieur du temple du dieu de la Lune, ainsi que celle des tombes de son personnel, dont le mobilier funéraire proclamait fièrement ses liens avec elle.
En 1927, Leonard Woolley découvrit également la seule effigie d’elle à avoir traversé les millénaires : sur un disque d’albâtre de 25 centimètres de diamètre et de 7,5 centimètres d’épaisseur, on l’a figurée plus grande que les hommes autour d’elle, ce qui la désigne comme la personne la plus importante de la scène gravée. Vêtue d’une robe à volants, une mèche de cheveux s’échappant de sa coiffe, elle préside à une offrande rituelle à la déesse Inanna. L’inscription au verso conserve l’énumération de ses titres telle qu’elle l’avait établie : « Prêtresse de Nanna, épouse de Nanna, fille de Sargon, le roi du monde ».
Le monde de l’Empire akkadien changea rapidement au cours de la vie d’Enheduanna. Son père, Sargon, dont le nom signifie « le roi est légitime », venait du nord d’Akkad. Après avoir conquis les cités-États de sa région natale et mis sur pied une puissante armée, il avança vers le sud et soumit les fiers royaumes de Sumer. Sargon et sa dynastie maintinrent une emprise ferme sur leurs conquêtes, accordant terres et pouvoir à une nouvelle élite akkadienne qui gouvernait à leur service plutôt qu’en rois indépendants.
Mais les cités-États de la région supportaient mal ces entraves impériales et des rébellions éclatèrent. Les stèles de bataille de cette époque consignent les morts de dizaines de milliers de soldats ennemis et la destruction des remparts de la ville, le tout sur ordre des empereurs de la dynastie de Sargon. Même depuis sa position privilégiée, Enheduanna fit directement l’expérience des ravages de la guerre. Elle en fait la description dans ses écrits : « les villes se transforment en ruines, des demeures pour les fantômes, et les temples deviennent des déserts ».
Cette destruction n’était toutefois que la moitié de l’histoire. Le butin des cités mises à sac afflua dans le nouvel empire, finançant un âge d’or des arts, du commerce et de la religion. Les progrès de la céramique et du travail des métaux permirent aux artistes d’inonder les temples et les palais du royaume de bols fins en faïence et de statues en bronze imposantes, dont une sculpture réaliste d’un roi de la dynastie de Sargon encore connue de nos jours. Parallèlement, les scènes figurées sur des sceaux-cylindres, de petits objets sculptés en pierre dont les élites se servaient pour signer, gagnèrent en détail, en complexité et en réalisme.
Sargon lui-même se vante de l’afflux de marchandises exotiques dans une inscription mentionnant des civilisations lointaines susceptibles d’avoir prospéré dans la vallée de l’Indus ainsi que dans les actuels sultanat et royaume d’Oman et du Bahreïn : « Les navires de Meluhha, les navires de Magan, [et] les navires de Dilmun, [je] les ai rassemblés sur le quai devant Agadé. » Chargés de pierres précieuses, de parfums, de textiles et de vins, et arrivant avec les trésors acheminés par voie terrestre depuis « la forêt de cèdres et les montagnes d’argent », ils apportaient les richesses des arrière-pays au centre de l’empire. L’écriture également bénéficia de l’essor des arts, poursuivant sa transformation : d’outil de comptabilité, elle devint un registre de la langue parlée, capable de restituer des récits riches et non plus uniquement des données limitées. Et le panthéon religieux connut lui aussi des changements : Inanna gagna encore en importance en tant que déesse tutélaire de Sargon et de sa famille.
Si Enheduanna officia comme grande prêtresse de Nanna, c’est dans ses écrits que sa dévotion personnelle envers Inanna transparaît. Deux de ses trois compositions majeures sont consacrées à la déesse : la « Reine de toutes les puissances cosmiques » (également appelée « L’Exaltation d’Inanna ») et la « Reine au vaste cœur » (ou « L’Hymne à Inanna »). La troisième, une compilation connue sous le nom d’« Hymnes aux temples », est un recueil d’hymnes consacrés aux temples de différentes villes de Sumer et d’Akkad qu’Enheduanna réunit en tout cohérent, à l’image de l’unification de royaumes séparés en un unique empire réalisée par son père. Cette collection constituait une prouesse littéraire et culturelle singulière.

La « Reine de toutes les puissances cosmiques » est l’œuvre la plus recopiée d’Enheduanna. L’hymne mêle plusieurs genres, emprunte à l’autobiographie, aux lamentations rituelles, aux procédures judiciaires, aux chants de louange et aux représentations de la guerre. Les premiers vers célèbrent Inanna : « Reine de toutes les puissances, déluge de lumière ! […] Régner est ton droit : tu t’es emparée des sept puissances des dieux. »
Enheduanna détaille ensuite la férocité de la déesse, elle la compare à une « crue subite dévalant les montagnes ». « Ma reine, écrit-elle, en entendant ton cri, l’ennemi s’incline. Fuyant les tempêtes de sable, la terreur et la splendeur, l’humanité s’est rassemblée pour se tenir devant toi en silence, et de toutes les puissances des dieux, tu as pris les plus terribles. »
Après avoir peint Inanna sous ce jour imposant de colère et de puissance divine, elle révèle d’abord sa propre identité, puis sa situation. « Je suis Enheduanna, je suis la grande prêtresse, écrit-elle. J’ai porté le panier des offrandes, j’ai chanté les hymnes de la joie. Désormais, l’on m’apporte des présents funéraires… ne suis-je plus en vie ? Je suis allée vers la lumière, mais la lumière m’a brûlée. Je suis allée vers l’ombre, mais elle était enveloppée de tempêtes. »
La source des tourments d’Enheduanna devient claire : bien que son neveu Naram-Sin soit sur le trône, une conjuration opportuniste de rebelles s’est unie pour renverser l’Empire.
Enheduanna s’oppose au chef rebelle Lugal-Ane, qui se proclame nouveau roi d’Ur, et l’accuse directement de profaner « les sites sacrés d’An [le père des dieux] ». Bien qu’Enheduanna implore son divin époux Nanna de l’aider, il ne répond pas. Elle fuit comme une « hirondelle fondant à travers une fenêtre ». Son ennemi « m’a ôté la couronne de grande prêtresse, me donnant à la place un couteau et un poignard ».
Confrontée à l’exil, Enheduanna exhorte Inanna à « leur faire savoir que tu écrases tous les rebelles ». Son appel à Inanna se fait de plus en plus violent : « Fais-leur savoir que tu réduis les crânes en poussière. Fais-leur savoir que tu manges les cadavres comme un lion […] Fais-leur savoir que tu te tiens toujours triomphante. »
Dans l’hymne, Inanna est influencée par les paroles d’Enheduanna. Elle décrète la défaite retentissante du rebelle prétendant au trône et rétablit la puissance d’Enheduanna. Fraîchement bénie par les dieux, Enheduanna réintègre, triomphante, les couloirs de sa demeure, le temple. Elle nous offre une ultime bénédiction, évoquant celle d’Inanna tout en faisant subtilement allusion aux succès de ses propres paroles qui ont su gagner les faveurs de la déesse : « Ce qu’elle dit à sa femme sacrée était magnifique. »
Cet hymne savamment écrit ne se contente pas de louer une déesse et de raconter le triomphe d’une grande prêtresse, il s’agit également d’un puissant texte de propagande politique. Sophus Helle explique que « les hymnes s’inscrivent absolument dans un contexte politique ». Les écrits d’Enheduanna pouvaient servir de miroir des politiques impériales, « reflétant nettement, de manière littéraire, les réalisations politiques de son père ». Ceux qui se rebellaient contre la famille royale de Sargon devaient s’attendre à courroucer Inanna. Mais Inanna n’était pas la seule que les ennemis devaient craindre : les « paroles de miel » d’Enheduanna étaient suffisamment puissantes pour convertir dieux et humains à sa cause.
Son deuxième ouvrage à nous être parvenu était également consacré à Inanna. La « Reine au cœur vaste » est un hymne louant la déesse qui illumine les paradoxes mystiques de son être. « Elle renverse ce qu’elle a fait ; nul ne peut connaître sa voie », écrit Enheduanna ; la déesse agit au-delà de ce que l’entendement humain peut comprendre. Une longue liste lyrique des attributs d’Inanna se déploie dans le chant : « Errer, se précipiter, rivaliser, s’élever, renverser sont tiens, Inanna […] Détruire et créer, planter et arracher sont tiens, Inanna. »
Bien que les copies existantes de ce chant soient à bien des égards lacunaires, la revendication de son statut d'autrice nous est parvenue : « Je suis Enheduanna, la grande prêtresse, écrit-elle de nouveau. Ceci est mon offrande pour toi : proclamer ta grande divinité à travers le pays. Je connais ton grand fardeau à travers mon propre corps. Le chagrin et le mal me tiennent les yeux ouverts, la douleur déborde. Mais la pitié, la compassion, la sollicitude, la pitié et la grâce sont également tiennes, tout comme le déferlement des fleuves, le déchirement de la terre dure, les ténèbres qui se changent en lumière. »
Le troisième projet attribué à Enheduanna est une compilation connue sous le nom d’« Hymnes aux temples » qui réunit quarante-deux hymnes à des temples disséminés à travers Sumer et Akkad. Cette anthologie offre une visite éclair des principaux sites religieux de l’empire et fait office de guide pour les pèlerins de l’Antiquité célébrant les plus grandes réalisations spirituelles et architecturales de l’ensemble bigarré de cités-États qui formaient le nouvel empire akkadien.
Partant d’Eridu, que les Sumériens considéraient comme la plus ancienne ville du monde, elle présente le spectaculaire complexe d’Enki, dieu de la sagesse et de la créativité. Son temple, « fondement du ciel et de la terre » comprenait « canaux sacrés » et « plantes pures », un reflet de sa demeure dans l’Apsû, l’océan souterrain de la cosmologie sumérienne fournissant toute son eau douce au monde. Le temple de Nanna, à Ur, demeure d’Enheduanna, est décrit comme le « lieu le plus sacré du ciel et de la Terre ». Il « brille de la lumière du règne juste, des destins précieux. Demeure des grandes prêtresses. » Des sanctuaires de montagne et des temples au bord de l’eau complètent ce catalogue qui, comme il se doit, s’achève au sanctuaire de la déesse de l’écriture, Nisaba. Décrite comme « la femme juste à l’esprit sans égal », elle est la déité dont l’existence même a rendu possible la création de cette anthologie.
De manière intrigante, Enheduanna s’identifie comme « tisseuse de cette tablette » plutôt que comme celle qui écrit dessus, peut-être parce qu’elle a rassemblé et remanié d’anciens hymnes connus dans ces temples pour les tisser ensemble en une nouvelle composition. Elle souligne elle-même cette originalité à la fin de l’œuvre : « Mon roi ! Une chose est née qui n’était jamais née auparavant. »
Bien qu’elle fût la première à compiler et à éditer les Hymnes aux temples, elle ne serait pas la dernière à le faire. Des scribes continuaient d’y ajouter de nouveaux temples 200 ans plus tard, lors d’Ur III, la troisième dynastie d’Ur. Ces ajouts semblent avoir pris fin vers la chute de cette dynastie (vers 2004 av. J.-C.), après quoi les scribes paléo-babyloniens continuèrent pendant encore plusieurs siècles à faire vivre les hymnes en les recopiant.
Les écrits d’Enheduanna ne sont pas son seul legs. La charge de grande prêtresse lui survécut de nombreux siècles, et les femmes qui l’occupèrent en firent bien plus qu’un simple métier ; elles en firent une dynastie. Entrer dans le sacerdoce des grandes prêtresses et épouser le dieu signifiait renoncer à un mari humain et à des enfants, ce qui était d’une extrême rareté pour les femmes de cette époque. Dans une culture où les morts dépendaient de leurs descendants vivants pour recevoir régulièrement des offrandes de nourriture et de boisson, une femme sans enfants risquait une existence pitoyable dans l’au-delà : assoiffée, affamée, oubliée. Les grandes prêtresses défièrent ce sort et formèrent leur propre lignée. Elles s’occupaient consciencieusement des tombes de leurs prédécesseures, y versaient des offrandes de choix et étaient souvent inhumées avec faste sous le sol de l’appartement du temple où elles avaient vécu, si près que leurs successeures marchaient au-dessus d’elles chaque jour.
Et, comme Enheduanna, elles écrivaient, consignaient et préservaient leur propre histoire. La grande prêtresse Enanatuma apposa son nom sur les briques utilisées pour reconstruire le temple selon son plan ancien après son saccage à la fin du troisième millénaire avant notre ère, veillant par là à ce qu’on se souvienne de sa contribution. Son mandat de grande prêtresse fut si réussi que même après que son père eut été détrôné par un rival, le nouveau souverain lui permit de rester à son poste. Enanedu, qui occupa la fonction près de cinq siècles après Enheduanna, chroniqua ses propres efforts pour restaurer et entretenir soigneusement les tombes et la résidence des grandes prêtresses, dans des inscriptions rédigées dans sa propre voix. Plus tard encore dans l’Histoire, Ennigaldi-Nanna, fille du dernier roi de Babylone, deviendrait la dernière prêtresse d’Ur en 547 av. J.-C. On s’en souvient comme de l’une des premières conservatrices de musée du monde. Elle supervisait une collection d’artefacts historiques couvrant 1 800 ans d’histoire mésopotamienne, dont des objets contemporains d’Enheduanna.
Sous cet angle, l’idée même de la paternité d’une œuvre est l’un des legs d’Enheduanna. Les femmes qui lui succédèrent apposèrent leurs noms sur ce qu’elles avaient produit, revendiquant leurs propres réalisations, comme elle l’avait fait. Cet acte silencieusement radical a résonné à travers les millénaires, nous obligeant à revoir ce que nous pensions connaître du monde antique et de la place qu’y occupaient les femmes.
C’est l’une des raisons pour lesquelles son œuvre continue de trouver un écho auprès de ceux qui la lisent aujourd’hui. Nous savons qu’elle était une vraie personne. Nous pouvons sentir les épines déchirant sa peau alors qu’elle fuit la persécution. Nous pouvons l’entendre se disputer avec les dieux, exiger un nouveau destin. Il nous est même donné d’explorer ses pensées sur le sens de l’écriture, sur le pouvoir transformateur de la création d’une chose nouvelle ; un acte qu’elle compare à celui de donner naissance. Et enfin, nous avons la chance de voir les affirmations audacieuses de sa propre auctorialité. « Je suis Enheduanna », écrit-elle. Plus de 4 000 ans plus tard, sa voix continue de traverser les époques tel un flambeau émettant sa lumière du fond des âges.
Liddy Berman est journaliste et historienne de l’art. Elle vit à New York. Elle étudie les questions de genre et le pouvoir dans le monde antique.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
