Et si certains des tous premiers rois de l’histoire avaient en réalité été des reines ?

Et si nous avions sous-estimé le pouvoir détenu par les femmes dans la Mésopotamie antique ? Certains chercheurs remettent en question les découvertes archéologiques faites dans la cité-État sumérienne d'Ur.

De Liddy Berman
Publication 4 août 2026, 09:08 CEST
Et si nous avions sous-estimé le pouvoir détenu par les femmes dans l'ancienne Mésopotamie ? Certains ...

Et si nous avions sous-estimé le pouvoir détenu par les femmes dans l'ancienne Mésopotamie ? Certains chercheurs remettent en question les découvertes archéologiques faites dans la cité-État sumérienne d'Ur. 

PHOTOGRAPHIE DE SZ Photo, Scherl, Bridgeman Images

Et si nous avions sous-estimé le pouvoir détenu par les femmes dans l'ancienne Mésopotamie ? Certains chercheurs remettent en question les découvertes archéologiques faites dans la cité-État sumérienne d'Ur. 

PHOTOGRAPHIE DE SZ Photo, Scherl, Bridgeman Images

Située dans les plaines alluviales du sud de la Mésopotamie, dans l'Irak actuel, la cité antique d'Ur prospérait il y a plus de 4 000 ans. Constituant l'une des premières expériences au monde en matière de vie urbaine et de pouvoir centralisé, ses souverains dirigeaient de vastes réseaux commerciaux, construisaient des édifices monumentaux et supervisaient des institutions religieuses complexes. Ur fut habitée en continu pendant plus de trois millénaires avant que l'Euphrate ne se retire et que le désert, en progression, n'engloutisse la ville. Les règnes des souverains d'Ur sont l'un des plus anciens témoignages de monarchie, marquée à la fois par l'opulence et la violence. 

Lorsque l'archéologue britannique Leonard Woolley mena des fouilles dans le cimetière royal d'Ur entre 1926 et 1934, il y découvrit des tombes remplies de richesses. Elles débordaient de vases en or et en argent, de bijoux précieux et de sceaux cylindriques sculptés, signes distinctifs des élites. Une découverte plus sinistre fut celle d'indices laissant supposer un sacrifice humain : des dizaines de serviteurs vêtus de somptueuses tenues de cour, disposés comme sur un tableau, dont l'un avait encore les doigts agrippés autour des cordes de sa harpe. 

Alors que Leonard Woolley répertoriait les objets funéraires et les restes osseux, datés entre 2600 et 2450 avant notre ère, il fit également d'autres découvertes intrigantes. Un squelette accompagné d'armes semblait être celui d'une femme, un autre fut identifié comme étant celui d'une femme mais était entouré des signes rituels des souverains, notamment des poignards, des couronnes et des diadèmes en or, des sceaux royaux cylindriques, des éléments architecturaux en pierre et des sacrifices humains. De plus, certaines inscriptions soulevaient des questions concernant le statut et l'autorité des femmes. 

L'archéologue Leonard Woolley met au jour une statue votive découverte pendant les fouilles menées à Ur.

L'archéologue Leonard Woolley met au jour une statue votive découverte pendant les fouilles menées à Ur. 

L'archéologue Leonard Woolley met au jour une statue votive découverte pendant les fouilles menées à Ur. 

Certaines des tombes les plus somptueuses semblaient appartenir à des femmes et ces dernières étaient inhumées de la même façon que ce que les archéologues de l'époque associaient aux rois. Seules trois des seize tombes royales du cimetière contenaient des restes masculins qui auraient pu être ceux des occupants principaux de la tombe, par opposition à des victimes de sacrifices. Ces trois tombes se distinguaient par leur « taille considérablement plus petite que celle des autres tombes royales et par des accessoires loin d'être somptueux », selon Peter Roger Stuart Moorey, un archéologue qui rendit compte de ces découvertes dans les années 1980. 

Leonard Woolley et les chercheurs qui l'ont suivi partaient du principe que les femmes inhumées à l'intérieur de ces tombes royales étaient des reines consorts, et que leurs maris, bien que leurs restes aient disparu, étaient les hommes mentionnés comme des rois dans les textes de la période des dynasties archaïques découverts à l'extérieur du cimetière royal. Leur croyance selon laquelle les premières royautés en Mésopotamie étaient intrinsèquement masculines était répandue et guidait chacune de leurs interprétations des découvertes archéologiques. Selon cette croyance, les femmes n'auraient tout simplement pas pu gouverner Ur. 

Mais si ce n'était pas le cas ? L'archéologie est façonnée par les questions qu'elle soulève et se poser des questions différentes peut parfois conduire à des interprétations radicalement différentes des preuves. Un exemple qui illustre cette idée est celui de l'Homme d'ivoire, un individu de haut-rang datant de l'âge du cuivre ibérique, qui a été rebaptisé « la Dame d'ivoire » après que des analyses ont démontré qu'il s'agissait en réalité d'une femme. De la même façon, de récentes réévaluations scientifiques ont révélé que certaines tombes d'anciens guerriers à travers le monde appartenaient à des femmes qui avaient été initialement identifiées comme des hommes. Amy Gansell, professeure à l'université de Saint John, souligne que le récit de Leonard Woolley est truffé d'« hypothèses vagues, dépassées et parfois biaisées ». Bon nombre de ces hypothèses se sont « ancrées » et « transmises comme des faits vérifiés, d'autant plus que les idées [de Leonard Woolley] se sont répandues au sein d'une profession majoritairement masculine, composée d'archéologues, de professeurs d'archéologie et de conservateurs ». Par exemple, un sceau cylindrique a peut-être permis d'identifier une femme nommée A-su-sikil-am comme souveraine principale, lugal, et son mari comme roi consort. 

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Vue des fouilles menée dans le cimetière royal sur laquelle on peut apercevoir la tombe de Meskalamdug et le « grand puits de la mort ».

PHOTOGRAPHIE DE AF Fotografie, Bridgeman Images

Vue des fouilles menée dans le cimetière royal sur laquelle on peut apercevoir la tombe de Meskalamdug et le « grand puits de la mort ».

PHOTOGRAPHIE DE AF Fotografie, Bridgeman Images

Kathleen McCaffrey, archéologue indépendante spécialisée dans les questions de genre et de religion dans l'ancien Proche-Orient, se pose une question différente au sujet des tombes d'Ur. Elle réexamine les données archéologiques à la lumière des avancées réalisées au cours du dernier siècle dans ce domaine, notamment les innovations en matière de technologie médico-légale et la multiplication des travaux universitaires portant sur le genre à cette époque. 

Que se passe-t-il lorsque l'on cesse d'exiger que les preuves se conforment aux attentes des archéologues du 20e siècle ? Kathleen McCaffrey et d'autres réévaluent les découvertes réalisées dans un domaine qui a longtemps considéré les femmes comme des participantes passives, plutôt qu'actives, dans les cultures du passé. Selon Kathleen McCaffrey, la question de savoir pourquoi certaines femmes sumériennes étaient enterrées de la même façon que les rois trouve une réponse assez simple : « parce qu'elles étaient des rois ».

 

LE POUVOIR DES PRÊTRESSES

Ur, l'une des premières villes au monde, fut fondée vers 3800 avant notre ère à proximité du delta fertile où l'Euphrate se jetait dans le golfe Persique, un emplacement portuaire de premier choix. Au sein de la civilisation sumérienne, un réseau de cités-États qui partageaient des pratiques culturelles et des croyances religieuses communes, Ur s'est imposée comme une plaque tournante du commerce. Des produits de luxe y affluaient : du lapis lazuli acheminé depuis le nord-est de l'Afghanistan, du cuivre pur provenant d'Oman et de l'argent brillant en provenance de Turquie et de l'ouest de l'Iran. Une immense ziggurat dédiée au puissant dieu de la Lune s'élevait au cœur de la cité. Comme toutes les cités-États sumériennes de l'époque, Ur était une théocratie. Les autorités politiques et religieuses étaient inséparables et les souverains tiraient leur légitimité directement des dieux qu'ils servaient. Le temple n'était pas qu'une institution religieuse, c'était une puissance économique et politique majeure, contrôlant de vastes étendues de terres et de ressources. 

Cette fusion entre autorité divine et autorité terrestre créa des conditions qui pourraient avoir facilité l'accès des femmes au pouvoir à Ur. Les données provenant de la période des dynasties archaïques sont rares mais nous savons qu'à la fin de la civilisation sumérienne, le dieu protecteur de chaque ville pouvait être rituellement marié à un humain du sexe opposé, qui devenait alors son grand prêtre ou sa grande prêtresse. Il s'agissait d'une fonction dotée d'un immense pouvoir religieux, politique et économique dans toutes les cités-États, et les grandes prêtresses à Ur occupent une place prépondérante dans les sources historiques. Être une grande prêtresse était sans aucun doute la fonction la plus puissante qu'une femme pouvait occuper au sein de la civilisation sumérienne antique, et ce rôle perdura pendant plus de 500 ans. Une prêtresse d'Ur, une femme qui vécut au cours de la période d'Akkad, environ entre 2334 et 2150 avant notre ère, nommée Enheduanna, rédigea des textes influents qui sont encore lus aujourd'hui, et qui constituent un témoignage étonnant de son influence politique et culturelle. 

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Des bijoux sumériens mis au jour dans ce qu'on appelle le « grand puits de la mort ». Les fouilles menées à Ur ont révélé une richesse importante. 

PHOTOGRAPHIE DE Ashmolean Museum, Bridgeman Images
Un collier d'orfèvre en lapis-lazuli et en cornaline avec des pendentifs en or, datant de la ...

Un collier d'orfèvre en lapis-lazuli et en cornaline avec des pendentifs en or, datant de la civilisation sumérienne au troisième millénaire avant notre ère et provenant d'Ur. 

PHOTOGRAPHIE DE A. De Gregorio, De Agostini, Getty Images
Gauche: Supérieur:

Des bijoux sumériens mis au jour dans ce qu'on appelle le « grand puits de la mort ». Les fouilles menées à Ur ont révélé une richesse importante. 

PHOTOGRAPHIE DE Ashmolean Museum, Bridgeman Images
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Un collier d'orfèvre en lapis-lazuli et en cornaline avec des pendentifs en or, datant de la civilisation sumérienne au troisième millénaire avant notre ère et provenant d'Ur. 

PHOTOGRAPHIE DE A. De Gregorio, De Agostini, Getty Images

Julia Asher-Greve, spécialiste de l'archéologie au Proche-Orient, a écrit qu'« il y a de quoi douter que la structure sociale sumérienne ait été strictement patriarcale, car l'accession au pouvoir par la lignée féminine était possible et les femmes occupaient des fonctions élevées au sein des États, de l'économie et de la religion, pouvaient être des cheffes de famille et jouissaient de droits juridiques importants ».

Bien que les droits et le statut des femmes ont varié à travers la région et au fil des siècles, Julia Asher-Greve a qualifié cette période d'« âge d'or pour les femmes ». Elle a affirmé que cette période de l'histoire mésopotamienne « a fourni plus de sources riches et variées sur les femmes que la période des dynasties archaïques. De nombreuses femmes de différents statuts sociaux sont citées dans des documents écrits ou représentées sur des reliefs, des sceaux et d'autres objets, ou encore sous forme de statues ». 

Une preuve supplémentaire des femmes au pouvoir réside dans leurs titres : nin et en. Julia Asher-Greve indique que « certains chercheurs ont suggéré que les femmes portant le titre nin auraient gouverné de plein droit », une théorie partagée par Kathleen McCaffrey. Le titre en revêtait une importance tant politique que religieuse : il désignait à l'origine les premiers souverains sumériens puis, plus tard, les grands prêtres et grandes prêtresses des grands temples sumériens. La langue sumérienne ne contient pas de genre grammatical et le mot « en » est le seul mot utilisé pour désigner les prêtres et prêtresses, quel que soit leur genre. 

Ces éléments dressent le tableau d'une société dans laquelle les femmes pourraient avoir été reconnues comme souveraines à part entière, soutenues par une autorité divine et terrestre et inhumées avec des objets qui reflétaient leur statut. 

Kathleen McCaffrey a décidé de réexaminer les tombes d'Ur après la découverte, sur le site voisin de Tell Umm el-Marra datant de l'âge du bronze, de femmes inhumées avec des objets funéraires traditionnellement associés aux hommes, tels que des armes et des coiffes masculines. Cette découverte fut une révélation et mena Kathleen McCaffrey à réexaminer les incohérences que Leonard Woolley avait constatées entre les tombes de femmes et d'hommes dans le cimetière royal. Ce faisant, trois femmes se sont démarquées : la reine Puabi, une reine inconnue inhumée dans la tombe PG 1054 et la reine A-su-sikil-am. 

 

LA REINE, OU LE ROI, PUABI

La revendication du pouvoir de Puabi est la plus manifeste. Bien que des milliers d'années d'inhumations intrusives, de pillages et d'usure environnementale aient mis à mal le cimetière royal d'Ur, la tombe de Puabi est la plus somptueuse de toutes. Leonard Woolley décrit sa chambre funéraire comme regorgeant d'« une incroyable richesse d'offrandes, de vases en or, en argent, en cuivre, en argile et en pierres telles que la calcite blanche, la stéatite, l'obsidienne et le lapis lazuli, de têtes de lionnes en argent provenant d'un meuble, de pailles en or, de scies et de ciseaux en or, ainsi que d'un plateau de jeu incrusté ». 

Dans la chambre funéraire reposait Puabi elle-même, une femme menue, mesurant moins d'un mètre cinquante, décédée vers l'âge de quarante ans. Puabi était recouverte d'or et de pierres précieuses du sommet de la tête aux genoux. Sa coiffe était composée de centaines de pièces minutieusement travaillées. De longs rubans dorés formant des boucles servaient de base à plusieurs couronnes de délicates feuilles d'or et de fleurs en pierres précieuses. Un diadème fait d'anneaux dorés entrecroisés scintillait juste au-dessus de ses yeux. Et un peigne doré sophistiqué était orné de sept rosettes dorées qui auraient frémi à chacun de ses mouvements. Elle portait également une cape exceptionnelle entièrement composée de perles : or, argent, agate, cornaline et lapis lazuli, disposées en longues lignes qui auraient brillé et scintillé autour d'elle. Des épingles, des boucles d'oreille, des bagues à chaque doigt, une grosse ceinture en or et en lapis lazuli, et même une jarretelle en or et en pierres précieuses attachée autour de son genou venaient compléter sa parure. 

Des poignards en or et plusieurs sceaux cylindriques furent trouvés à côté d'elle. L'un de ces sceaux portait son nom ainsi que son titre royal afin de l'accompagner dans l'au-delà. 

Ce poignard et son fourreau élaborés sont ornés de motifs géométriques réalisés dans l'or. Ils datent ...

Ce poignard et son fourreau élaborés sont ornés de motifs géométriques réalisés dans l'or. Ils datent d'environ 2500 avant notre ère. 

PHOTOGRAPHIE DE M. Seemuller, De Agostini, Getty Images

Ce poignard et son fourreau élaborés sont ornés de motifs géométriques réalisés dans l'or. Ils datent d'environ 2500 avant notre ère. 

PHOTOGRAPHIE DE M. Seemuller, De Agostini, Getty Images

À l'instar des autres membres de la royauté, Puabi fut accompagnée dans l'au-delà par des sacrifices humains. Trois serviteurs reposaient dans sa chambre funéraire et vingt et un autres gisaient dans la fosse funéraire voisine. Ce dernier offrait une mise en scène élaborée : cinq hommes munis de poignards en cuivre semblaient monter la garde au niveau de la rampe d'accès, deux bœufs tirant une charrette accompagnés de cinq personnes se trouvaient au centre de la fosse, tandis qu'un autre homme semblait monter la garde devant une armoire d'où débordaient des bols et des verres en or et en argent, des têtes de lions en argent et une boîte à cosmétiques incrustée de coquillages. De l'autre côté de la fosse, les squelettes de dix femmes étaient assis en deux rangées bien ordonnées, chacune portant une coiffe élaborée et certaines tenant des instruments de musique. 

Impressionné par la splendeur de la tombe, Leonard Woolley nota que « la richesse de la fosse funéraire adjacente à la "tombe du roi" n'était rien en comparaison de celle-ci ». Plus tard, des chercheurs se sont efforcés de trouver des explications qui justifieraient pourquoi cette femme avait bénéficié d'une sépulture si somptueuse. « Les femmes inhumées dans ces tombes étaient-elles toutes sans exception des épouses de rois, ou existait-il un autre rang parmi les dames de la cour qui leur donnait le droit d'être enterrées avec des victimes ? », s'interrogeait un chercheur à la fin des années 1970. 

Si l'équipe de Leonard Woolley était la première à constater que le sceau de Puabi comportait son nom et son titre sans faire référence à un époux, elle ne semblait pas pour autant accorder une importance particulière à cette omission. Ils ont plutôt émis l'hypothèse que l'époux de Puabi était le roi perdu dont les restes reposaient dans une tombe voisine surnommée la tombe du roi. Depuis, des chercheurs ont formulé de nombreuses théories, avançant que Puabi était l'épouse d'un roi dont le nom ne figurait pas sur son sceau (plusieurs candidats ont été proposés pour incarner son mari), la grande prêtresse mariée au dieu de la Lune ou, plus récemment, qu'elle aurait régné seule. 

À partir de 2008, Kathleen McCaffrey a orienté le débat dans une nouvelle direction en affirmant que Puabi pourrait avoir été une souveraine à part entière, une figure religieuse importante et une épouse sans que cela n'entrave sa capacité à remplir l'un ou l'autre de ces trois rôles. Un autre indice laissant supposer un potentiel rôle de souveraineté a été découvert sur le sceau de Puabi, sur lequel est inscrit le titre nin, souvent traduit par « reine » ou « dame » mais qui, surtout, pouvait aussi désigner un souverain indépendant, l'épouse d'un souverain ou un dieu masculin, ce qui suggère qu'il représentait l'autorité en soi plutôt que par rapport à un homme. Kathleen McCaffrey interprète le nin de Puabi comme un signe de pouvoir souverain, et non de mariage. Elle souligne en outre que « les dépouilles des dirigeants n'ont pas été découvertes dans les plus grandes tombes royales et que, bien que l'on ait toujours présumé, par défaut, que les tombes les plus somptueuses d'Ur appartenaient à des hommes, la splendeur de la chambre funéraire de Puabi ne corrobore pas cette hypothèse ».

Bon nombre des sépultures d'élite du cimetière royal d'Ur ne présentent pas de restes clairement identifiables d'un occupant principal, ce qui laisse planer le doute sur le genre du défunt. Le grand puits de la mort, une sépulture collective à l'intérieur du cimetière royal qui contenait le plus grand nombre de victimes de sacrifices humains, soixante-treize au total, avait initialement été attribué à un roi dont la chambre funéraire aurait été détruite dans l'Antiquité. Plus récemment, l'anthropologue Aubrey Baadsgaard a démontré de manière convaincante que la sépulture principale était celle d'une femme qui se distinguait des victimes de sacrifices qui l'entouraient par l'opulence de ses bijoux et de ses biens funéraires, et non par la présence d'une chambre funéraire adjacente. Une étude plus approfondie de cette théorie réalisée par l'archéologue Richard Zettler a révélé une inscription sur le sceau cylindrique qui pourrait relier cette femme à l'ordre puissant des prêtresses, apportant ainsi une preuve supplémentaire que les femmes bénéficiaient des sépultures les plus somptueuses du cimetière. 

La coiffe portée par Puabi était faite d'or, de lapis lazuli et de cornaline, et pourrait ...

La coiffe portée par Puabi était faite d'or, de lapis lazuli et de cornaline, et pourrait témoigner de l'immense pouvoir dont jouissait la cité-État sumérienne. 

PHOTOGRAPHIE DE Khue Bui, AP Photo
La cape exceptionnelle de Puabi entièrement faite de perles, notamment d'or, d'argent, d'agate, de cornaline et ...

La cape exceptionnelle de Puabi entièrement faite de perles, notamment d'or, d'argent, d'agate, de cornaline et de lapis lazuli. Les rangées de perles devaient briller et scintiller autour d'elle. 

PHOTOGRAPHIE DE Lila Barth, The New York Times, Redux
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La coiffe portée par Puabi était faite d'or, de lapis lazuli et de cornaline, et pourrait témoigner de l'immense pouvoir dont jouissait la cité-État sumérienne. 

PHOTOGRAPHIE DE Khue Bui, AP Photo
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La cape exceptionnelle de Puabi entièrement faite de perles, notamment d'or, d'argent, d'agate, de cornaline et de lapis lazuli. Les rangées de perles devaient briller et scintiller autour d'elle. 

PHOTOGRAPHIE DE Lila Barth, The New York Times, Redux

 

« CE SCEAU NE PEUT PAS ÊTRE LE SIEN »

Le nom de la deuxième souveraine nous échappe peut-être, mais sa tombe datant de la période des dynasties archaïques située dans le cimetière royal d'Ur, la tombe PG 1054, a été décrite par Leonard Woolley comme « l'exemple le plus complet qui nous soit parvenu d'une tombe royale ». Personnage central de cette sépulture remarquable, elle tenait un gobelet en or dans ses mains et était abondamment parée d'or et de pierres précieuses, dans le même style que Puabi. Tout comme cette dernière, elle fut elle aussi enterrée avec d'importants sceaux cylindriques, dont un en or massif fixé à son vêtement par une épingle unique en or et en cornaline. Deux poignards et un sceau portant l'inscription « roi Meskalamdug » furent mis au jour lorsque Leonard Woolley ouvrit la tombe. Il fit part de sa confusion en constatant que « puisque l'occupant principal de la tombe en dôme est une femme, ce sceau ne peut pas être le sien ». 

Comme le souligne Kathleen McCaffrey, l'explication de Leonard Woolley n'a pratiquement pas été remise en question, ce qui, selon elle, est assez révélateur. Les chercheurs se sont plutôt disputés au sujet de l'hypothèse selon laquelle ce sceau était une offrande du mari de la défunte. Certains ont accepté cette idée, d'autres l'ont rejetée. Cependant, aucun n'a remis en cause cette hypothèse selon laquelle le sceau royal et les poignards ne pouvaient pas appartenir à la défunte puisqu'il s'agissait d'une femme. Elle affirme que c'est dans cette hypothèse que réside le biais. Si l'on part du principe que seuls les hommes possédaient des sceaux royaux, alors un sceau royal trouvé dans la tombe d'une femme ne peut être qu'un objet appartenant à un homme qui s'est retrouvé là par erreur. Cela fait discrètement peser la charge de la preuve sur quiconque affirmerait qu'il appartient à une femme. 

Le nom inscrit sur le sceau, Meskalamdug, complique encore davantage la situation. Il a été retrouvé dans deux tombes distinctes du cimetière : dans cette tombe royale, où il était accompagné d'un titre royal, et dans une tombe privée, où ce n'était pas le cas. Les chercheurs, y compris Leonard Woolley, ont suggéré qu'il s'agissait de deux personnes distinctes : un roi et son homonyme non royal, mais cette question a fait l'objet de vifs débats au cours du siècle dernier. Quant à la question de savoir comment le sceau d'un roi a bien pu se retrouver dans la tombe d'une femme, Kathleen McCaffrey indique qu'il a pu être transmis de génération en génération, comme un objet de famille, avant d'être enterré. En effet, plusieurs tombes du cimetière royal contenaient des objets qui devaient paraître historiques, voire antiques, aux yeux des personnes avec qui ils ont été enterrés, car il était courant à cette époque d'enterrer des objets de famille dans les sépultures des élites. La reine inconnue était également accompagnée de quatre serviteurs, ce qui témoigne de son pouvoir sur la vie des autres. 

La dernière des potentielles reines souveraines est A-su-sikil-am. Des traces de son existence furent retrouvées dans la tombe PG 1050, pillée et délabrée, où son nom a été découvert gravé sur un sceau cylindrique aux côtés de celui de son époux. Cette inscription inhabituelle fit l'objet d'une note en bas de page de la part de son traducteur en 1934 qui soulignait son caractère étrange : « si on lit les colonnes de manière habituelle... on lit A-su-sikil-am roi d'Ur ; Akalamdug [son époux/son épouse]. On aurait toutefois pu s'attendre à ce que Akalamdug soit le nom d'un roi, et A-su-sikil-am... le nom d'une prêtresse royale ». Le traducteur en a conclu que le scribe d'origine avait dû commettre plusieurs erreurs dans sa rédaction et que ce texte, bien que gravé avec précision, devait être lu en mélangeant les lignes et en bouleversant l'ordre des mots afin que le nom masculin puisse être associé au titre de souverain. 

Kathleen McCaffrey suggère que l'inscription figurant sur ce sceau cylindrique, un objet précieux qui n'aurait pu être réalisé que par les artistes et les scribes les plus doués, signifie exactement ce qu'elle dit : A-su-sikil-am était la souveraine principale, son époux occupant le rôle de roi consort, et non pas de roi souverain. 

Qu'est-ce qui est le plus probable, demande Kathleen McCaffrey : qu'un scribe royal ait commis une erreur en écrivant le nom et le titre de ses souverains, les deux personnes les plus puissantes d'Ur, ou que les chercheurs modernes aient déformé leur traduction ? 

 

LA REINE DES REINES 

Leonard Woolley baptisa l'une des tombes la « tombe du roi » alors qu'elle n'a jamais révélé la présence d'un roi, ni même une inscription le concernant. La chambre funéraire de l'occupant royal avait été pillée et les restes squelettiques perdus ou détruits il y a plusieurs millénaires. L'opulence générale de la tombe et le nombre important d'armes qu'elle contenait furent à l'époque interprétés comme des indices d'une royauté masculine, bien que nous sachions aujourd'hui que ces éléments caractérisent également les sépultures des femmes issues de l'élite. De la même façon que la tombe de Puabi, la tombe du roi présentait une structure architecturale en pierre définie, des soldats armés gardant l'entrée, des charrettes en bois sophistiquées accompagnées de serviteurs et d'animaux, des musiciens richement vêtus portant des instruments incrustés de pierres précieuses, une fosse funéraire contenant d'autres victimes humaines de sacrifices et des armes incrustées d'or et d'argent. 

Des dépouilles masculines ont été découvertes dans le cimetière royal mais aucune dont nous pouvons affirmer avec certitude qu'il s'agissait d'un roi. Sur les seize tombes découvertes par Leonard Woolley, seules trois contenaient un squelette considéré comme étant celui d'un homme. L'un d'entre eux contenait un squelette identifié comme étant celui d'un homme âgé d'entre quarante et cinquante ans, tandis que les deux autres contenaient des fragments d'os identifiés comme masculins mais trop décomposés pour permettre une identification fiable. Ces trois tombes étaient de petites sépultures à chambre unique et aucune ne portait de titre royal ni d'inscriptions. Les tombes les plus imposantes, celles dont on a longtemps supposé qu'elles contenaient des rois, ne contenaient en réalité aucun corps masculin.

C'est cet écart entre suppositions et réalité que Kathleen McCaffrey vise réellement. Son propos n'est pas d'affirmer que les souverains d'Ur étaient exclusivement des femmes, ni que chaque femme inhumée dans une somptueuse sépulture était une souveraine. Elle souhaite plutôt montrer que les incohérences des données archéologiques résultent d'un choc entre préjugés modernes et preuves historiques. « L'approche traditionnelle des questions liées au genre a produit des explications alambiquées pour des anomalies qui n'existent pas », écrit Kathleen McCaffrey.

Kathleen McCaffrey est l'une des voix qui s'incrivent dans ce qu'Amy Gansell qualifie de « dialogue que les archéologues et anthropologues féministes construisent depuis plusieurs décennies ». Megan Cifarelli, professeure émérite à Manhattanville College et chercheuse consultante au musée d'archéologie et d'anthropologie de l'université de Pennsylvanie, explique que « le point à retenir » est « l'idée que les dépouilles identifiées comme étant des femmes ne jouaient pas un rôle secondaire par rapport à celles identifiées comme des hommes, et que leur accès à la richesse et au statut ne découlait pas de leurs relations avec des hommes puissants mais était directement lié à leurs propres rôles sociaux ». Elle remet toutefois en question la qualification de « rois » donnée à ces femmes par Kathleen McCaffrey, mais s'accorde à dire que ces trois femmes « exerçaient un pouvoir extraordinaire ». 

Que les femmes aient régné en tant que rois ou reines à Ur, ou qu'elles aient exercé le pouvoir d'une manière qui défie toute catégorisation moderne, il est évident qu'il reste encore beaucoup à faire pour comprendre l'histoire des femmes de cette époque. Amy Gansell compare ce processus à une fouille archéologique méticuleuse. « Fondamentalement, nous devons encore redonner à ces femmes la place qu'elles occupaient dans l'Antiquité, l'époque à laquelle elles étaient reconnues », explique-t-elle. « Je l'envisage d'un point de vue archéologique », ajoute-t-elle, tant littéralement et métaphoriquement. « Ils ont mis au jour des artefacs fascinants et ont jeté la terre meuble dans ce qu'ils appelaient des terrils ». Ils ont également « jeté le pouvoir des femmes dans ces terrils. Aujourd'hui, nous y retournons et passons au crible leurs tas de débris afin de trouver ces femmes et les remettre sur leurs trônes ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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