Comment la Côte d’Azur est-elle devenue une destination prisée de l’élite ?
Autrefois populaire auprès des malades qui venaient s’y refaire une santé, la côte ensoleillée attire désormais les gens aisés et les célébrités.

La reine Victoria, photographiée dans le sud de la France en 1885, est ici installée dans une calèche tirée par Jacquot, l’âne qu’elle a sauvé.
La reine Victoria, photographiée dans le sud de la France en 1885, est ici installée dans une calèche tirée par Jacquot, l’âne qu’elle a sauvé.
Si des villes comme Nice (ici photographiée en 1896) accueillaient des Britanniques fortunés, mais malades, depuis le milieu du 18e siècle, période à laquelle des voyageurs et des médecins ont commencé à publier des livres recommandant le climat de la région, ce n’est qu’après la défaite de Napoléon en 1815 que la Côte d’Azur est devenue une station thermale de renom. Il était alors à la mode pour les Européens aisés de passer l’hiver dans le sud de la France. Un nouveau système de médecine préconisait une climatothérapie rudimentaire : l’air de la Méditerranée étant supposé agir comme un baume pour les nerfs. La région était populaire auprès des personnes atteintes de « phtisie » (tuberculose), principale cause de décès dans l’Angleterre victorienne froide, humide et polluée. La reine Victoria elle-même s’est régulièrement rendue sur la Côte d’Azur les dernières années de sa vie. Elle faisait souvent des sorties en calèche, tirée par Jacquot, l’âne qu’elle avait sauvé.

Photographie de Nice prise en 1896.

Sara et Gerald Murphy, photographiés en 1923 sur la plage de La Garoupe par Pablo Picasso. Le couple a été invité par l’artiste et sa famille pour passer quelque temps à l’Hôtel du Cap-Eden-Roc d’Antibes.
Sara et Gerald Murphy, photographiés en 1923 sur la plage de La Garoupe par Pablo Picasso. Le couple a été invité par l’artiste et sa famille pour passer quelque temps à l’Hôtel du Cap-Eden-Roc d’Antibes.
C’est Sara et Gerald Murphy, un couple d’Américains fortunés, qui a fait de la Côte d’Azur une destination estivale. Alors qu’ils travaillaient bénévolement pour les Ballets russes de Diaghilev, à Paris, ils ont fréquenté l’avant-garde internationale et les écrivains de la Génération perdue, suivant Cole Porter à Antibes, à l’est de Cannes, au printemps 1922. « Nous avons découvert que c’était ici que nous voulions être », a écrit plus tard Gerald. Sara, dont la famille avait fait fortune dans l’encre, a grandi dans les dunes des Hamptons et avait l’habitude d’aller à la plage, où elle se prélassait au soleil en maillot de bain, avec son long collier de perles. La rumeur dit que Pablo Picasso et Ernest Hemingway en pinçaient pour elle.
Alors que l’Hôtel du Cap-Eden-Roc fermait normalement ses portes au 1er mai, le couple a convaincu les propriétaires de rester ouverts. La plupart des visiteurs étrangers fuyaient la ville dès que les températures grimpaient. Les Murphy, eux, enlevaient les algues de la baie de La Garoupe et y passaient la matinée avec leurs trois enfants. En 1925, le couple a acheté dans le coin la Villa America, où ils se sont forgé une réputation d’hôtes généreux et divertissants. La nouvelle s’est répandue et bientôt, tous ceux qui aspiraient à devenir quelqu’un voulaient partir pour la Côte d’Azur à une période qui était précédemment la basse saison.

Gerald Murphy (à gauche) et Sara (à droite) se prélassent à la plage de La Garoupe avec deux amis.
Gerald Murphy (à gauche) et Sara (à droite) se prélassent à la plage de La Garoupe avec deux amis.
Les Murphy ont accueilli d’illustres invités, notamment Francis Scott et Zelda Fitzgerald, Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Dorothy Parker et Coco Chanel. Leur vie de bohème était ponctuée de pique-niques excentriques et de soirées théâtrales (la photo ci-dessous a été prise lors d’un évènement organisé en 1923 et connu sous le nom de Mad Beach Party). Le livre Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald s’inspire du temps que l’auteur a passé avec le couple, dans lequel lui et Zelda fusionnent avec Gerald et Sara, créant ainsi des protagonistes charmants, mais perturbés. Le charme vient des Murphy, les problèmes des Fitzgerald. Francis Scott et Zelda se sont invités à plusieurs soirées et se sont même endormis une fois dans leur voiture garée sur la voie ferrée.
Tous deux souffraient d’alcoolisme et de problèmes de santé mentale. Au sujet de son séjour avec les Murphy, John Dos Passos a écrit : « Je l’ai supporté pendant environ quatre jours. C’était comme essayer de vivre au paradis. Je devais revenir sur Terre ». Et toutes ces personnalités y ont été contraintes, après le crash de 1929, lequel a fait augmenter le taux de change et rendu la vie des expatriés américains moins confortables en Europe. La même année, le plus jeune fils des Murphy a reçu un diagnostic de tuberculose. Lorsque la famille a fait ses adieux à la Côte d’Azur en 1933, les cabines de plage et les adeptes de bronzette y étaient nombreux chaque été.

Les invités à la Mad Beach Party, de gauche à droite : H. G. Squiers, Olga Picasso, Sara Murphy, la comtesse et le comte Étienne de Beaumont, Genevieve Carpenter Hill, Rue Winterbotham Carpenter, Pablo Picasso, une femme inconnue.
Les invités à la Mad Beach Party, de gauche à droite : H. G. Squiers, Olga Picasso, Sara Murphy, la comtesse et le comte Étienne de Beaumont, Genevieve Carpenter Hill, Rue Winterbotham Carpenter, Pablo Picasso, une femme inconnue.
Habituée de la région également, Gabrielle Chanel a acheté une villa non loin de Monaco en 1928, après une croisière en Méditerranée avec son amant le Duc de Westminter. Reconstruite selon ses souhaits, avec pour inspiration l’orphelinat établi au sein d’une abbaye dans lequel elle a passé son enfance, La Pausa était un refuge spacieux et élégant, quelque peu austère. C’est dans cette villa que Salvador Dalí et son épouse, Gala, sont venus se réfugier des ravages de la guerre civile espagnole une décennie plus tard. L’artiste y a peint son tableau cauchemardesque L’Énigme d’Hitler, avant qu’un autre conflit ne les rattrape. « Un coin ensoleillé pour les personnalités problématiques », c’est en ces mots que l’écrivain W. Somerset Maugham a décrit la Côte d’Azur.
Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, Coco Chanel s’est faite discrète. À Paris, elle aurait entamé une liaison avec l’espion nazi Hans Günther Von Dincklage et aurait été agente secrète (son nom de code était, dit-on, Westminster), pour la mission allemande ratée Modelhut. Arrêtée à Paris après la libération, elle a été sauvée par son vieil ami Winston Churchill. Coïncidence ou non, la créatrice de mode a vendu La Pausa à l’agent et éditeur de Churchill, Emery Reves, en 1953. L’ancien premier ministre s’y rendait souvent pour peindre et se reposer au milieu des champs de lavande.

Gabrielle Chanel, perchée au sommet d’un olivier dans la cour de La Pausa, prend ici la pose avec ses amis Maria et Francis Hugo ainsi que leur fils, Audrey Field et Pierre Colle (au pied de l’arbre).
Coco Chanel, photographiée avec Gigot, son dogue allemand, dans le jardin de sa villa.
Gabrielle Chanel, perchée au sommet d’un olivier dans la cour de La Pausa, prend ici la pose avec ses amis Maria et Francis Hugo ainsi que leur fils, Audrey Field et Pierre Colle (au pied de l’arbre).
En 1936, la coalition du Front populaire de Léon Blum a mis en place les premiers congés payés (d’une durée de deux semaines) pour les ouvriers français. La Côte d’Azur n’était désormais plus réservée à l’élite oisive et principalement étrangère. Au mois d’août, une réduction de 40 % sur les billets de train a rendu les voyages vers le sud plus accessibles, bien que le tourisme de masse ne se soit développé que dans les années 50. Après la guerre, les programmes français de reconstruction nationale se sont appuyés sur les financements des États-Unis, accordés dans le cadre du plan Marshall, pour faire campagne afin d’attirer les touristes américains et leur portefeuille.
Cannes était alors une destination populaire, et son festival cinématographique a commencé à attirer les vedettes et à servir de symbole à la libération sociale et morale naissante. Créé comme une alternative à la Mostra de Venise de l’Italie fasciste, le festival devait à l’origine avoir lieu le 1er septembre 1939, date de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. Il a finalement été inauguré sept ans plus tard. Très vite, Cannes est devenu l’endroit où se faisaient les vedettes, lesquelles allaient souvent à la plage pour promouvoir leur film. Après la création du bikini par des créateurs français en 1946, le maillot de bain, interdit dans plusieurs pays à l’origine et qualifié de péché par le pape Pie XII, a commencé à déferler sur les plages de la Côte d’Azur.

Grace Kelly, ici photographiée à Cannes en 1955. C’est au cours de ce séjour qu’elle a rencontré son futur mari, le prince Rainier de Monaco.
Grace Kelly, ici photographiée à Cannes en 1955. C’est au cours de ce séjour qu’elle a rencontré son futur mari, le prince Rainier de Monaco.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

