Qui étaient les reines de l’Âge de pierre ?

La véritable raison d’être des Vénus paléolithiques, des statuettes découvertes des Pyrénées à la Sibérie, reste un mystère pour les archéologues. Sont-elles des représentations de déesses de la fertilité ou bien de simples babioles ?

De Editors of National Geographic
Publication 18 janv. 2022, 10:51 CET
The hooded lady

La Dame de Brassempouy (ou Dame à la capuche) a été sculptée il y a 25 000 ans environ. Ce fragment se trouve au Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye.

PHOTOGRAPHIE DE Erich Lessing, Album

Depuis que les humains se sont mis à créer des œuvres, les silhouettes féminines sont le sujet préféré des artistes. En témoignent la célèbre Vénus de Milo, sculptée au deuxième siècle av. J.-C., ou encore la « Madame X » de John Singer Sargent, peinte en 1884. Les artistes anonymes de l’Âge de pierre n’étaient pas différents. Les statuettes de femmes étaient en effet fort répandues à cette période.

Découvertes en Europe et en Asie, ces figurines féminines créées au Paléolithique peuvent sembler grossières par rapport aux coups de pinceaux posés sur la peau parfaite de Madame X ou comparées au visage superbement sculpté de la Vénus de Milo. Rendus à grands traits, leurs attributs féminins (poitrine, ventre et hanches) sont généreux et amplifiés. Leur silhouette n’est ni profilée ni lisse, mais arrondie et replète. Sur leur visage, en lieu et place d’un regard étincelant et d’un sourire, on ne trouve le plus souvent aucun trait distinctif du tout.

Les Vénus de Renancourt ont été découvertes à Amiens en 2019. Sculptées dans de la craie à la fin du Gravettien, elles ont 23 000 ans et mesurent 4 centimètres.

PHOTOGRAPHIE DE Stéphane Lancelot, Inrap

Ces Vénus du Paléolithique sont les balbutiements de la représentation des femmes dans l’art. Elles nous permettent de nous immiscer dans un passé lointain, dans le monde où ont vécu ceux qui les ont sculptées, il y a entre 35 000 et 14 000 ans.

 

FORMES ET TAILLES

Les premiers artistes sont apparus il y a environ 80 000 ans et leurs premiers sujets ne furent pas des humains. Certaines des plus anciennes œuvres ressemblent plutôt à des motifs géométriques abstraits. En allant vers des représentations plus réalistes du monde dans lequel elle évoluait, l’humanité a commencé à prendre des animaux pour sujets (comme en témoignent les chevaux et les aurochs de la grotte Chauvet, dans le sud-est de la France).

Ce n’est qu'il y a 30 000 ou 40 000 ans, au Paléolithique, que les silhouettes humaines ont fait leur apparition. Peu d’œuvres représentant des personnes nous sont parvenues ; parmi celles qui ont survécu, la plupart sont d’ailleurs à l’effigie de femmes et non d’hommes. Environ 200 de ces Vénus ont été découvertes à des endroits différents d’Europe de l’Ouest (principalement dans les Pyrénées et dans le sud-ouest de la France, ainsi qu’en Italie) ; d’Europe centrale (dans les bassins du Rhin et du Danube) ; et d’Europe de l’Est et d’Asie (dans le sud de la Russie et jusqu’en Sibérie).

Qu’elles aient été sculptées dans de la pierre, dans des os ou dans de l’argile, leur caractéristique commune la plus remarquable est leur taille. Toutes sont minuscules et mesurent de 5 à 25 centimètres. Ce format réduit, qu’on appelle art mobilier, permettait sans doute aux peuples nomades de les transporter de lieu en lieu.

Cette Vénus en ivoire, qu’on peut admirer au Musée de la Préhistoire de Blauebeuren, aurait 35 000 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Dukas Presseagentur GmbH, Alamy

Pour la plupart, ces Vénus sont dotées d’un visage indistinct aux sourcils, aux yeux, au nez et à la bouche indéfinis ; certaines sont lisses comme des œufs. Lorsque les traits du visage sont présents, ils ont tendance à être vagues. Pour cette raison, les spécialistes pensent qu’il pourrait s’agir de représentations générales de la femme plutôt que de portraits spécifiques.

L’autre marque de fabrique de ces statuettes de l’Âge de Pierre est leur nudité, un trait qui a peut-être effarouché les hommes qui les ont découvertes au 19e siècle. Contrairement à des représentations ultérieures, celles-ci ne sont ni gênées ni pudiques ; leur nudité est sans détour, prosaïque. Quelques-unes sont parées d’atours minimaux : un collier, une capuche, un filet à cheveux, une ceinture, un bracelet. Elles ont des corps différents (certaines sont minces et d’autres ont des formes) mais leur poitrine, leurs hanches et leur ventre sont arrondis et saillants.

La plus ancienne statuette découverte à ce jour provient du site de fouilles allemand de Hohle Fels et a été sculptée il y a 35 000 ans environ. Elle ne mesure que sept centimètres. Les Vénus les « plus jeunes » ont environ 14 000 ans. Les échelles temporelles conséquentes qui les séparent montrent qu’elles ont été importantes longtemps pour les peuples préhistoriques.

La plus ancienne Vénus paléolithique a été découverte dans la grotte de Hohle Fels, dans le sud de l’Allemagne.

PHOTOGRAPHIE DE Alamy, ACI

PREMIÈRES DÉCOUVERTES

C’est au 19e siècle que des archéologues européens ont commencé à tomber sur ces Vénus. La première fut découverte en 1864 par Paul Hurault, marquis de Vibraye, à Laugerie-Basse, en Dordogne. Il s’agissait d’une figurine en ivoire de 7,5 centimètres de hauteur. Cette statuette dénudée n’a ni tête ni bras mais ses hanches, son pubis et ses jambes sont tout à fait définis. Grâce à des analyses, on sait désormais qu’elle a été sculptée il y a 12 000 à 17 000 ans.

Paul Hurault a vite affublé sa statuette du surnom de « Vénus impudique », en référence aux œuvres d’art à l’effigie de la Vénus (ou de l’Aphrodite) pudique. « La naissance de Vénus », peinte par Sandro Boticelli, en est un exemple célèbre : la déesse romaine de l’amour et de la beauté s’y protège pudiquement des yeux des spectateurs. La statuette préhistorique découverte à Laugerie-Basse (et la plupart de celles qu’on a découvertes depuis) présente son corps davantage qu’elle ne le dissimule. Le surnom choisi par Paul Hurault est devenu une convention chez les archéologues de l’époque et ces statuettes du Paléolithique ont été regroupées sous le nom de « Vénus » dans l’imaginaire collectif.

Cette statuette en ivoire de mammouth de 34 000 ans a été découverte dans la grotte de Hohlenstein-Stadel, en Allemagne.

PHOTOGRAPHIE DE Fine Art, AGE Fotostock

La Dame de Brassempouy, découverte en 1894, serait la plus ancienne représentation d’un visage humain au monde. Sculptés dans de l’ivoire il y a environ 25 000 ans, ses sourcils et son nez miniatures ont été soigneusement exécutés. Le motif strié qui lui couvre la tête lui a valu le surnom de Dame à la capuche. Pour certains spécialistes, il s’agirait d’une capuche ornée d’un motif décoratif. Pour d’autres, ces lignes ne sont qu’une façon de représenter sa chevelure.

Ce fragment récupéré à Brassempouy, dans la grotte du Pape, mesure à peine plus de 3,5 centimètres et aurait fait partie d’une statuette plus grande sculptée dans une défense de mammouth. On doit sa découverte à l’archéologue français Édouard Piette. En explorant la grotte dans les années 1890, son équipe de fouilles a également découvert d’autres fragments d’œuvres anthropomorphiques, dont certains représentaient des femmes.

Plus de 200 statuettes de femmes du Paléolithique ont été découvertes à travers l’Europe et dans l’ouest de l’Asie. Cette effigie vieille de 24 000 ans est une des 13 Vénus de Grimaldi découvertes dans les grottes des Balzi-Rossi, dans le nord de l’Italie ; d’une taille lilliputienne, elle ne mesure que 2,4 centimètres de hauteur.

PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florence

Mais la plus célèbre d’entre toutes est peut-être la Vénus de Willendorf, découverte en Autriche, dans la vallée du Danube. Cette statuette en calcaire tire son nom de la commune où on l’a trouvée et mesure à peine plus de dix centimètres de hauteur. L’artiste a sculpté plusieurs bandes tout autour de la tête de la figurine. Il pourrait s’agir de cheveux ou d’une coiffe. Il l’a également dotée d’une poitrine forte, d’un ventre potelé, de fesses rondes et de jambes plus étroites à partir des genoux.

En constatant cette emphase visuelle, des archéologues du 20e siècle ont cru que l’artiste avait voulu représenter une déesse de la fertilité, symbole d’amour et de beauté. Leur conclusion a fait l’objet de réexamens dans les décennies qui ont suivi : était-il sérieux d’affirmer que la Vénus de Willendorf avait un rôle semblable à celui de son homonyme romaine ?

 

EXPLICATIONS ET CONTROVERSES

Ces statuettes sont minuscules mais le débat qui les entoure est hors normes. La fonction et la signification de ces Vénus font l’objet de débats acharnés depuis leur découverte au 19e siècle. Comme les humains de l’Âge de pierre n’ont laissé aucune trace écrite, les spécialistes doivent s’appuyer sur des archives archéologiques pour pouvoir formuler leurs hypothèses. Comme ce type de traces permet des interprétations plus libres, les archéologues ont du mal à parvenir à un consensus. Le terme « Vénus » lui-même fait l’objet de critiques : c’est un anachronisme (le culte de Vénus date de l’époque romaine) et il sous-entend que ces statuettes de l’Âge de Pierre remplissaient le même rôle que la déesse romaine. Le nom s’est inscrit dans l’imaginaire populaire mais les spécialistes contestent son usage.

Selon une des théories les plus anciennes et les plus répandues, les statuettes étaient des déesses de la fertilité et de la reproduction. Elles faisaient office de représentations divines et étaient utilisées lors de rituels de fertilité. Cette théorie sous-entend que les tribus européennes et asiatiques attachaient assez d’importance à la fécondité et à la maternité pour se donner la peine de les représenter dans leurs œuvres d’art.

Ces statuettes n’ont pas forcément les traits faciaux les plus intéressants (quand ils en ont…) mais leurs créateurs ont minutieusement sculpté leurs couvre-chefs. D'aucuns pensent qu'il ne s’agirait que de leur chevelure. Mais d’autres spécialistes considèrent que ce sont plutôt des coiffes, des filets à cheveux ou bien des bonnets. Les motfis présents sur la Vénus de Willendorf et sur la Dame de Brassempouy, ici représentées, ont été interprétés comme étant des coiffes. Quelles que furent les intentions des artistes, ces motifs ont permis aux archéologues de comprendre qu’on se parait déjà d’atours au Paléolithique.

PHOTOGRAPHIE DE Alademosca.com, C. Martinez

Certains chercheurs avancent que parce que les statuettes ont un aspect vaguement naturaliste, plutôt que réaliste et inspiré d’une personne réelle, leur raison d’être était cérémonielle ou commémorative. Ces statuettes de femmes ont donc peut-être servi de lien entre le monde des vivants et celui des morts. Selon d’autres chercheurs, il s’agirait d’objets rituels ayant appartenu à des chamanes ou à des guérisseurs et auxquels on attribuait des pouvoirs surnaturels.

D’autres hypothèses s’éloignent de ces aspects religieux ou mystiques et sont plus terre-à-terre. Les explications les plus variées ont vu le jour : effigies de charme, jouets pour enfants, etc. Il est bien entendu possible que ces statuettes aient été fabriquées pour des raisons différentes selon les endroits et les époques ; la variété des aires géographiques et des périodes où elles ont vu le jour le permet.

Selon une théorie plus récente et controversée, certaines statuettes seraient des autoportraits réalisés du point de vue d’une femme regardant son propre corps. L’avancée des recherches et les nouvelles découvertes donneront sans aucun doute naissance à de nouvelles théories.

 

ASPECTS PRATIQUES

Les courbes munificentes, les poitrines prodigues et la ventripotence de ces statuettes font dire à de nombreux chercheurs que celles-ci entretiennent un lien avec la reproduction. Des études sur la natalité et la démographie des chasseurs-cueilleurs contemporains montrent qu’une femme qui atteint 40 ans en bonne santé a eu en moyenne six à sept enfants.

Mais au Paléolithique, la mortalité infantile était bien plus élevée. Il est difficile d’établir une donnée exacte mais selon certaines études, environ 28 % des enfants mouraient avant l’âge d’un an. En plus de la mortalité infantile élevée, les cas de mort maternelle étaient vraisemblablement très répandus bien que ceux-ci soient difficiles à dénombrer. Étant donné ces tendances démographiques, les populations avaient certainement du mal à se maintenir.

Cette gravure représentant un auroch sur un bouton est une réplique d’un artéfact du Magdalénien découvert dans la grotte du Mas-d’Azil, dans l’Ariège.

PHOTOGRAPHIE DE Spl, AGE Fotostock

Les spécialistes des Vénus du Paléolithique s’appuient sur ces réalités pesantes lorsqu’ils émettent de nouvelles hypothèses quant à leur raison d’être. Ils voient ces personnages robustes et ronds comme la représentation de mères en bonne santé dont l’opulence offrait les meilleures chances de perpétuation du groupe. Il n’est pas impossible que les peuples de l’Âge de Pierre aient cru que les femmes bien nourries avaient plus de chances de donner naissance à un nouveau-né en bonne santé et de survivre aux affres de la grossesse et de l’accouchement.

Toutefois, certaines d’entre elles ne correspondent pas vraiment à ces hypothèses. En effet, on a découvert en Russie et en Sibérie des statuettes sensiblement différentes. Celles-ci sont plus récentes et datent d’il y a environ 17 000 ans. Bien qu’elles soient également nues et dépourvues de traits faciaux, elles sont plus minces et moins suggestives. Selon certains spécialistes, les tribus qui vivaient dans ces régions étaient plus stables et moins angoissées par le maintien de leur population.

Le grand nombre de statuettes de femmes ainsi que la prédominance des représentations féminines sur les représentations masculines au Paléolithique souligne l’importance des femmes au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs de cette époque. Il est incroyable de se dire que ces statuettes au style proche ont été sculptées sur une aire géographique si vaste (des Pyrénées à la Sibérie) et ce pendant plus de 20 000 ans. Nous avons affaire à une symbolique qui a transcendé un endroit et une époque en particulier et qu’on a perpétuée dans des environnements qui n’avaient rien à voir entre eux. Les preuves archéologiques semblent en tous cas indiquer une tendance répandue et bien ancrée à la valorisation des femmes à la période paléolithique.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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