Qui a massacré cette famille de la tribu des Mastanahua ? Et pourquoi ?

Véritable tragédie, le massacre des membres d’une tribu jadis « non contactée » démontre la dangerosité pour les Natifs de sortir de leur isolement.

Publication 24 nov. 2020, 14:48 CET
Shuri et sa femme Janet posent devant leur maloca, abri fait de feuilles de palmier, en ...

Shuri et sa femme Janet posent devant leur maloca, abri fait de feuilles de palmier, en mai 2017. C’est là que furent découverts les corps transpercés par des flèches de Shuri, sa seconde épouse Elena et sa belle-mère Maria le 11 novembre dernier, aux côtés de ceux de leurs chiens. Introuvable, Janet est supposée morte.

Photographie de Charlie Hamilton James, National Geographic

Le massacre brutal d’une famille indigène de la tribu des Mastanahua dans l’Amazonie péruvienne inquiète les tribus locales.

C’est à proximité de leur maloca calciné (abri fait de feuilles de palmier), située près du fleuve Curanja dans la région péruvienne de l’Alto Purús que les corps criblés de flèches de Shuri, sa femme Elena et sa belle-mère Maria ont été découverts il y a deux semaines. Introuvable, Janet, la seconde épouse de Shuri, est supposée morte.

Shuri était le prénom Mastanahua de l’homme qui répondait aussi au nom d'Epa. Celui des femmes leur avait été donné par des missionnaires chrétiens. Autrefois désignées comme « non contactées », les tribus vivant dans les profondeurs de la forêt et coupées du monde extérieur sont désormais connues sous le nom de « tribus isolées ».

Shuri pose devant un panneau signalant le poste de contrôle de la réserve indigène de Mashco Piro pour les tribus isolées. Celle-ci est administrée par le ministère de la culture péruvien et dotée d’agents de protection provenant des tribus Huni Kuin locales. Shuri et sa famille vivaient à une heure de marche du poste de contrôle, où ils se rendaient fréquemment pour demander de la nourriture ou de l’aide médicale aux gardes. Les indigènes de la photographie du panneau ne font pas partie de la tribu des Mashco Piro.

Photographie de Charlie Hamilton James, National Geographic

La famille de Shuri vivait non loin de la limite de la réserve de Mashco Piro pour les tribus isolées, qui chevauche le parc national de l’Alto Purús. Ce parc, qui est le plus grand du Pérou, abrite quelques-uns des écosystèmes les plus reculés et intacts de tout le bassin amazonien.

La région abrite l’une des plus importantes concentrations de peuples isolés au monde. La tribu des Mashco Piro, plus grande tribu isolée du Pérou avec environ sept cents individus, en représente la grande majorité.

Une équipe de recherche impliquant le ministère de la culture péruvien, la police, des chefs natifs et d’autres autorités a été dépêchée sur place pour enquêter sur ce massacre. Aucune information n’a été communiquée par les enquêteurs à l’heure actuelle, mais selon les témoignages officieux de villageois Huni Kuin qui vivent en aval du fleuve et ont découvert les corps, les flèches correspondent à celles utilisées par les Mashco Piro et il y avait au sol les traces de pieds nus de cinquante assaillants.

Janet, l’épouse la plus jeune de Shuri, l’accompagnait souvent au poste de contrôle de la réserve et dans les villages des Huni Kuin situés en aval du fleuve Curanja. Elle décorait son visage avec le jus d’un fruit, le huito.

Photographie de Charlie Hamilton James, Nat Geo Image Collection

Cela fait sans doute plusieurs générations que les tribus Mastanahua et Mashco Piro s’opposent. Shuri avait lui-même été victime d’une précédente attaque menée par les Mashco Piro et arborait une longue cicatrice causée par une flèche au niveau des côtes.

Si les Mashco Piro sont responsables du massacre, cette attaque pourrait bien être leur dernière en date contre leurs ennemis mortels. Il pourrait aussi s’agir d’un acte de défense de ce qu’il reste de leur territoire et des ressources alimentaires de la forêt.

D’autres pistes sont aussi étudiées. Il est possible que Shuri et sa famille aient été attaqués par des narcotrafiquants opérant en amont du fleuve, ou par une tribu isolée avec laquelle ils s’entendaient ou avaient des liens familiaux. La famille a peut-être été ciblée parce que Shuri ne pouvait plus leur fournir les machettes ou autres produits manufacturés dont ils dépendaient.

Cela fait vingt ans que je travaille avec les Huni Kuin sur le fleuve Curanja. Notre équipe les a aidés à accroître leur vigilance avec l’utilisation du GPS pour protéger leurs terres des bûcherons et autres envahisseurs. Nous leur avons aussi appris à gérer de façon durable et lucrative leurs abondantes ressources, à savoir les tortues, le poisson, les résines médicinales.

Lorsque les missionnaires sont entrés en contact avec certains membres de la tribu des Mastanahua en 2003, seuls Shuri et sa famille proche choisirent de mettre fin à leur isolation dans la forêt. Ils faisaient du commerce avec des villageois locaux et sont restés en contact avec la vingtaine de membres nomades que compte leur tribu.

Photographie de Charlie Hamilton James, Nat Geo Image Collection

J’ai vu par moi-même la relation ténue qu’entretenaient les tribus natives, en concurrence pour les ressources. Il y avait la tribu des Huni Kuin, qui vivait dans des villages depuis des décennies, celle isolée des Mashco Piro et d’autres, à l’instar de Shuri et sa famille, qui sont au commencement de l’entrée en contact avec le monde moderne.

J’ai également eu le privilège de rendre visite à Shuri et sa famille de temps en temps et d’assister à leur transition remarquable, mais extrêmement difficile, de chasseurs-cueilleurs isolés à individus sédentaires évoluant en marge de la société moderne.

Shuri et sa famille ont quitté la forêt en 2003, après avoir été contactés par des missionnaires évangélistes américains. Je les ai rencontrés pour la première fois peu de temps après. Shuri ne portait qu’une ceinture en écorce autour de la taille, ainsi que des bracelets de perles aux bras et sous les genoux. Un emblème en métal rond, fabriqué à partir d’une cuillère, pendait sous son nez. Il ne transportait qu’un arc et deux flèches de 1,80 mètre, qui semblaient immenses par rapport à son petit 1,50 mètre.

La plus jeune de ses deux épouses, Janet, le suivait. Elle portait dans son dos une énorme tortue et un lourd panier chargé de racines de manioc, dont l’anse en plante grimpante était placée autour de son front. J’ai appris un peu plus tard que Janet portait leurs biens de première nécessité, car Shuri devait avoir les mains libres pour lancer une flèche à tout moment.

 

LES COMPLEXITÉS DE LA SORTIE DE L’ISOLEMENT

Shuri vivait entre deux mondes distincts. Il faisait le commerce de tortues, de pécaris et de viande d’animaux de la jungle avec les Huni Kuin voisins en échange d’objets convoités, tels que les vêtements et les machettes. Il marchait aussi pendant des jours, s’enfonçant dans la forêt pour rendre visite aux derniers membres de sa tribu des Mastanahua qui vivent toujours isolés (ils seraient quelques dizaines). Il était leur lien avec le monde moderne.

Le photographe National Geographic Charlie Hamilton James m’a accompagné en 2017 au bord du Curanja. Il devait photographier Shuri pour l’article principal du magazine d’octobre 2018 qui avait pour sujets les menaces pesant sur les tribus isolées en Amazonie et le processus d’entrée en contact avec le monde moderne. Charlie a beaucoup travaillé au Pérou et a acquis un point de vue unique sur les défis que représente le fait de quitter les profondeurs de la forêt et de sortir de l’isolement pour les peuples natifs.

Shuri, Janet, Elena et Maria avaient pour habitude de rendre visite à d’autres membres encore isolés de leur tribu des Mastanahua dans ce village reculé situé près de la frontière entre le Pérou et le Brésil, à plusieurs jours de marche de leur maloca bordant le fleuve Curanja.

Photographie de Charlie Hamilton James, National Geographic

« Lorsque je les ai rencontrés, Shuri et Janet étaient l’illustration parfaite des complexités du processus d’entrée en contact », confie le photographe. « Ils avaient abandonné leur vie dans la forêt placée sous la peur pour intégrer un monde qui avait peu à leur offrir et qui leur accordait peu voire pas de protection ». Il déclare que la famille voulait bénéficier des avantages de la vie moderne, mais qu’elle n’était pas préparée à cela ou ne recevait pas suffisamment d’aide.

« Ma rencontre avec eux était triste », indique-t-il. « Ils se plaignaient de la faim et des vers. Ils voulaient des médicaments pour se soigner. Tous leurs chiens étaient morts, ils se sentaient seuls et malheureux ».

Selon lui, ce qu’ils ont vécu est fréquent chez les peuples natifs qui sortent de leur isolement. « Ils se sentent abandonnés dans le monde moderne sans disposer des compétences nécessaires pour y vivre correctement. Par conséquent, ils intègrent la strate la plus basse de la société et subissent souvent les pires abus », déclare Charlie Hamilton James.

Shuri m’avait confié que la principale raison pour laquelle sa famille avait quitté la forêt et rejoint les missionnaires était leur peur des Mashco Piro.

C’est dans la région en amont du fleuve Curanja, près du parc national de l’Alto Purús et de la réserve indigène de Mashco Piro, que se trouve l’une des plus importantes concentrations de tribus isolées de l’Amazonie.

Photographie de Charlie Hamilton James, National Geographic

La stratégie de survie des Mashco Piro, qui repose sur l’isolement, a sans doute été adoptée il y a plus d’un siècle pour échapper à la violence et aux maladies apportées par les saigneurs de caoutchouc, qui ont failli décimer la tribu.

Leur territoire est aujourd’hui à nouveau assiégé. Des fermes de coca d’agriculteurs migrants provenant de la région de la jungle centrale du Pérou et des pistes d’atterrissage clandestines sortent de terre du jour au lendemain dans toute la région, comme l’attestent les images satellites. Les Mashco Piro pourraient être contraints de partir pour des zones moins reculées et plus peuplées, comme le long du fleuve Curanja. La recherche de nourriture, comme les tapirs, les pécaris ou les œufs de tortue, pourrait alors ouvrir la voie à de violentes rencontres.

 

L’INCARNATION D’UN AUTRE TEMPS

La disparition tragique de Shuri, Elena, Maria, et sans doute aussi de Janet, est un cruel rappel de la vulnérabilité des peuples natifs dans la région.

Les politiques brésiliennes et péruviennes consistant à ouvrir davantage encore l’Amazonie aux routes et aux industries extractives menacent directement certaines de ces dernières tribus isolées. Si cette tendance se poursuit, il sera de plus en plus dangereux pour les tribus de vivre dans des zones reculées où les services gouvernementaux, tels que la police, l’armée ou les gardes des zones protégées, sont peu présents, voire absents.

Maria, la belle-mère de Shuri, est assise avec ses deux chiens sous l’abri qu’elle s’est construit derrière le poste de contrôle de la réserve de Mashco Piro.

Photographie de Charlie Hamilton James, National Geographic

Shuri était, à mes yeux, l’incarnation vivante d’un autre temps, d’une autre époque.

Avoir pu le suivre dans la jungle restera à tout jamais l’un des meilleurs moments de ma vie. Je voyais la prudence avec laquelle il posait ses pieds larges sur le tapis forestier tout en scrutant la canopée et humant l’air à la recherche d’animaux. J’observais sa réaction aux différents chants d’oiseaux et au claquement des branches, tout en me signalant les épines sur lesquelles ma peau allait s’enfoncer. Une fois, il éloigna avec désinvolture une fourmi balle, connue pour sa piqûre très douloureuse, qui se trouvait sur un arbre, à quelques centimètres de ma tête.

Shuri était l’incarnation de la relation étroite, aujourd’hui disparue chez la plupart d’entre nous, que les peuples natifs ont développé avec la nature au fil des générations.

Être en compagnie de Shuri me donnait de l’espoir.

 

Chris Fagan est le fondateur et le directeur général d’Upper Amazon Conservancy. Il œuvre pour la protection des peuples et des forêts dans la région amazonienne péruvienne depuis 2002. Suivez-le sur Instagram et sur Facebook.
Charlie Hamilton James est photographe, réalisateur et défenseur de l’environnement. Il documente la vie en Amazonie depuis plus de vingt ans.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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