Le monde vu par les femmes

"Les femmes voient souvent des choses... qu'un homme ne remarquerait même pas", disait le premier rédacteur en chef de National Geographic. Nos archives révèlent leur courage et leur empathie.

De Cathy Newman
Publication 8 mars 2022, 11:46 CET
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Vêtues de leur tenue traditionnelle modeste, les femmes membres de l'Église fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours prennent plaisir à jouer dans l'eau près de Hildale, dans l'Utah.

PHOTOGRAPHIE DE Stéphanie Sinclair, Nat Geo Image Collection

L'histoire des femmes photographes ayant travaillé pour National Geographic fait plutôt figure d'exception que de règle. Du moins pendant les premières décennies de l'histoire du magazine. Nous avons dépassé l'époque où les femmes étaient représentées comme des objets de beauté et où l'on supposait que l'auteur de l'image était un homme.

Oui, on le supposait. Une photographie de 1967 conservée dans les archives de National Geographic et portant l'inscription « la plus grande équipe photographique du monde » montre 25 hommes en costume-cravate entourant le bureau du rédacteur en chef de National Geographic de l'époque, Melville Bell Grosvenor, suggérant, comme l'a écrit l'historienne de la photographie Naomi Rosenblum, que « le langage universel de la photographie dont dépendait cette publication (et d'autres) était uniquement une contribution de l'œil et de l'esprit masculin. »

Gauche: Supérieur:

En 1967, la « plus grande équipe photographique du monde » était composée uniquement d'hommes, posant ici autour du bureau de Melville Bell Grosvenor, alors rédacteur en chef.

PHOTOGRAPHIE DE James Russell, Nat Geo Image Collection
Droite: Fond:

Ce n'est plus le cas, comme le montre cette photo de 2019 de quelques-unes des collaboratrices photographes et des membres du personnel de National Geographic.

« Et quand votre photographe arrivera-t-il ? » s'entendait dire la photographe Sisse Brimberg dans les années 1980, après avoir trimballé une demi-douzaine de caisses remplies de matériel d'éclairage pour franchir la porte d'un musée en vue de photographier des objets.

« Elle est arrivée », répondait-elle laconiquement.

Des collégiennes font de la gymnastique suédoise au Japon.

En 2000, lorsque j'ai dit à un photographe de l'équipe que j'écrivais un livre sur les femmes photographes du National Geographic avec Kathy Moran, aujourd'hui directrice adjointe de la photographie, il m'a répondu comme s'il chassait une peluche de son col : « Les femmes photographes ? Ce sera un livre court. »

Il y a six ans, Sarah Leen, photographe et rédactrice photo de longue date, est devenue la première directrice de la photographie de National Geographic. À l'heure actuelle, 47 femmes prennent des photos pour National Geographic en version imprimée et numérique (contre 67 hommes), mais les femmes photographes contribuent au magazine depuis 1914, et le reportage d'Eliza Scidmore Young Japan. Scidmore était une amie du premier rédacteur en chef, Gilbert Hovey Grosvenor, avec qui elle entretenait une relation de respect et d'admiration mutuels ; le fait que la femme de Grosvenor, Elsie, était une suffragette, a sans doute facilité les choses. « Les femmes voient souvent des choses chez les gens... qu'un homme ne remarquerait même pas », a ainsi écrit Grosvenor.

De jeunes mariées sont assises ensemble dans l'église saxonne de Cisnadioara, en Roumanie.

PHOTOGRAPHIE DE Dorothy Hosmer, Nat Geo Image Collection

Au cours des cinquante premières années d'existence du magazine, il est arrivé que le travail des femmes fasse date, comme le reportage de Dorothy Hosmer. Hosmer, 26 ans, a quitté son emploi de secrétaire, acheté un billet de bateau à vapeur de troisième classe pour réaliser un reportage publié sous le titre haletant : « Une jeune Américaine traverse la Roumanie à vélo : une voyageuse s'aventure sur la terre des châteaux et des gitans, où les traces de l'Empire romain se mêlent aux vestiges des migrations orientales. » L'article a été publié en 1938, mais pas avant que le rédacteur en chef adjoint John Oliver La Gorce n'exprime des doutes. « J'imagine que... [les mères] ne voudraient pas que leurs filles lisent cette histoire et s'imaginent qu'il n'y a rien de mal à parcourir le monde par ses propres moyens si un tel récit paraît dans National Geographic. »

Un mannequin britannique tient un masque en silicone de son visage. Sarah Leen, qui a pris cette photo, a été photographe pour National Geographic pendant plus de 20 ans avant de devenir rédactrice photo pour le magazine, puis la première femme directrice de la photographie.

Parmi les autres pionnières, citons la remarquable Harriet Chalmers Adams, qui a publié 21 articles pour le magazine entre 1907 et 1935. Bien qu'elle figure comme autrice dans l'index de National Geographic, elle a également été photographe. Comptant parmi les premières et rares femmes correspondantes de la Première Guerre mondiale, Adams était une exploratrice qui, avant sa mort en 1937, a suivi les traces de Christophe Colomb, traversé Haïti à cheval et, selon le New York Times, « a atteint vingt frontières auparavant inconnues des femmes blanches... y compris chaque branche linguistique des tribus indiennes de l'Alaska à la Terre de Feu. »

Enfin, en 1953, le magazine a engagé sa première femme photographe. Elle s'appelait Kathleen Revis et se trouvait être la belle-sœur du rédacteur en chef Melville Grosvenor. « Melville n'avait pas du tout peur des femmes intelligentes », a déclaré Mary Smith, l'une des premières rédactrices photo de National Geographic, qui a travaillé avec Revis. « Il était particulièrement impartial en matière de genre, surtout pour un homme de sa génération. »

Pourtant, il est légitime de s'interroger sur la pertinence du genre dans le monde de la photographie. Laura Gilpin, une photographe connue pour ses images du Sud-Ouest américain, n'avait-elle pas dit : « Soit vous êtes un bon photographe, soit vous ne l'êtes pas » ?

C'est vrai. Mais le genre compte dans l'expérience et l'accès aux sujets photographiés. Dans certains contextes, la porte peut s'ouvrir plus facilement à une femme. Deux reportages photographiés par Jodi Cobb, la troisième femme photographe engagée dans l'équipe - des femmes saoudiennes (octobre 1987) et des geishas japonaises (octobre 1995) - n'auraient jamais pu être réalisés par un homme. « Les femmes d'Arabie saoudite ne voyaient pas d'inconvénient à ce que je les photographie », se souvient-elle, « mais elles ne voulaient pas que les hommes me voient les photographier. » De même, un reportage de 2011 sur les mariages forcés d'enfant réalisé par Stephanie Sinclair et celui du magazine de janvier 2019 de Lindsey Addario sur la mortalité maternelle des femmes afro-américaines ont sans doute été rendus possibles parce qu'elles étaient des femmes.

Un père caresse le visage de sa fille qui vient de naître dans la République de Tuva, en Russie.

« C'est une énorme partie de votre identité et j'ai utilisé cela à mon avantage », explique Dina Litovsky, une photographe dont le premier article paru dans le magazine National Geographic a été publié en novembre 2019. « J'ai récemment photographié des filles amish jouant au volley-ball sur la plage. Je suis presque sure que la photo serait différente si j'avais été un homme. Mon appareil photo est moins menaçant. »

« Vingt ans après et nous en parlons encore », souffle Lynn Johnson, dont l'expérience de 30 ans de photographie pour le magazine fait acte. « La réalité, c'est que les femmes ont été invisibles et que maintenant elles ne le sont plus. L'étiquette a maintenant un poids et une signification que nous avons essayé d'enterrer par manque de fierté pour notre sexe. Quand j'étais plus jeune, je le niais. Maintenant, je le revendique. »

Et National Geographic l'a aussi revendiqué. Pour mettre en lumière la vie et la voix des femmes, le magazine a fait appel à des femmes de cultures et de pays différents. Pour illustrer un article du numéro de novembre 2019 sur l'impact des femmes sur le renouveau du Rwanda, nous avons demandé à la photographe nigériane Yagazie Emezi, dont le travail met en exergue les femmes africaines, de documenter le processus à l'œuvre.

Une dernière réflexion. Un rédacteur en chef avait fait remarquer que les femmes semblaient vouloir parler davantage de l'expérience et de la relation avec leurs sujets, au risque de tomber dans le stéréotype. Et cette idée est vraie.

Avant de subir une greffe du visage, Katie Stubblefield a posé pour ce portrait, montrant son visage gravement blessé.

« Parfois, j'ai envie d'entourer de mes bras toutes les personnes que j'ai photographiées et de les ramasser avec mon cœur, comme une femme ramasse des fleurs ou des baies dans sa jupe, et de les emporter toujours avec moi », a déclaré Maggie Steber, dont le grand reportage sur la greffe totale de la face de la jeune Kathy (réalisé avec Lynn Johnson) publié en août 2018, a été finaliste du prix Pulitzer. « Ces personnes sont ma famille », ajoute Steber. « Reliées à jamais par le clic d'un obturateur et un moment figé dans le temps. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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