Dans les coulisses du plus grand marché aux fleurs du monde
Au marché aux fleurs d’Aalsmeer aux Pays-Bas, environ 20 millions de fleurs sont vendues chaque jour, soit plus de la moitié des fleurs achetées dans le monde entier.

Dans la salle de vente du marché aux fleurs Royal FloraHolland d'Aalsmeer aux Pays-Bas, des roses rouges attendent d'être achetées. Le marché aux fleurs est animé avant la Saint-Valentin car il fournit environ la moitié des fleurs dans le monde.
Pour la Saint-Valentin (le 14 février), plus de 2,5 milliards d'euros (3,1 milliards de dollars) sont dépensés rien qu'aux États-Unis pour des fleurs, soit l'équivalent du PIB du Bhoutan. Les chiffres internationaux ne sont pas disponibles mais sont probablement bien plus conséquents puisque la Saint-Valentin est la seule fête axée sur les fleurs célébrée le même jour dans le monde entier.
Plus de la moitié des fleurs achetées dans le monde proviennent de la ville lacustre d'Aalsmeer aux Pays-Bas, où se situe Royal FloraHolland d'Aalsmeer, le plus ancien et le plus grand marché aux fleurs du monde. Les ventes représentent en moyenne 90 milliards de fleurs coupées chaque année, soit environ 11 fleurs par personne dans le monde.
La taille de cet endroit est presque impossible à décrire. La principauté de Monaco entière y rentrerait. Les employés utilisent des vélos pour se rendre d'un bout à l'autre. May Truong, experte en chaînes mondiales et conception de marchés de floriculture à IE University à Madrid affirme : « si Amazon est la machine logistique de l'économie moderne par excellence, alors le marché Royal FloraHolland d'Aalsmeer est sa salle des marchés aux fleurs à haute vitesse. »
Dans les salles de stockage réfrigérées, d'innombrables rangées de fleurs coupées sont organisées par variétés, rappelant les entrepôts libre-service à la sortie des magasins IKEA si l'on y remplaçait les cartons de meubles à monter par des chariots pleins de roses kenyanes blanches, de tulipes jaunes et violettes, de renoncules et leurs couches de pétales et de presque 23 000 autres variétés de plantes. Les plantes sont transportées dans les locaux sur un parcours d'environ 17,5 kilomètres grâce à des chariots, appelés chariots danois, spécialement conçus pour porter des seaux de fleurs coupées et des plantes. Selon des données récentes de l'entreprise, il y a assez de ces chariots, environ 260 000, pour couvrir presque entièrement les Pays-Bas. Les fleurs peuvent également être tirées derrière l'un des 290 scooters électriques rouges qui ressemblent à un mélange entre un scooter et un petit tracteur.


Tulipes du marché aux fleurs Royal FloraHolland.
Des chariots remplis de roses dans la salle de vente de Royal FloraHolland à Aalsmeer. Le marché aux fleurs bat son plein avant la Saint-Valentin.
On pourrait penser qu'un local immense rempli de fleurs sentirait bon leur odeur mais selon Luus Hooyman, commissaire-priseur employée par l'entreprise depuis vingt ans, ce n'est pas vraiment le cas. Cela s'explique en grande partie par le fait que les fleurs n'ont pas complètement éclos. Même les lys n'ont pas vraiment d'odeur avant qu'ils aient éclos, explique Luus Hooyman. Au fil des années, les enchères ont fini par ne plus autant porter sur les fleurs parfumées car il a été constaté qu'elles tiennent moins longtemps.
Les fleurs vendues au marché aux fleurs d'Aalsmeer arrivent chaque jour entre treize heures et quatre heures du matin en camion en provenance d'horticulteurs locaux aux Pays-Bas ou en avion depuis l'Afrique, l'Amérique du Sud et d'autres régions d'Europe. Le marché d'Aalsmeer est une coopérative regroupant 3 000 horticulteurs, pour la plupart basés aux Pays-Bas, qui partagent la propriété. Chaque fleur appartient à son producteur jusqu'à ce qu'elle soit vendue. Chaque jour, 20 millions de fleurs sont achetées aux enchères par 2 200 acheteurs, pour la majorité des entreprises d’exportation néerlandaises qui distribuent ensuite les fleurs dans le monde entier.
La vente aux enchères commence chaque jour de semaine à six heures du matin. Dans le système d'adjudication à l'hollandaise, les offres commencent haut et diminuent au fur et à mesure que les acheteurs essaient de ne pas franchir la frontière entre ne pas payer trop cher et perdre les fleurs de meilleure qualité. Depuis sa création en 1911, la vente aux enchères fonctionne principalement de cette façon. Les commissaires-priseurs sont chargés de proposer les fleurs aux enchères, de fixer le prix et de gérer le cadran qui affiche les prix en baisse, le prix minimum et celui auquel le produit est vendu au final. Les commissaires-priseurs redémarrent le cadran autant de fois qu'il le faut pour tout vendre. Ils doivent connaître le marché, réfléchir vite et, comme l'explique Luus Hooyman, ils doivent tout savoir sur les fleurs pour les vendre au meilleur prix. « Les prix auxquels sont vendues les fleurs ici sont répercutés sur ceux des supermarchés en Allemagne, chez les fleuristes à Paris et des organisateurs de mariages à New York » révèle May Truong. À côté du cadran, les acheteurs peuvent également avoir accès à des informations concernant le fournisseur, des certifications de respect des critères environnementaux et un indice de qualité, ainsi qu'à des informations telles que le numéro de chariot afin de trouver le produit dans les locaux.


Des fleurs et des plantes dans la salle de vente de Royal FloraHolland à Aalsmeer. Le marché aux fleurs bat son plein avant la Saint-Valentin.
Le marché d'Aalsmeer a été le premier à utiliser un compte à rebours. Pendant une grande partie du 20è siècle, les enchérisseurs s'asseyaient sur des rangées de sièges de stade face au cadran géant et des chariots remplis de fleurs passaient devant eux pour être inspectés. C'était compétitif et palpitant, les prix augmentaient et diminuaient comme dans un marché boursier vintage. Les acheteurs appuyaient sur un bouton pour arrêter le compte à rebours et le processus continuait.
May Truong affirme que le cadran d'enchères hollandais est depuis devenu l'un des mécanismes de commerce les plus influents dans l'agriculture mondiale, ce même système étant utilisé pour la vente de fleurs et de légumes au Japon et au Brésil, pour la vente de café en Inde et celle du poisson en Norvège. Cependant, le système change. Dans les années 1990, le cadran original a été remplacé par un cadran numérique et, en 2017, une plateforme en ligne a été créée pour que les acheteurs puissent participer aux enchères à distance. On peut aujourd'hui acheter des fleurs depuis n'importe quel endroit dans le monde. Les organisateurs ont également ajouté une prévente pendant laquelle les fleurs sont vendues à prix fixe avant les enchères.
Les enchères sont terminées une fois que tout est vendu, ce qui prend généralement quelques heures seulement. Les roses sont toujours populaires, représentant environ 28 % des ventes, mais au cours des deux semaines avant la Saint-Valentin, un commissaire-priseur peut vendre trois millions de roses chaque jour. Les roses rouges sont évidemment les plus populaires, c'est la rose classique qui dit « je t'aime. » Michael Marriott, l'un des plus grands producteurs de roses du monde, explique que ce que les acheteurs recherchent le plus dans une rose coupée par rapport à une rose à planter ce n'est pas la variété ou l'apparence mais le fait qu'elle tienne longtemps dans un vase.
Quand la vente aux enchères est terminéeF, les fleurs sont déplacées de l'autre côté des locaux et à nouveau chargées dans des camions et des avions pour être distribuées. « Ce qui rend le marché d'Aalsmeer extraordinaire, ce n'est pas uniquement sa taille, c'est sa précision » affirme May Truong. « Les fleurs fraîches commencent à être abîmées dès le moment où elles sont coupées, ce qui signifie que la chaîne du froid ne peut pas être rompue, les avions ne peuvent pas être manqués et le système ne peut pas se laisser submerger par les pics d'activité lors des fêtes. En termes d'intensité logistique, il rivalise avec n’importe quel réseau de distribution ».
Luus Hooyman est d'accord : « cela reste incroyable que le matin les fleurs soient vendues aux enchères aux Pays-Bas et que le lendemain elles soient dans des magasins à Milan, Paris et Londres ou quelques jours plus tard à New York. »
D'une certaine façon, le pouvoir de ces enchères sur le marché des fleurs est en pleine évolution. Par exemple, selon la Society of American Florists, le marché aux fleurs des États-Unis est bien plus décentralisé, avec 60 % d'importations depuis la Colombie. Les marchés comme celui d'Aalsmeer sont en mouvement perpétuel. Comme le souligne May Truong, « derrière chaque bouquet ou composition de Saint-Valentin se cache la chaîne logistique agricole la plus précisément organisée du monde. »
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.