1957 : comment un virologue a empêché la propagation d'une pandémie

Avril 1957, une étrange maladie circule dans Hong Kong. Un éminent virologue, pressentant le risque d'une pandémie, est parvenu à faire produire un vaccin en l'espace de quelques mois.

Thursday, June 4, 2020,
De Sydney Combs
Le virologue Maurice Hilleman avec son équipe de chercheurs du Walter Reed Army Medical Research Institute ...

Le virologue Maurice Hilleman avec son équipe de chercheurs du Walter Reed Army Medical Research Institute en 1957. Cette année-là, Hilleman et son équipe allaient mettre au point et produire 40 millions de doses de vaccins contre un virus de la grippe en provenance de Hong Kong.

Photographie de Ed Clark, The LIFE Picture Collection/Getty

Avril 1957, une étrange maladie circule dans Hong Kong. Les soignants voient passer entre leurs mains une foule d'enfants aux « regards vitreux » et plus de 10 % de la population hongkongaise a contracté la grippe. La communauté scientifique ne s'inquiète pas mais le virologue américain Maurice Hilleman identifie la menace : une pandémie se profile.

Hilleman pensait que la maladie était une nouvelle souche de grippe capable de se propager à travers le monde. Lorsque le virus arrive sur le sol américain, à l'automne de la même année, le chercheur a déjà mis au point un vaccin. Son travail évite à des millions de personnes de contracter le virus mortel et ce n'est là qu'une petite fraction du nombre total de vies qu'il sauvera au cours de sa carrière.

Contaminés par la « grippe asiatique » de 1957, ces étudiants sont tenus de s'allonger sur des lits de camps installés dans les locaux du syndicat étudiant de l'université du Massachusetts. Ce virus a coûté la vie à plus de 100 000 Américains.

Photographie de Betttmann, Getty

Né en août 1919 alors que la grippe espagnole faisait rage, Hilleman a grandi dans une ferme non loin de Miles City, dans le Montana. Pendant la Grande Dépression, il accède au poste d'assistant-manager au sein d'une boutique J.C. Penney et prévoit de passer le reste de sa carrière professionnelle au service de cette entreprise… jusqu'à ce que son grand frère le persuade de s'inscrire à l'université. Il rejoint l'université d'État du Montana et obtient son diplôme en 1941. Major de promotion, il est accepté par toutes les écoles supérieures auxquelles il a postulé.

Pendant son doctorat en microbiologie à l'université de Chicago, Hilleman démontre que la chlamydia est en fait une bactérie et non en virus, une découverte qui va permettre aux médecins de traiter la maladie. Contrairement aux souhaits de son professeur, Hilleman rejoint l'industrie pharmaceutique au lieu de poursuivre une carrière académique car il est persuadé qu'il y sera plus à même de faire bénéficier les patients de ses recherches.

Il part à la retraite en 1984 après avoir mis au point plus de 40 vaccins qui ont permis au monde entier de lutter contre la mort et la maladie.

 

UNE PANDÉMIE TUÉE DANS L'ŒUF

Après quatre années passées au sein du groupe pharmaceutique E.R. Squibb dans le New Jersey, Hilleman part gonfler les rangs du Walter Reed Army Medical Research Institute à Washington afin d'étudier les maladies respiratoires et les épidémies de grippe. Au cours de sa carrière à l'institut, il démontre que les virus de la grippe subissent des mutations qui leur permettent de passer outre les anticorps développés pour les souches précédentes. Cela explique pourquoi un vaccin contre la grippe ne protège pas une personne à vie comme le font les vaccins contre la variole et la polio.

À travers ces recherches, Hilleman s'est peu à peu laissé gagner par la certitude que le virus de Hong Kong pouvait être substantiellement différent des souches existantes et donc mortel s'il arrivait aux États-Unis ou dans d'autres pays. Le 17 avril 1957, lorsqu'il ouvre le New York Times, il y découvre un article traitant de la situation à Hong Kong et s'exclame : « Mon Dieu. C'est la pandémie. Elle est là ! » Le lendemain, il demande à l'armée de recueillir des échantillons du virus sur place.

Un mois plus tard, il reçoit de l'eau salée avec laquelle un militaire de la Navy tombé malade après un passage à Hong Kong s'est rincé la bouche. Hilleman commence à incuber le virus puis à le tester sur les anticorps de centaines de soldats et civils. Les résultats sont clairs, pas une seule personne ne possède les anticorps adaptés à la lutte contre cette souche de grippe.

Hilleman envoie les échantillons du nouveau virus à d'autres instituts de recherche, ce qui lui permet de confirmer que seule une poignée de citoyens seniors ayant survécu à la pandémie de grippe de 1889-1890 disposaient d'une certaine défense immunitaire.

« En 1957, personne n'a rien vu. L'armée n'a rien vu venir, et l'Organisation mondiale de la santé non plus, » dira plus tard Hilleman lors d'une interview.

Des boîtes contenant les vaccins de Hilleman contre la grippe de 1957 sont dispatchées à travers les États-Unis par hélicoptère.

Photographie de Walter Sanders, The LIFE Picture Collection/Getty

Prenant conscience du peu de temps qu'il reste aux États-Unis pour se préparer, Hilleman contacte directement les sociétés pharmaceutiques et leur demande de produire un vaccin pour ses échantillons. Il demande également à ce que les coqs qui devraient être abattus ne le soient pas afin de fertiliser suffisamment d'œufs pour préparer le vaccin. Alors que son travail n'a pas encore été examiné par la Division of Biological Standards, la principale agence de réglementation des vaccins aux États-Unis, les sociétés pharmaceutiques acceptent sa requête. Compte tenu de la plus grande sévérité des réglementations à l'heure actuelle, ce type de contournement serait impossible.

Grâce à la persévérance de Hilleman, lorsque la grippe fait irruption aux États-Unis à l'automne 1957, 40 millions de doses de vaccin ont été produites. Le virus fera 1,1 million de morts à travers le monde et 116 000 victimes aux États-Unis selon les estimations. D'après Leonard Burney, Administrateur de la santé publique des États-Unis de l'époque, en l'absence du vaccin le virus aurait infecté des millions d'Américains supplémentaires. L'armée américaine récompensera Hilleman en lui attribuant une Distinguished Service Medal.

« C'est la seule fois où nous avons évité une pandémie avec un vaccin, » se souviendra plus tard Hilleman.

 

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

En mars 1963, la fille de Hilleman, Jeryl Lynn, alors âgée de cinq ans, pénètre dans la chambre de son père en plein milieu de la nuit en se plaignant de douleurs à la gorge et de gonflements au cou. Elle a contracté une parotidite virale, également appelée oreillons.

Bien que rarement mortelle, cette maladie entraîne parfois une surdité et une inflammation du cerveau, du pancréas et des testicules, cette dernière pouvant mener à la stérilité chez les jeunes hommes. En 1964, 210 000 cas d'oreillons avaient été recensés aux États-Unis d'après les données des Centers for Disease Control (CDC).

Ces cinq frères et sœurs ont tous contracté les oreillons, une infection virale hautement contagieuse, à Rochester, dans l'état de New York. En 1964, avant la mise au point d'un vaccin par Hilleman contre cette maladie, il y avait 210 000 cas aux États-Unis. L'année dernière, il n'y en avait que 3 474.

Photographie de Bettmann, Getty

Après avoir recouché sa fille, Hilleman a pris la direction de son laboratoire pour récupérer du matériel afin d'effectuer des prélèvements dans sa gorge. À partir de ces échantillons, il a commencé à cultiver le virus dans des solutions de poulets embryonnaires dissous afin d'atténuer la maladie, ou de réduire sa capacité à infecter l'Homme. À chaque nouvelle infection des cellules de poulet, la capacité du virus à infecter les poulets s'améliorait pendant que celle à infecter les humains diminuait. De cette façon, Hilleman a créé un virus affaibli, suffisamment puissant pour déclencher la production d'anticorps sans toutefois provoquer la maladie après injection chez des patients humains.

La petite sœur de Jeryl Lynn, Kirsten, était l'une des premières à recevoir le vaccin expérimental de son père en 1966. « Nous avions là un bébé protégé par un virus provenant de sa sœur. Je pense que c'est une situation unique dans l'histoire de la médecine, » fera remarquer Hilleman lors d'une interview accordée dans le cadre du projet The Vaccine Makers. Habituellement, les plus jeunes sont infectés par leurs frères et sœurs plus âgés, pas immunisés.

Un an plus tard (et près de quatre ans après la nuit agitée de Jeryl Lynn), Hilleman homologue son vaccin contre les oreillons. La souche affaiblie de virus prélevée dans la bouche de sa fille sert encore aujourd'hui de base au vaccin contre les oreillons utilisé dans le monde entier. (À lire : Mettre au point le vaccin contre le coronavirus pourrait prendre plus d'un an.)

 

UNE FIGURE DE L'OMBRE

Le succès rencontré par Hilleman était en partie dû à son poste chez Merck, une société pharmaceutique pour laquelle il a travaillé pendant 47 ans. Il bénéficiait d'un contrôle total sur ses recherches et avec les prodigieuses ressources financières du groupe pharmaceutique à leur disposition, Hilleman et son équipe ont mis au point plus de 40 vaccins pour les humains et les animaux. « Chez Merck, il y avait de l'argent à dépenser pour faire ce qui était nécessaire. L'argent n'était pas un problème. On pouvait faire nos recherches, » confiera plus tard la seconde femme de Hilleman, Lorraine Witmer, au biographe de son mari. En travaillant dans le secteur privé, la « sale industrie » comme la surnommait Hillman en plaisantant, il avait la possibilité de suivre ses recherches depuis le laboratoire jusqu'à leur mise sur le marché avec l'audace qui le caractérisait.

L'industrie pharmaceutique présentait tout de même certains inconvénients et Hilleman était parfois contraint de renoncer à la reconnaissance du public pour son travail. « Je pensais que si mon nom apparaissait dans le journal ou si j'étais celui qui passait devant les caméras des télévisions ou derrière les micros des radios, le public penserait que j'étais en train de vendre quelque chose, » expliquera-t-il à propos de l'absence de son nom dans l'article démontrant l'efficacité de son vaccin contre l'hépatite B. Au final, Hilleman n'aura donné son nom à aucune de ses découvertes.

Hilleman et son équipe ont mis au point 8 des 14 vaccins actuellement recommandés pour les enfants : la rougeole, les oreillons, l'hépatite A, l'hépatite B, la varicelle, la méningite, la pneumonie et Haemophilus influenzae (Hib). D'après l'OMS, le vaccin contre la rougeole aurait à lui seul empêché 20,3 millions de décès à travers le monde entre 2000 et 2015.

En 1998, le chercheur A.J. Wakefield revendiquait dans un article que le vaccin de Hilleman contre la rougeole, la rubéole et les oreillons (ROR) serait une cause d'autisme. Cette étude a fait naître un mouvement anti-vaccination, même si l'article a été réfuté par plusieurs études indépendantes et officiellement rétracté par la revue en 2010, cinq ans après la mort de Hilleman des suites d'un cancer à l'âge de 85 ans.

À la mort de Hilleman, ses confrères estimaient qu’il avait probablement sauvé plus de vies que tout autre scientifique du 20e siècle. « La qualité et la quantité de ses travaux scientifiques étaient impressionnantes, » déclarait le Dr Anthony Fauci au New York Times en 2005. « Une seule de ses découvertes suffirait à faire une brillante carrière scientifique. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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