Les scientifiques souhaitent protéger l’Antarctique, seul continent rescapé du coronavirus

Les recherches sur le continent blanc sont d’une importance vitale pour lutter contre le réchauffement climatique. Cependant, la plupart des chercheurs ne pourront pas se rendre en Antarctique cette saison.

Publication 12 août 2020, 11:03 CEST
Assise à proximité d’une colonie de manchots papous (Pygoscelis papua), cette personne est adossée à un ...

Assise à proximité d’une colonie de manchots papous (Pygoscelis papua), cette personne est adossée à un ancien centre de recherche.

Photographie de Ronan Donovan, Collections d'images Nat Geo

En Antarctique, la saison estivale, qui s’étend d’octobre à février, est habituellement très chargée. Les centres de recherche regorgent de milliers de chercheurs en provenance de dizaines de pays. Le paysage sauvage est parsemé de quarante stations scientifiques permanentes, un nombre qui tend à doubler lorsque les établissements strictement estivaux reprennent leurs activités. Cette année pourtant, une vive préoccupation plane à l’horizon : le continent blanc est le seul qui n’a pas été touché par la COVID-19.

Dans les stations de recherche, les soins médicaux sont limités et le style dortoir qui prévaut facilite la propagation des maladies. Lors d’une pandémie, réduire le nombre de chercheurs sur le continent permettra certes de freiner l’expansion du virus. Cependant, les études prioritaires s’en trouveront, elles aussi, affectées.

En Antarctique, les chercheurs scrutent les étoiles à l’aide de télescopes, recherchent des particules élémentaires et étudient le comportement des animaux les plus remarquables de la planète. Ce continent lointain est primordial pour comprendre les changements qui surviennent à travers la planète. Les anciennes bulles d’air piégées dans la glace permettent aux climatologues de se plonger dans l’histoire de la Terre. De même, les experts surveillent la fonte de la calotte glaciaire et le réchauffement de l’océan Austral pour prévoir l’avenir de la planète.

C’est à distance que la plupart des chercheurs feront leur travail cette saison grâce à des systèmes de télédétection et en se basant sur de grandes quantités de données et d’échantillons recueillis au cours des années précédentes.

« C’est bouleversant », affirme Nancy Bertler, directrice de l’Antarctic Science Platform en Nouvelle-Zélande. « Le temps presse. Il ne nous reste plus que quelques années pour pouvoir apporter des changements importants. Sinon, impossible d’échapper aux conséquences désastreuses du réchauffement climatique. On ne peut en aucun cas se permettre de perdre une année entière. »

 

GARDER LE CONTINENT À L’ABRI DU VIRUS

Dirk Welsford, directeur de l’Australian Antarctic Program, compare les conditions extrêmes du continent blanc à celles de l’espace. À juste titre d’ailleurs. La Station spatiale internationale est en orbite à une altitude de 354 kilomètres au-dessus de la Terre, tandis que la base antarctique Concordia – la station de recherche franco-italienne la plus éloignée – se situe à plus de 560 kilomètres du premier voisin et à 970 kilomètres de la source d’approvisionnement la plus proche.

La plupart des bases antarctiques sont situées sur le vaste littoral plutôt qu’à l’intérieur des terres comme Concordia. Elles demeurent néanmoins difficiles à atteindre. Les chercheurs y accèdent au moyen d’avions ou de navires. Les voyages sont trop souvent retardés en raison des conditions météorologiques extrêmes, au point où un chapitre du guide du participant élaboré par l’USAP (United States Antarctic Program) est intitulé « Soyez patient(e) ».

Cette année, la patience à elle seule ne suffira pas. « Tous les pays qui travaillent en Antarctique s’accordent à dire que l’objectif principal est de garder le continent blanc à l’abri du virus », précise Christine Wesche qui coordonne la logistique du programme antarctique de l’Allemagne. Reste à savoir comment cet objectif peut être atteint, à la lumière de l’incertitude qui règne.

Le Conseil des directeurs des programmes antarctiques nationaux compte 30 membres qui ont décidé de réduire considérablement les effectifs – l’Australie et l’Allemagne de 50 % et la Nouvelle-Zélande de 66 % par exemple. Les États-Unis n’ont toujours pas communiqué le nombre exact des membres de leur équipe mais des communiqués de presse publiés récemment mentionnent que le nombre de personnes qu’ils pourront déployer en toute sécurité est « limité ».

Une fois la taille des équipes réduite, les programmes pourront garantir une mise en quarantaine et un système de dépistage très stricts puisque les tests sont coûteux et il faut du temps pour obtenir les résultats. Si le virus s’infiltre à l’intérieur des stations en raison d’un test défectueux par exemple, plus on limite le nombre de chercheurs, plus le nombre de personnes exposées au virus sera moindre.

Quelques villes de l’hémisphère sud sont des points de passage essentiels pour atteindre l’Antarctique. L’équipe allemande y accède généralement via Cape Town en Afrique du Sud, un pays qui a franchi la barre du demi-million de personnes contaminées par le coronavirus. L’incertitude autour des vols internationaux signifie que l’équipe allemande devra peut-être se rendre en Antarctique à bord de son puissant brise-glace Polarstern.

Les membres de l’équipe américaine transiteront par Christchurch en Nouvelle-Zélande où ils suivent régulièrement une formation et sont équipés de tenues grand froid avant leur départ. Puis ils se rendent dans les bases antarctiques McMurdo et Scott avec l’équipe néo-zélandaise. Les deux pays développent une stratégie de mise en quarantaine et de dépistage pour empêcher la COVID-19 de s’infiltrer à Christchurch lorsque les États-Unis sont de passage.

Une fois que les équipes arriveront en Antarctique, la vie ressemblera à ce qu’elle était avant la pandémie. Les nouveaux venus pourront être testés ou tenus de respecter les règles de distanciation sociale mais ces pratiques ne seront pas maintenues pendant les longs mois de vie en communauté. Toute personne se trouvant sur le continent sera considérée comme à l’abri du virus à moins qu’elle ne présente des symptômes, auquel cas elle sera mise en quarantaine, testée puis évacuée du continent si elle est porteuse du virus. Une épidémie de coronavirus serait encore plus dangereuse en hiver lorsque les tempêtes polaires violentes rendent les vols d’évacuation sanitaire pratiquement impossibles.

 

GARDER LES STATIONS EN MARCHE

Chaque année, le bon déroulement des programmes de recherche sur l’Antarctique risque d’être entravé par les tempêtes, la glace marine ou même les ennuis mécaniques dans les zones éloignées. Cependant, des projets d’une telle ampleur n’avaient jamais été annulés auparavant. La plupart des collaborations internationales, des nouvelles expériences et des travaux de terrain comme le suivi GPS des manchots et la collecte d’échantillons ont tous été suspendus. Cependant, pour les directeurs de programmes, il est impossible d’annuler toute une saison.

L’Antarctique est le continent le plus froid, le plus sec et le plus venteux de la planète. L’explorateur polaire Sir Douglas Mawson a qualifié l’Antarctique de « contrée maudite », tandis que Robert Falcon Scott, le deuxième homme à avoir atteint le pôle Sud a écrit dans son journal : « Mon Dieu, cet endroit est horrible. » Cent ans après ces expéditions, la situation n’a guère évolué.

L’intervention humaine est nécessaire au sein des stations pour garantir un bon fonctionnement des usines d’eau et d’épuration et prévenir les dangers comme les fuites de carburant et les incendies. Les travaux d’entretien sont généralement prévus pendant les périodes plus clémentes de l’été austral, le seul moment où les avant-postes sont réapprovisionnés pour l’hiver. Garder les bases vides ou, pis encore, devoir les évacuer, s’avérerait plus compliqué qu’une saison régulière.

À l’exception de quelques projets provisoires, y compris le voyage organisé par l’Australie pour étudier le comportement du krill dans les eaux de l’Antarctique oriental, les programmes antarctiques nationaux se limiteront à des activités opérationnelles et au maintien de la collecte de données à long terme.

À la base Scott en Nouvelle-Zélande, les données les plus anciennes remontent à 1957, date de création de l’établissement. Elles proviennent de stations météorologiques, d’études écologiques et d’amarrages dans les eaux. Elles aident les chercheurs à surveiller les variations de climat en Antarctique. La science favorise la mise en place de changements progressifs et ces données recueillies il y a plus de 60 ans permettent aux chercheurs de détecter les tendances à long terme.

« Certains recensements n’ont jamais été interrompus », dit Bertler. « On ne veut pas être la génération qui le fera. »

 

PRÉPARER LA PROCHAINE SAISON

Cette année, les mesures de prévention des programmes de recherche sur l’Antarctique seront mises à l’essai. Si les membres de l’équipe restent en bonne santé et en sécurité, des expéditions à plus grande échelle et avec plus de chercheurs pourront être organisées l’année prochaine, même si la COVID-19 constitue toujours une menace.

« J’espère que la situation sera différente lors de la saison prochaine », précise Sarah Williamson, PDG d’Antarctica New Zealand. « On fera tout pour prévoir la programmation complète de la saison avec autant d’activités scientifiques que possible. Si le besoin s’impose, on changera nos plans, comme on l’a fait cette année. »

« Certes, la recherche sur le climat de l’Antarctique revêt une importance cruciale pour notre planète. Cependant, la santé des chercheurs et du personnel l’emporte sur tout », renchérit Wesche. « Mon but ultime est que les membres des équipes partent et reviennent en bonne santé. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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