Les phtalates favoriseraient le développement des fibromes utérins

Les scientifiques commencent à peine à saisir le lien entre ces tumeurs bénignes et les phtalates, des produits chimiques présents dans des centaines de produits ménagers et de cosmétiques.

De Priyanka Runwal
Publication 19 janv. 2023, 17:57 CET
Les plastiques utilisés pour créer ces bouteilles d'eau contiennent des perturbateurs endocriniens, dont des phtalates, pouvant ...

Les plastiques utilisés pour créer ces bouteilles d'eau contiennent des perturbateurs endocriniens, dont des phtalates, pouvant se libérer dans l’eau.

PHOTOGRAPHIE DE Hannah Whitaker, Nat Geo Image Collection

Les phtalates, produits chimiques présents dans des centaines de produits ménagers, joueraient un rôle dans le développement des fibromes utérins : des tumeurs non cancéreuses qui se forment dans l’utérus ou à proximité, et qui peuvent avoir la taille d’une graine comme celle d’un ballon de football. Ces fibromes touchent des millions de femmes et peuvent provoquer des douleurs pelviennes ou des maux de dos, des pertes de sang abondantes pendant les règles, des rapports sexuels douloureux ou encore des risques d’infertilité.

Ces phtalates, connus des scientifiques pour interférer avec les hormones, font l’objet d'études sanitaires depuis une dizaine d’années. Un certain nombre d'entre elles ont établi un lien entre l'exposition à ces produits chimiques et le risque plus élevé de développer des fibromes. Lors de l'analyse de cinq études en 2017, des chercheurs chinois ont découvert que les femmes dont les urines contenaient des quantités croissantes de l’un des substituts du DEHP, un phtalate souvent ajouté au plastique pour le rendre plus flexible, avaient plus de risques de développer un fibrome. Lors d’une étude préliminaire de 2019, Ami Zota, scientifique spécialisée en santé-environnement qui exerce désormais à la Mailman School of Public Health de l’Université Columbia, a découvert avec son équipe que, chez les femmes afro-américaines ayant subi une opération pour des fibromes, celles qui présentaient une forte concentration de phtalates dans leur urine (en particulier des substituts du DEHP) avaient de plus gros fibromes ainsi qu'un utérus élargi.

On estime qu’aux États-Unis, 26 millions de femmes entre 15 et 50 ans présentent des fibromes utérins, et que plus de la moitié d’entre elles subiront les symptômes débilitants qui en découlent. Il n’existe actuellement aucun traitement capable de réduire définitivement la taille des tumeurs. Elles peuvent se résorber d’elles-mêmes, en particulier après la ménopause, et les rares traitements existants ne sont prescrits que si les symptômes deviennent trop difficiles à gérer. 

Si certains traitements parviennent à atténuer les symptômes, la chirurgie reste l’unique option lorsque les médicaments se révèlent inefficaces ou que la patiente n'arrive pas à tomber enceinte. Les femmes sujettes à de gros fibromes peuvent opter pour la myomectomie, opération peu invasive et qui préserve l’utérus. Cependant, dans les cas les plus graves, elles pourront avoir à subir une hystérectomie, soit une ablation de l’utérus.

Bien que les fibromes utérins soient très répandus, nous ne les comprenons que très peu, explique Zota.

Les scientifiques ignorent ce qui provoque la croissance de ces tumeurs, bien que les mutations génétiques, un déséquilibre des hormones sexuelles et des facteurs de risque tels que l’âge, l’ethnie, l’obésité et des composés synthétiques aient souvent été pointés du doigt. Une étude récente a découvert que le fait d'exposer des cellules fibromateuses à des substituts métabolisés du DEHP stimulait la croissance de ces dernières en laboratoire et retardait leur mort. « On ne dit pas que les phtalates provoquent des tumeurs », souligne le gynécologue qui a mené l’étude, Serdar Bulun, de la Feinberg School of Medicine de la Northwestern University. « On dit toutefois que les phtalates aident les tumeurs à grossir. » Son équipe a identifié une voie moléculaire qui favorise la survie et la croissance de ces cellules tumorales, preuve solide du lien qui unit l'exposition aux phtalates au développement des fibromes. 

Cette étude renforce le lien entre les phtalates et cette maladie qui reste largement sous-estimée, explique Tracey Woodruff, scientifique de l’Université de Californie, à San Francisco, qui étudie l’impact des contaminants environnementaux sur la santé reproductive, et qui n'était pas impliquée dans l’étude de Bulun.

Selon Zota, les phtalates sont cependant peu réglementés, et presque impossibles à éviter.

 

COMMENT LES PHTALATES PÉNÈTRENT-ILS DANS L’ORGANISME ?

Qualifiés de « everywhere chemicals » (« produits chimiques omniprésents ») dans les pays anglophones, les phtalates sont une famille de substances chimiques créées par l’être humain et souvent utilisées comme plastifiants pour apporter de la souplesse, de la flexibilité et de la durabilité à certains matériaux, comme le polychlorure de vinyle, ou PVC (l’un des plastiques les plus utilisés au monde), et la gomme synthétique. Ils sont présents dans de nombreux produits domestiques, tels que les emballages alimentaires, les rideaux de douche, ou encore les matériaux de construction et les intérieurs de voitures. Les phtalates sont également utilisés comme solvants dans certains produits cosmétiques et autres produits d’hygiène, ainsi que dans le pelliculage ou l’enrobage de certains comprimés pharmaceutiques et compléments alimentaires.

Les substances chimiques peuvent se libérer de ces produits et pénétrer la nourriture, l’air ou l’eau avec lesquels ils sont en contact. Nous pouvons donc avaler, inhaler ou absorber à notre tour ces particules de phtalates par voie digestive ou cutanée. Le corps métabolise ensuite ces substances chimiques, produisant des substituts que de nombreuses études ont pu détecter dans l’urine humaine, le lait maternel, et même dans le sang.

Si l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis a souvent recours aux études sur les animaux pour définir quels taux d’exposition ne sont pas dangereux pour nous, les études suggèrent que certains phtalates peuvent avoir des effets néfastes sur la santé humaine, y compris à des niveaux inférieurs que ceux officiellement établis. Par exemple, une faible exposition aux phtalates comme le DEHP, le DBP, le BBP et le DIBP lors de la grossesse a été associée à des troubles neurologiques chez les enfants, dont un retard du développement cognitif et des pertes de mémoire. Un lien entre ces produits chimiques et certaines malformations des organes reproducteurs masculins chez les bébés a également pu être observé.

(À lire : À quel point les microplastiques sont-ils nocifs pour notre santé ?)

 

L'ACTION DES PHTALATES SUR LES FIBROMES UTÉRINS

Lors d’expériences en laboratoire, des scientifiques ont découvert que l’exposition au DEHP permettait aux cellules fibromateuses retrouvées dans l’urine et cultivées dans des boîtes de pétri de vivre plus longtemps et de se multiplier davantage.

On sait également que de nombreuses cellules fibromateuses contiennent des mutations du gène MED12 pouvant potentiellement déclencher la formation de tumeurs. D'après Bulun, la mutation peut survenir dans une seule cellule souche, qui peut ensuite se diviser à maintes reprises et ainsi former une tumeur entière. Le DEHP peut accentuer ce processus. 

Dans une étude de novembre 2022, Bulun et ses collègues ont démontré la manière dont le mono(2-éthyl-5-hydroxyhexyl)phtalate, un substitut majeur du DEHP, affectait les cellules tumorales. Les scientifiques étudient souvent de tels substituts, car l’organisme brise rapidement le composé mère auquel l’individu a pu être exposé, formant des métabolites qui sont ensuite rejetés dans l’urine. L'équipe a découvert que cette molécule aide les cellules tumorales à absorber un acide aminé, le tryptophane, qui est alors converti en kynurénine, composé qui active le récepteur d’aryl hydrocarbone (AhR), connu pour déclencher le cancer. Ce récepteur actif favorise la croissance des cellules fibromateuses et, par la même occasion, accélère la croissance des tumeurs. 

« Nous pensons que, si nous pouvons cibler et interrompre la conversion du tryptophane en kynurénine, nous pourrons alors arrêter ou empêcher l’activation du récepteur AhR, ce qui pourrait stabiliser les tumeurs, voire provoquer leur résorption », affirme Bulun.

 

VIVRE AVEC DES FIBROMES UTÉRINS

Si vivre avec des fibromes utérins peut être physiquement douloureux, le fait de subir une hystérectomie est particulièrement éprouvant pour les femmes qui souhaiteraient tomber enceintes, explique Saudia Davis, une femme de 46 ans originaire de Chicago. 

En août 2021, ses fibromes avaient grossi très rapidement, et son ventre avait enflé. « On aurait dit que j’étais enceinte de quatre à sept mois », explique-t-elle. Les tumeurs lui provoquaient d’importantes douleurs dans la fesse gauche et elle souffrait d'incontinence dès qu’elle éternuait ou toussait. Mme Davis a subi une hystérectomie cette année. « J’ai dû me faire l’idée que je ne pourrai jamais porter d’enfant par moi-même », confie-t-elle. « Mes fibromes étaient tellement gros et encastrés dans l’utérus qu’il fallait les enlever. »

Ni elle ni ses docteurs ne savent pourquoi elle a développé ces tumeurs, ni ce qui a pu provoquer leur croissance subite. Les études montrent que, comparées aux femmes blanches, les femmes noires, comme Mme Davis, sont deux à trois fois plus susceptibles de développer des fibromes ; leurs tumeurs sont également plus larges et plus nombreuses. Leurs symptômes sont donc plus sévères, et elles sont logiquement plus nombreuses à subir une hystérectomie. Reste à déterminer le rôle de l’ethnie dans ce phénomène.

Mme Davis se demande si ses fibromes ne viendraient pas des soins capillaires qu'elle a utilisés pendant des années jusqu'à ses 42 ans pour lisser ses cheveux bouclés. Ces produits contiennent parfois des phtalates et leur utilisation pourrait potentiellement être liée aux fibromes utérins.

Difficile pourtant d'établir un lien de causalité, selon Kyungho Choi, scientifique en santé-environnement à l’Université nationale de Séoul, en Corée du Sud. Il faut des heures aux phtalates pour pénétrer notre organisme, et les niveaux peuvent fluctuer de plusieurs ordres de grandeur chaque jour, explique-t-il. Il faudrait déterminer les niveaux d'exposition au moment où démarre la maladie, mais c'est presque impossible à faire dans la vraie vie.

Nous ne pouvons pas changer notre âge, notre sexe ou notre génétique « mais nous pouvons réduire les quantités de produits chimiques que nous utilisons », avance-t-il. « Leur rôle est peut-être mineur, mais c'est quelque chose sur lequel nous avons un certain contrôle. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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