S’occuper d’un enfant transforme profondément le cerveau
Une nouvelle étude suggère que les changements associés à la parentalité relèvent d’une adaptation plutôt que d’un déclin, que l’on ait ou non porté l’enfant.

Les changements cérébraux associés à la parentalité pourraient ne pas être dus à la grossesse seule. Les chercheurs constatent de plus en plus que le simple fait de s’occuper d’un enfant peut influencer les systèmes nerveux intervenant dans l’attention, l’empathie et la compréhension sociale.
Les changements cérébraux associés à la parentalité pourraient ne pas être dus à la grossesse seule. Les chercheurs constatent de plus en plus que le simple fait de s’occuper d’un enfant peut influencer les systèmes nerveux intervenant dans l’attention, l’empathie et la compréhension sociale.
Lorsque ma fille est née, je percevais l’allaitement comme une mauvaise blague. Toutes les trois heures, jour et nuit, ce petit être avait, encore, besoin de moi. Et ça ne s’arrêtait pas.
Le problème n’était pas l’allaitement ni mon état de fatigue extrême. C’était le simple fait de devoir m’occuper d’un autre être humain, dont les besoins étaient urgents, incessants et exigeaient mon attention et mon temps. Mon cerveau semblait tourner autour d’elle. J’oubliais pourquoi j’avais ouvert le réfrigérateur, mais je me souvenais de l’angle exact dans lequel se trouvait sa tête lorsqu’elle s’endormait sur moi.
Pendant des années, ces situations ont été considérées comme résultant, sous couvert de l’humour, de la « mamnésie » (ou « mom brain » en anglais). Mais un nombre croissant d’études suggère que la grossesse n’est pas la seule voie d’accès au cerveau parental. Les pères, les parents adoptifs et d’autres personnes aidant dans les soins au bébé montrent également des changements au niveau des systèmes cérébraux intervenant dans la vigilance, le traitement des émotions, l’empathie et la compréhension sociale.
En d’autres termes, l’acte même de s’occuper d’un enfant peut remodeler le cerveau.
LA « MAMNÉSIE », CONSÉQUENCE D’UNE ADAPTATION
Cela fait des décennies que les chercheurs tentent de comprendre ce qui se joue dans notre cerveau lorsque nous devenons parents. Les preuves les plus solides de changements biologiques viennent des études sur la grossesse.
Dans le cadre d’études majeures menées sur IRM, Elseline Hoekzema, responsable du Pregnancy Brain Lab du centre médical de l’université d’Amsterdam, et ses collègues ont découvert que la grossesse était associée à des changements au niveau de la structure et du fonctionnement cérébraux, notamment dans les régions intervenant dans la cognition sociale et le réseau du mode par défaut, un système lié à l’introspection et à la compréhension des autres. Ces changements n’étaient pas dus au hasard, comme l’explique Elseline Hoekzema. Ils sont apparus dans des réseaux susceptibles d’aider un parent à être à l’écoute des signaux d’un nourrisson.

Une étude suggère que les changements nerveux associés à la parentalité ne sont pas limités à la grossesse. Les pères, les parents adoptifs et d’autres personnes aidant dans les soins au bébé montrent également des changements au niveau des systèmes cérébraux intervenant dans la vigilance, le traitement des émotions, l’empathie et la compréhension sociale.
Une étude suggère que les changements nerveux associés à la parentalité ne sont pas limités à la grossesse. Les pères, les parents adoptifs et d’autres personnes aidant dans les soins au bébé montrent également des changements au niveau des systèmes cérébraux intervenant dans la vigilance, le traitement des émotions, l’empathie et la compréhension sociale.
Selon elle, il y a souvent une incompréhension autour de l’idée qu’une diminution du volume de la matière grise signifie que le cerveau maternel se détériore, en quelque sorte. « La mamnésie a une connotation très négative », indique Elseline Hoekzema. « Pour l’heure, nous n’avons pas constaté de diminution des capacités, mais plutôt une spécialisation susceptible de servir à une fin adaptative ».
Cette distinction est essentielle, car un changement cérébral n’est pas forcément synonyme de déclin cérébral. Pendant l’adolescence, par exemple, le cerveau se ramifie et se réorganise à mesure qu’il se spécialise. La grossesse pourrait donc représenter une autre transition neurobiologique majeure.
Les dernières études sur la question s’intéressent cependant aussi aux personnes non enceintes. Que se passe-t-il lorsqu’elles répondent de façon répétée aux pleurs d’un bébé, apprennent ses rythmes, anticipent le danger et réorganisent leur vie autour de la survie d’un autre être humain ?
Selon James Swain, psychiatre et neuroscientifique à l’université Stony Brook, qui étudie les liens entre un parent et un nourrisson, la transition à la parentalité est mieux comprise sur le plan relationnel. « Devenir parent est une expérience particulièrement intense », observe-t-il, qui change le cerveau. Les pleurs d’un nourrisson sont des signaux primaires, des sons puissants du point de vue de l’évolution qui exigent une interprétation : le bébé a-t-il faim, est-il fatigué, a-t-il mal ou peur, se sent-il seul ?
Dans les premières études de James Swain, le cerveau des mères répondait aux pleurs d’un bébé en activant les régions auditives et les structures plus profondes impliquées dans la motivation. Le cerveau des pères réagissait différemment dans un premier temps, avant d’activer également les régions émotionnelles et motivationnelles au bout de trois à six mois de post-partum. Il était différent de celui des mères, mais avait bien subi des transformations.
« Le cerveau des pères ne ressemble pas à celui des mères après six mois », explique le psychiatre. « Il ne devient pas comme celui des mères après un retard. Il s’adapte, mais en suivant des voies différentes ».
QUAND PRENDRE SOIN D’AUTRUI REMODÈLE LE CERVEAU
Cette découverte soulève une question plus vaste : qu’est-ce qui crée le cerveau d’un parent ? Les chercheurs pensent de plus en plus qu’il y a plusieurs réponses à cette interrogation. Les hormones de la grossesse peuvent préparer le cerveau par l’intermédiaire d’une voie biologique puissante. Mais les soins répétés, comme tenir dans ses bras, nourrir, réconforter, analyser, s’inquiéter et réagir, peuvent régler le cerveau par l’expérience.

Les études indiquent de plus en plus que le cerveau parental humain est remarquablement plastique, et qu’il est modelé non pas par le sexe ou la biologie, mais par le rôle joué et les responsabilités.
Ainsi, les études menées par Ruth Feldman de l’université Bar-Ilan de Ramat Gan, en Israël, ont découvert que les pères qui endossaient le rôle de principal responsable des soins au bébé montraient une activation plus élevée des systèmes de traitement des émotions, et notamment de l’amygdale, comme ce que l’on peut observer chez les mères. Ils activaient également des réseaux associés à la mentalisation, à savoir la compréhension de l’esprit d’une autre personne.
Les études longitudinales du psychologue Darby Saxbe ont également découvert des changements cérébraux structurels chez les pères après la naissance d’un enfant, en particulier dans les régions associées à l’empathie et à la cognition sociale. Certaines études ont également constaté une corrélation entre l’importance des changements cérébraux et le niveau d’implication dans les soins au bébé.
C’est là que le raccourci culturel pèche. La « mamnésie » laisse à penser que ces changements sont négatifs. Mais prendre soin d’autrui peut impliquer une réattribution des ressources cognitives plutôt qu’un déclin de celles-ci. Un parent peut se sentir perdu dans certains domaines, mais exceller dans d’autres, comme lire les expressions faciales, comprendre les petits sons, anticiper les risques éventuels et les changements d’humeur, savoir quand faire faire une sieste à bébé, se souvenir des horaires de la crèche et devenir un expert des médicaments contre la fièvre.
UNE CHARGE MENTALE COLOSSALE
Le cerveau ne s’adapte cependant pas dans n’importe quelle circonstance. Valentina Rotondi, professeure à l’université des sciences appliquées et des arts de la Suisse méridionale qui étudie l’aspect économique des soins et la santé publique, affirme que la réalité des soins est essentielle pour comprendre ces changements.
« Prendre soin d’un nourrisson n’est pas seulement un état biologique », explique-t-elle. « C’est une situation permanente de demandes d’attention, et d’investissement émotionnel et relationnel ».
Ces demandes ne se limitent pas aux nuits blanches. Elles incluent la charge mentale liée à l’anticipation des besoins, à la planification, au contrôle des risques, à l’organisation des soins et au fait d’être psychologiquement « d’astreinte » même lorsque personne ne pleure. En d’autres termes, s’occuper d’un autre être humain nécessite de donner constamment de l’attention, laquelle peut façonner la vie quotidienne autant que la biologie.
« L’un des risques qui se posent lorsque nous nous concentrons uniquement sur la biologie, c'est que nous individualisons des problèmes souvent structurels », confie Valentina Rotondi. Les congés payés, l’accès aux services de garde d’enfants, les aménagements de travail, la sécurité financière, le soutien du ou de la partenaire, et les attentes culturelles influencent tous la manière dont nous nous occupons de nos enfants.
Pourtant, les chercheurs tentent de dissocier la biologie du vécu. Ils ne savent pas encore avec exactitude quels changements cérébraux sont guidés par les hormones, par le fait de prendre soin d’autrui, ni comment ces forces interagissent.
Ils en savent encore moins sur les parents adoptifs, les grands-parents, les parents du même sexe, les familles non traditionnelles ou les soignants issus de milieux socio-économiques et culturels différents. Ils ne comprennent pas totalement non plus quand une vigilance accrue est le résultat d’une adaptation et quand elle bascule dans l’anxiété, la dépression ou une détresse obsessionnelle ».
Malgré cela, le domaine tend vers une compréhension plus large de la manière dont les êtres humains s’adaptent au fait de prendre soin d’autrui.
« C’est exigeant, car les êtres humains sont profondément interdépendants », explique Valentina Rotondi. « La vulnérabilité des enfants, la maladie, le vieillissement et la dépendance ne sont pas des exceptions à la vie humaine ; ils sont au cœur de celle-ci ».
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
