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Le California Zephyr, ou la grande traversée des États-Unis en train

Entre paysages magnifiques et passagers fascinants, ce trajet en train de 72 heures a permis à ce voyageur de réapprendre que la vie se fait au jour le jour.

De Jordan Salama
Publication 16 juil. 2022, 11:30 CEST
Le train California Zephyr emprunte l'un des itinéraires ferroviaires les plus longs et les plus pittoresques ...

Le train California Zephyr emprunte l'un des itinéraires ferroviaires les plus longs et les plus pittoresques des États-Unis, entre Chicago et San Francisco. En 51 heures, il traverse les plaines du Nebraska (montrées ici), les montagnes Rocheuses du Colorado et les déserts du Nevada.

PHOTOGRAPHIE DE Robert Haidinger, Laif, Redux

Dans l’Iowa, j’ai dîné avec une vieille dame qui s’est présentée sous le nom de « Mme Alvarez ». Alors qu’il avançait dans l’obscurité, le train se balançait d’un côté à l’autre, et la passagère n’était pas loin de perdre l’équilibre lorsqu’elle s’est assise en face de moi à notre table. Mme Alvarez était petite et corpulente, avec des cheveux gris bouclés coupés en carré. Elle portait une robe sombre avec de gros boutons ronds.

« Est-ce que je vous offenserais en disant le bénédicité ? », m’a-t-elle demandé. « Je crois en Dieu, mais je ne voudrais pas l’imposer à quelqu’un d’autre. »

« Pas du tout, je vous en prie », ai-je répondu, en inclinant la tête pendant que Mme Alvarez disait ses grâces. Lorsque l’on voyage seul à bord du California Zephyr, le train Amtrak qui relie Chicago à San Francisco en deux jours et demi, on prend nos bénédictions comme elles viennent.

Ce n’est que récemment qu’Amtrak a rétabli ce que l’entreprise appelle la « restauration traditionnelle » sur certains trains longue distance, en servant les passagers dans la voiture-restaurant sur des nappes en lin blanc, avec de l’argenterie, de la porcelaine et des serviettes bleues portant le logo de la compagnie ferroviaire.

Les passagers sont mis en groupe avec des étrangers pour les repas dans le wagon-restaurant du California Zephyr.

PHOTOGRAPHIE DE Julia Knop, Laif, Redux

Pour les repas, les voyageurs étaient mis en groupe avec d’autres passagers, choisis au hasard : des rendez-vous à l’aveugle pour le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner. Tout ce qu’on devait faire, c’était espérer bien s’entendre. J’ai déjeuné un après-midi dans le Colorado avec un ancien batteur du groupe Santana, et j’ai mangé du pain perdu au petit-déjeuner dans le désert de l’Utah avec un couple du Dakota du Sud. Dans les Sierras, j’ai dîné avec un vendeur de télévision par câble.

Mais Mme Alvarez se démarquait de mes autres partenaires de repas. Elle avait une façon précise et terre-à-terre de parler que je trouvais très réconfortante.

Après avoir dit le bénédicité, la première chose que Mme Alvarez m’a demandée, c’est si j’avais eu l’occasion de sentir les fleurs. Elle a pointé du doigt un grand vase rempli de roses, posé sur notre table. Je ne l’avais pas remarqué ; j’étais tellement occupé à regarder le paysage qui défilait par la fenêtre. « Elles sont très belles », a-t-elle continué, concentrée, portant maintenant le vase à son nez. « On ne s’attend pas à voir des roses aussi belles sur la table d’un train. »

Je lui ai demandé, à mon tour, si elle passait un bon voyage. « Oh oui, excellent », a-t-elle répondu. « Je n’ai pas besoin de grand chose pour être heureuse. Je prépare un déjeuner simple. J’ai toujours un livre sur moi. » Elle n’utilisait pas son téléphone portable. « Je l’allume quand je veux que mes enfants sachent où je suis. Sinon, je ne veux pas être dérangée par cet appareil. » Elle s’arrêta un instant, et baissa la voix : « je vais être honnête avec vous, je ne sais pas vraiment comment l’utiliser, d’ailleurs. »

Dans le California Zephyr, elle ne ratait pas grand chose à cet égard. Il n’y avait pas de Wi-Fi dans le train, et pratiquement aucun réseau téléphonique le long de son parcours, qui traverse l’Illinois et l’Iowa, les plaines du Nebraska, les montagnes Rocheuses et les déserts de l’Utah et du Nevada avant de traverser la Sierra Nevada et de descendre vers la baie de San Francisco.

 

RALENTIR LE RYTHME

Il n’y avait pas grand-chose à faire à part lire, discuter avec les autres passagers et regarder par la fenêtre : de grands déserts vides, de formidables mesas et des forêts dévastées par le feu. Dans les Rocheuses, le grand fleuve Colorado nous suit durant une bonne partie de notre trajet, et les bateaux fluviaux s’approchent du train lorsque nous les croisons.

Mme Alvarez m’a raconté qu’elle était venue de Boston par le train de correspondance et que son arrêt était à Glenwood Springs. « J’ai un frère », m’a-t-elle expliqué. Elle préférait ne pas prendre l’avion pour un certain nombre de raisons, et comme elle était à la retraite, elle avait le temps de faire l’aller-retour (près d’une semaine complète de voyage) sur les rails.

« Et vous, qu’est-ce qui vous amène ici, Jordan ? »

La voyageuse Elisa Eymery regarde le paysage défiler depuis un siège à bord du California Zephyr. Ce train est l'un des Superliners d'Amtrak, c'est-à-dire qu'il comporte plusieurs voitures à deux étages.

PHOTOGRAPHIE DE Julia Knop, Laif, Redux

Si j’avais décidé de faire un voyage en train de 72 heures de New York à San Francisco, c’était notamment parce que je souhaitais ralentir le rythme. Cette nouvelle année de pandémie avait été tout aussi étrange, mais très différente de la précédente. 2021 a été marquée par une sorte de va-et-vient entre isolement et retour à la liberté. Dans l’isolement, nous avons continué à parler de l’espoir d’un retour à la « normale », même si nous avons rapidement réalisé qu’il n’y aurait plus grand-chose de « normal » dans nos vies. Du moins, la normalité ne serait pas celle que nous connaissions auparavant.

Mais après plus d’un an de confinement, nous avions également réussi à nous convaincre que nos vies d’avant avaient été, à bien des égards, trop rapides. Il semblait désormais y avoir une grande vertu à ralentir autant que possible, à repenser nos priorités et nos passions, et à promettre de vivre plus intentionnellement une fois que « cette situation » serait terminée.

Pourtant, au moindre soupçon de retour à la liberté, nous semblions collectivement abandonner ce concept. Dans certains quartiers de New York, la ville semblait revenir à une vie normale. Les journaux ont proclamé que l’été 2021 serait le nouvel « été de l’amour », ont suggéré le grand retour des Années folles, et ont même annoncé les potentiels débuts d’une nouvelle Renaissance.

Les moins de 30 ans, comme moi, sortaient tous les soirs dans des bars et des restaurants de l’East Village. Après minuit, Washington Square, tout proche, était si souvent envahi par des foules de fêtards que les riches résidents des tours qui entourent le parc s’en plaignaient, ce qui provoquait des mêlées nocturnes avec la police antiémeute.

Soudain, « l’été de l’amour » est aussi devenu l’été de tous les projets : projets pour voir des amis, avoir des rendez-vous, trouver des appartements ; projets de voyage, projets de retour au bureau. Des projets pour rattraper le temps perdu.

 

AU JOUR LE JOUR

Bien sûr, tout cela renvoie à une idée simple mais essentielle : nous ferions n’importe quoi pour ne pas nous sentir seuls. Tout particulièrement lorsque l’on commence à peine à trouver sa place dans le monde, la pression pour ne pas se sentir seul peut à elle seule s’avérer presque accablante.

Et 2021 sortait de l’ordinaire en termes de solitude. Noyé dans mes propres projets futiles, j’ai réalisé qu’après tous les mois durant lesquels j’avais eu tellement de temps que je ne savais qu’en faire, et tous les autres durant lesquels j’en suis venu à conclusion que je devais mener une vie plus lente et plus tranquille, je me suis soudainement retrouvé dans une course pour me « rattraper ». Désormais, mon temps était tout sauf le mien.

J’étais anxieux, fatigué et je me sentais profondément seul. Je savais que j’avais besoin de faire quelque chose pour m’éloigner de tout cela. Quelque chose uniquement pour moi, que je savais que personne d’autre ne voudrait faire avec moi.

C’est ainsi que je me suis retrouvé à traverser les États-Unis en train. Il faut deux trains pour se rendre vers l’ouest : le premier, le Lake Shore Limited, quitte New York à 15 h 40 à destination de Chicago, où une escale de six heures laisse juste assez de temps pour une marche rapide jusqu’au lac Michigan et pour faire le plein de snacks avant de retourner à bord du second train, le California Zephyr.

Le train California Zephyr longe le fleuve Colorado.

PHOTOGRAPHIE DE Julia Knop, Laif, Redux

J’ai raconté tout cela à Mme Alvarez, et elle a hoché la tête en signe de compréhension. « J’ai été l’une des premières femmes agents de correction dans l’histoire du système pénitentiaire de Floride », m’a-t-elle confié.

Inébranlable, elle a décrit comment, pendant quarante ans, elle a assisté des détenus, certains dans le couloir de la mort et d’autres confrontés à une libération imminente après de nombreuses années d’enfermement. Dans ces moments si chargés d’émotion, ils partageaient souvent ce qui comptait vraiment pour eux, pour la toute première fois de leur vie. Elle comprenait donc pourquoi nous continuons d’essayer, tous et toutes, de mettre les choses en perspective aujourd’hui.

« Il est important de réfléchir à son avenir, mais vous ne pouvez pas laisser la question de l’avenir vous empêcher de prendre de vivre votre vie au jour le jour », a-t-elle ajouté.

(À lire : Les 16 plus beaux voyages en train du monde.)

Le lendemain matin, dans les Rocheuses, je pensais encore à ce qu’elle avait dit lorsqu’une petite fille, qui avait environ 8 ans, est entrée en courant, paniquée, dans la voiture panoramique du train, essoufflée et en larmes. « Je suis perdue », s’écria-t-elle, à personne en particulier, entre deux sanglots étouffés. « Quelqu’un peut m’aider à trouver ma maman ? »

C’est alors qu’est apparue Mme Alvarez, qui a pris calmement la jeune fille par la main et l’a invitée à s’asseoir un moment. À travers les grandes fenêtres, le Soleil illuminait les grands arbres dorés et profonds des hautes collines.

« Là, là », chuchota-t-elle en essayant d’expliquer à la fillette que sa mère ne devait pas être bien loin, que tout allait bien se passer. Que dans le train, on n’avait pas à se soucier de l’endroit où l’on allait, même si on avait l’impression d’avoir perdu son chemin.

Jordan Salama est auteur et journaliste histoire en résidence pour National Geographic. Son premier livre, Every Day the River Changes, a été publié en 2021. Retrouvez-le sur Instagram et TikTok.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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